Jeudi, les autorités chinoises ont ordonné à leurs principaux raffineurs de pétrole de cesser immédiatement les exportations de gazole et d’essence, une décision rapportée par Bloomberg et confirmée par plusieurs sources industrielles. Cette mesure, prise verbalement par la Commission nationale du développement et de la réforme lors d’une réunion avec les dirigeants des raffineries, intervient au sixième jour d’une guerre au Moyen-Orient qui a déjà paralysé le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Pékin, premier importateur mondial de brut, cherche ainsi à sécuriser ses approvisionnements domestiques au moment où les flux de pétrole en provenance du Golfe sont gravement perturbés.
Cette suspension des exportations de produits raffinés marque une escalade concrète dans les répercussions économiques du conflit déclenché le samedi 28 février par une offensive conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Les raffineurs ont reçu l’instruction de ne signer aucun nouveau contrat et de négocier l’annulation de ceux déjà conclus. Objectif affiché : éviter toute pénurie intérieure dans un pays qui consomme chaque jour plus de 15 millions de barils de pétrole et dont l’économie, encore convalescente après les chocs post-pandémiques, ne peut se permettre de rationner carburants et énergie.
Le blocage du détroit d’Ormuz, talon d’Achille de l’approvisionnement énergétique mondial
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Large d’à peine 33 kilomètres à son point le plus étroit, le détroit d’Ormuz constitue le passage obligé pour environ 20 % de la production mondiale de pétrole et près d’un cinquième du gaz naturel liquéfié. Chaque jour, avant le conflit, environ 21 millions de barils de brut et de condensats y transitaient, en provenance principalement de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït, du Qatar et de l’Irak. Depuis dimanche, les Gardiens de la révolution iraniens ont annoncé le contrôle total de cette voie maritime stratégique, en réponse directe aux frappes américano-israéliennes. Des centaines de navires sont désormais bloqués à l’entrée ou à la sortie du Golfe, avec un trafic réduit de près de 90 % selon les données satellitaires et maritimes disponibles.
Les images satellites diffusées ces derniers jours montrent des tankers à l’ancre par dizaines au large d’Oman ou dans les eaux internationales, dans l’attente d’un déblocage qui ne semble pas imminent. Les alternatives de contournement, via le pipeline de l’Arabie saoudite vers la mer Rouge ou par des routes terrestres limitées, ne couvrent qu’une fraction des volumes nécessaires. Résultat : les prix du Brent ont bondi de plus de 10 % en quelques jours, passant d’environ 73 dollars le baril avant le week-end à près de 80-85 dollars jeudi matin, avant de refluer légèrement face aux incertitudes sur la durée du blocage.
Cette paralysie n’est pas seulement logistique. Elle touche directement les chaînes d’approvisionnement mondiales, y compris pour les produits pétrochimiques et le transport maritime international. Les compagnies d’assurance ont déjà relevé leurs primes pour les navires opérant dans la zone, tandis que plusieurs armateurs ont suspendu leurs rotations vers les ports du Golfe. Le Moyen-Orient, qui représentait en 2025 environ 57 % des importations chinoises directes de brut transportées par voie maritime selon les analyses de Kpler, voit ainsi ses exportations menacées dans leur totalité pour les acheteurs asiatiques.
La dépendance chinoise exacerbée par la crise actuelle
La Chine importe chaque jour environ 11,55 millions de barils de pétrole brut, un record historique atteint en 2025 malgré le ralentissement économique. Plus de la moitié de ces volumes provient du Moyen-Orient, avec une part particulièrement élevée transitant par le détroit d’Ormuz. Face à cette réalité, les autorités de Pékin ont réagi avec rapidité et fermeté. La décision de suspendre les exportations de gazole et d’essence vise explicitement à préserver les stocks domestiques et à éviter tout risque de rupture d’approvisionnement pour les transports, l’industrie et le chauffage domestique.
Les raffineurs d’État comme Sinopec et PetroChina, qui représentent l’essentiel de la capacité de raffinage nationale, ont été directement informés par la Commission nationale du développement et de la réforme. Les discussions, décrites comme « verbales » et non publiques, ont insisté sur la nécessité de prioriser le marché intérieur. Des sources industrielles citées par Bloomberg confirment que des cargaisons déjà chargées pour l’Asie du Sud-Est et l’Europe pourraient être redirigées ou annulées, provoquant déjà des tensions sur les prix des carburants en Inde et en Indonésie.
