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Les banques libanaises offrent des taux d’intérêt records en livre libanaise et répètent les erreurs du passé

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Depuis leur entrée en état de défaut de paiement en 2019, les banques libanaises opèrent dans un climat de méfiance généralisée. Incapables de restituer les dépôts en devises et limitant drastiquement les retraits, elles tentent de se maintenir à flot grâce à des mesures controversées. Leur dernière initiative repose sur des taux d’intérêt atteignant jusqu’à 45 % sur des comptes bloqués en livre libanaise. Ce stratagème, présenté comme une solution pour attirer des liquidités, s’apparente en réalité à une répétition des pratiques d’ingénierie financière qui ont conduit à la crise actuelle.

Des taux records pour capter les livres libanaises

Depuis environ un mois, les banques proposent à leurs clients de placer leurs économies en livre libanaise sur des comptes bloqués à court ou moyen terme, avec des rendements qui varient en fonction de la durée de blocage. Les taux proposés commencent à 25 % pour un mois et atteignent 45 % pour une année entière. Ces chiffres, spectaculaires à première vue, visent à attirer des épargnants à la recherche de rendements élevés face à une inflation galopante.

Mais derrière ces offres alléchantes se cache une logique spéculative inquiétante. En captant les livres disponibles sur le marché, les banques cherchent à renforcer leur contrôle sur la liquidité locale tout en spéculant sur une éventuelle appréciation de la livre. Ce pari repose principalement sur l’espoir que l’élection présidentielle imminente apporte une stabilité temporaire et une amélioration du taux de change.

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Un modèle hérité de l’ère Riad Salamé

Cette stratégie rappelle étrangement les opérations d’ingénierie financière orchestrées par l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé. Pendant des années, les banques libanaises proposaient des taux élevés pour attirer les dépôts en devises étrangères. Ces dollars étaient ensuite déposés auprès de la Banque du Liban, qui rémunérait ces fonds à des taux tout aussi élevés en échange de leur conversion en livre libanaise. Cette mécanique, soutenue par des taux artificiellement attractifs, visait à maintenir la parité fixe entre la livre et le dollar, tout en générant des bénéfices pour les banques.

Aujourd’hui, les banques reproduisent un schéma similaire, mais cette fois-ci avec la monnaie locale. Plutôt que de stabiliser l’économie, cette stratégie renforce les déséquilibres structurels. À l’époque, les devises étrangères alimentaient un cycle de financement insoutenable ; aujourd’hui, les livres libanaises captées sont utilisées pour spéculer sur le marché des changes et pour alimenter des arbitrages qui enrichissent les banques au détriment des déposants.

Les déposants en première ligne

Comme dans le passé, ce sont les épargnants qui subissent les conséquences directes de ces politiques. En attirant leurs économies avec des taux attractifs, les banques capturent des fonds qui, dans un contexte de dépréciation continue de la livre et d’inflation galopante, risquent de perdre rapidement leur valeur. Les rendements promis ne suffiront probablement pas à compenser la perte de pouvoir d’achat ni les risques systémiques liés à l’instabilité des banques elles-mêmes.

Les déposants qui cèdent à ces promesses prennent un pari risqué. En l’absence de réformes structurelles ou de garantie d’une stabilisation durable de la monnaie, ces comptes bloqués pourraient devenir une autre forme de piège, les empêchant d’accéder à leur argent en cas de nouvelles restrictions bancaires.

Une crise sans réforme

Le recours à ces mécanismes révèle l’incapacité des banques et des autorités libanaises à adopter des solutions durables. Depuis le début de la crise en 2019, aucune réforme substantielle n’a été mise en œuvre. Les conditions du FMI, notamment la restructuration des banques et une gestion plus transparente des finances publiques, continuent d’être rejetées par les élites politiques et économiques. Ces dernières préfèrent préserver leurs intérêts à court terme, au détriment d’une solution globale qui pourrait stabiliser le pays.

Cette absence de réforme ne fait qu’amplifier les problèmes. Les taux d’intérêt élevés sur les dépôts en livre ne sont qu’un palliatif temporaire, destiné à masquer l’ampleur de la crise tout en retardant l’inévitable : un effondrement encore plus profond du système financier.

Un pari risqué sur la livre libanaise

Les banques misent sur une appréciation temporaire de la livre libanaise, mais ce pari repose davantage sur des hypothèses politiques que sur des bases économiques solides. Même si une certaine stabilisation politique était atteinte grâce à l’élection présidentielle, les déséquilibres fondamentaux — une dette publique insoutenable, un déficit budgétaire chronique, et une fuite massive des capitaux — continueraient de peser sur l’économie.

L’appréciation de la livre pourrait être éphémère, suivie d’une nouvelle dévaluation dès que les pressions économiques et monétaires reprendraient. Dans ce scénario, les déposants qui auraient placé leurs fonds à taux élevé subiraient une double peine : la perte de valeur de leur capital et l’impossibilité d’en récupérer l’intégralité.

Les banques, grandes gagnantes

En captant les livres libanaises, les banques se positionnent comme les principales bénéficiaires de cette mécanique. Elles utilisent les liquidités pour spéculer sur les marchés et tirer profit des fluctuations du taux de change. Si la livre s’apprécie, elles engrangent des bénéfices conséquents, tandis que les déposants, eux, restent exposés aux risques d’inflation et de dévaluation.

Ce modèle, déjà utilisé sous la direction de Riad Salamé, a prouvé ses limites : il favorise l’enrichissement des banques et de leurs actionnaires, tout en creusant davantage les inégalités et en fragilisant l’économie dans son ensemble.

Une répétition dangereuse des erreurs passées

La ressemblance entre les pratiques actuelles et celles de l’ère Salamé montre à quel point le système financier libanais reste enfermé dans un cercle vicieux. Les banques, incapables de proposer des solutions viables, préfèrent exploiter les failles du système pour maximiser leurs profits. Mais cette approche, à court terme, ne fait qu’aggraver les déséquilibres macroéconomiques et retarder la mise en œuvre des réformes nécessaires.

Sans un changement de cap majeur, incluant une refonte complète du secteur bancaire et un accord avec le FMI, le Liban restera prisonnier de ces logiques destructrices. Les taux d’intérêt élevés offerts aujourd’hui ne sont qu’une nouvelle étape dans la dégradation d’un système qui, loin de protéger les citoyens, les expose toujours davantage aux risques et aux pertes.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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