Cette mesure rappelle les crises passées, comme les tensions de 2019 lorsque l’Iran avait menacé de fermer le détroit après la destruction d’un tanker. Mais le contexte actuel est bien plus grave : le conflit ne se limite pas à des menaces rhétoriques. Les frappes américano-israéliennes ont visé des installations militaires et énergétiques iraniennes, tandis que Téhéran a répliqué par des centaines de missiles et de drones, étendant le théâtre des opérations au Liban et à l’Irak. Le blocage d’Ormuz n’est donc pas une simple posture ; il s’inscrit dans une stratégie de dissuasion qui pèse directement sur l’économie mondiale.
L’économie mondiale « de nouveau mise à l’épreuve », alerte la patronne du FMI
Depuis Bangkok, où elle participait à une conférence sur l’Asie en 2050, la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, a dressé jeudi un constat alarmant. « L’économie mondiale est de nouveau mise à l’épreuve par la guerre au Moyen-Orient », a-t-elle déclaré, soulignant que « nous vivons dans un monde où les chocs sont plus fréquents et plus inattendus ». Pour la responsable bulgare, qui s’exprimait devant un parterre d’économistes et de dirigeants asiatiques, « l’incertitude est désormais la nouvelle norme ».
Kristalina Georgieva a détaillé les risques : « Ce conflit, s’il était amené à durer, pourrait évidemment affecter les prix mondiaux de l’énergie, le sentiment des marchés, la croissance et l’inflation ». Elle a décrit les marchés financiers des derniers jours comme des « montagnes russes », avec des fluctuations violentes sur les cours du pétrole, les devises et les indices boursiers. « Plus vite cette calamité prendra fin et mieux ce sera pour l’ensemble du monde », a-t-elle ajouté, évoquant une « période de flux potentiellement prolongée ».
Ces propos interviennent alors que les Bourses asiatiques ont accusé le coup dès l’ouverture de jeudi. L’indice sud-coréen Kospi a perdu plus de 2 %, tandis que les valeurs énergétiques à Tokyo et à Shanghai ont connu des mouvements erratiques. À Wall Street, les contrats à terme indiquaient une ouverture prudente, les investisseurs craignant une propagation de l’inflation importée. En Europe, les contrats sur le Brent et le gaz naturel ont également grimpé, rappelant les tensions observées lors de la crise énergétique de 2022.
Des répercussions en cascade sur les marchés énergétiques et au-delà
Le choc ne se limite pas à l’Asie. L’Europe, qui importe indirectement une part significative de son pétrole via des raffineries asiatiques ou des routes alternatives, voit ses coûts de transport augmenter. Les compagnies aériennes et les transporteurs routiers anticipent déjà des hausses de tarifs carburant qui pourraient se répercuter sur les prix à la pompe dans les semaines à venir. Aux États-Unis, pourtant producteur majeur grâce au pétrole de schiste, les raffineurs du Golfe du Mexique surveillent avec attention l’évolution des cours, car toute prolongation du conflit pourrait stimuler la demande de brut américain.
Le Liban, déjà fragilisé par une crise économique chronique depuis 2019, subit de plein fouet les retombées régionales. Les frappes israéliennes sur les bastions du Hezbollah au sud du pays et près de Beyrouth ont accentué l’instabilité, compliquant davantage l’approvisionnement en énergie d’un pays qui dépendait largement des importations via la Syrie ou la mer. Les prix du fuel domestique y ont flambé, aggravant les difficultés des ménages.
En Israël, les autorités estiment que le coût économique hebdomadaire de la guerre pourrait atteindre 2,9 milliards de dollars, selon des évaluations du ministère des Finances relayées ces derniers jours. Fermeture des écoles, mobilisation des réservistes, chute du tourisme et perturbations logistiques pèsent sur une économie déjà éprouvée par les conflits précédents. Le shekel a connu des fluctuations importantes, même si la Banque d’Israël maintient pour l’instant sa politique monétaire.
Les marchés des matières premières ne sont pas les seuls touchés. Les cours du gaz naturel liquéfié ont progressé de près de 15 % en une semaine, car le Qatar, premier exportateur mondial, voit une partie de ses cargaisons bloquées. Les industries chimiques européennes et asiatiques, grandes consommatrices de produits dérivés du pétrole, révisent déjà leurs chaînes d’approvisionnement. Des analystes du secteur pétrochimique notent une hausse des prix des engrais et des plastiques, avec des conséquences potentielles sur l’agriculture et la consommation.
Les dynamiques régionales accentuent la pression
Le conflit, entré dans son sixième jour ce jeudi 5 mars, s’est étendu bien au-delà des frontières iraniennes. Des explosions ont été entendues dans la périphérie de Téhéran et dans la capitale elle-même, selon les médias iraniens, tandis que l’armée israélienne a intercepté des missiles lancés depuis l’Iran. Parallèlement, Israël a poursuivi ses opérations au Liban, visant des positions liées au Hezbollah et ordonnant l’évacuation de zones frontalières. L’Iran a de son côté revendiqué des frappes sur des groupes kurdes en Irak, élargissant le théâtre des opérations.
Ces développements militaires ont un impact direct sur les flux énergétiques. Les infrastructures portuaires et les terminaux pétroliers iraniens, déjà endommagés par les premières vagues de frappes, compliquent toute reprise rapide des exportations. Les pays du Golfe, bien qu’officiellement neutres pour la plupart, observent avec inquiétude la situation, car leur propre production dépend du passage sécurisé d’Ormuz.
La Turquie, qui importe une grande partie de son pétrole via cette route, a vu ses prix intérieurs grimper. L’Inde, autre grand importateur asiatique, a commencé à puiser dans ses réserves stratégiques tout en cherchant des fournisseurs alternatifs en Russie et aux États-Unis. Mais ces substitutions prennent du temps et augmentent les coûts.
Les incertitudes immédiates sur les chaînes d’approvisionnement
Ce jeudi, alors que les sirènes d’alerte retentissaient à nouveau à Jérusalem et Tel-Aviv face à de nouveaux tirs iraniens, les autorités chinoises ont confirmé implicitement la gravité de la situation en maintenant leur ordre de suspension des exportations. Les raffineurs du pays ont commencé à rediriger leurs cargaisons vers le marché intérieur, provoquant déjà des reports de livraisons en Asie du Sud-Est. Les analystes maritimes estiment que plusieurs centaines de milliers de tonnes de gazole et d’essence destinées à l’exportation pourraient être retenues dans les prochaines semaines.
Parallèlement, les données de suivi maritime montrent que le nombre de tankers en attente près d’Ormuz ne cesse d’augmenter. Les assurances maritimes ont multiplié par trois leurs tarifs pour la zone, rendant le transport encore plus onéreux. Les compagnies pétrolières internationales, y compris les majors européennes, ont suspendu certaines opérations de chargement dans les ports des Émirats et d’Arabie saoudite par mesure de précaution.
L’impact se fait également sentir sur les marchés financiers européens. Le CAC 40 a ouvert en baisse modérée, pénalisé par les valeurs énergétiques et les titres liés au transport. À Londres, le Footsie a suivi le mouvement, tandis que l’euro s’échangeait en repli face au dollar, refuge traditionnel en période de tensions géopolitiques. Les rendements des obligations d’État ont légèrement augmenté, reflétant les craintes d’une inflation persistante.
Dans ce contexte de tensions accrues, les discussions diplomatiques se poursuivent en coulisses. Plusieurs pays, dont la France, ont appelé à une désescalade rapide pour préserver la stabilité des marchés. Mais sur le terrain, les opérations militaires continuent, avec des frappes israéliennes rapportées au Liban et des alertes persistantes en Israël. Les conséquences immédiates sur les flux énergétiques mondiaux restent donc au cœur des préoccupations des gouvernements et des opérateurs économiques.
Ce jeudi 5 mars, au sixième jour du conflit, le blocage effectif du détroit d’Ormuz et la décision chinoise de suspendre ses exportations de carburants illustrent la vulnérabilité accrue des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les frappes se poursuivent sur Téhéran et ses environs, tandis que les marchés énergétiques enregistrent des fluctuations continues et que les stocks stratégiques sont scrutés avec attention par l’ensemble des acteurs. Les répercussions sur les prix à la pompe, les coûts de production et les échanges internationaux s’observent déjà dans plusieurs régions, sans que les volumes bloqués dans le Golfe ne trouvent pour l’instant de solution alternative viable.



