Une transition politique porteuse d’espoir mais plombée par les banques
L’élection de Joseph Aoun à la présidence et la nomination de Nawaf Salam comme Premier ministre désigné marquent un moment crucial pour le Liban. Après des années de crise politique et économique, ces nouveaux dirigeants ont promis de mettre en œuvre des réformes ambitieuses pour sortir le pays de l’impasse. Cependant, les banques libanaises, par le biais de l’Association des Banques du Liban (ABL), adoptent une attitude qui remet en question leur réelle volonté de changement.
Alors qu’elles se présentent comme des partenaires indispensables pour la relance économique, les banques libanaises portent une lourde responsabilité dans l’effondrement financier du pays. Leur gestion imprudente des fonds des déposants, leur collusion avec la Banque centrale et leur sabotage des tentatives de restructuration, notamment le plan Lazard, démontrent qu’elles ont davantage protégé leurs intérêts que ceux du peuple libanais.
Des déclarations optimistes qui masquent une réalité sombre
Dans son rapport mensuel pour l’Association des Banques du Liban (ABL), Fadi Khalaf a salué l’élection de Joseph Aoun et la nomination de Nawaf Salam, qualifiant cette transition politique de « nouvelle étape porteuse d’espoir ». Cependant, derrière ses propos sur la nécessité de réformes, de protection des déposants et de relance économique, se cache une tentative manifeste de détourner l’attention de la responsabilité directe des banques dans l’effondrement financier du Liban.
Les déclarations de Khalaf reflètent une stratégie bien rodée : apparaître comme un acteur engagé dans la reconstruction tout en s’opposant discrètement aux mesures susceptibles de remettre en cause les pratiques du secteur bancaire. Ces propos soulèvent donc des questions légitimes sur la sincérité des banques dans leur volonté de réforme.
Une promesse de protection des déposants vidée de sens
Fadi Khalaf a mis en avant « la protection des droits des déposants », un thème central de son discours. Il a notamment salué le discours d’investiture du président Joseph Aoun, qui s’est engagé à préserver les économies des Libanais. Khalaf a également rappelé la décision récente du Conseil d’État, qui rejette tout plan impliquant des « haircuts » sur les dépôts. Pourtant, ces déclarations contrastent fortement avec la réalité :
- Accès limité aux dépôts : depuis 2019, les banques libanaises imposent des restrictions sévères sur les retraits, forçant les déposants à accepter des pertes implicites via des taux de change injustes.
- Absence de plan concret : bien qu’elles clament vouloir protéger les déposants, les banques n’ont proposé aucune solution crédible pour restituer les fonds gelés.
- Transfert des pertes sur les épargnants : les banques continuent de plaider pour que les déposants absorbent une partie des pertes, au lieu de mettre à contribution leurs actionnaires ou leurs actifs.
En réalité, la « protection des droits des déposants » invoquée par Khalaf semble davantage destinée à calmer la colère populaire qu’à refléter une véritable volonté de changement.
Une hypocrisie manifeste sur la relance économique
Dans son discours, Khalaf a évoqué la nécessité de relancer le secteur bancaire pour soutenir la croissance économique. Il a mentionné que les banques étaient prêtes à financer des projets économiques « à des conditions équitables », mais seulement après la mise en place de nouvelles lois. Ces déclarations posent plusieurs problèmes :
- Manque de responsabilité : les banques cherchent à conditionner leur contribution à la relance à des changements législatifs, tout en refusant d’assumer leur rôle dans la crise.
- Impact limité des financements : avec des fonds gelés et des capitaux largement épuisés, la capacité des banques à financer une relance économique significative reste douteuse.
- Mémoire sélective : Khalaf ignore délibérément le fait que les banques ont financé l’État libanais pendant des années avec des taux d’intérêt exorbitants, contribuant à l’endettement excessif et à l’effondrement économique.
Les défis pour retirer le Liban de la liste grise
Khalaf a également insisté sur la nécessité de sortir le Liban de la « liste grise » des juridictions surveillées pour blanchiment d’argent et financement du terrorisme. Il a affirmé que cet objectif renforcerait la confiance internationale et stimulerait les investissements étrangers. Cependant, les banques elles-mêmes ont contribué à la dégradation de la réputation financière du Liban. Les accusations de blanchiment et de transfert illégal de capitaux par des élites politiques et bancaires ont amplifié la méfiance à l’égard du système financier libanais.
Les déclarations de Khalaf sur cet enjeu manquent cruellement d’autocritique. Tant que les banques ne feront pas preuve de transparence sur les transferts de fonds effectués pendant la crise, il sera difficile de restaurer la confiance des investisseurs.
L’attitude hypocrite des banques : des promesses sans actes
Le plan Lazard, proposé par le gouvernement en 2020 et soutenu par des experts internationaux, visait à restructurer le secteur bancaire, réduire la dette publique et protéger les petits déposants. Ce plan, qui aurait permis de poser les bases d’une reprise durable, a été saboté par les banques et leurs alliés politiques. Elles ont dénoncé une « surévaluation des pertes » et se sont opposées à toute initiative qui aurait remis en cause leurs pratiques opaques ou engagé leur responsabilité.
La gestion des fonds des déposants : une faillite morale et financière
Les banques libanaises ont longtemps opéré dans un système de connivence avec la Banque centrale, offrant des rendements exorbitants sur les dépôts en dollars pour financer un modèle économique insoutenable. Ce système, souvent qualifié de « Ponzi », s’est effondré en 2019, laissant des millions de Libanais incapables d’accéder à leurs économies. Malgré leurs promesses répétées de protéger les dépôts, les banques continuent de limiter sévèrement les retraits, forçant les déposants à accepter des pertes implicites via des taux de change défavorables.
Les petits déposants, qui constituent la majorité de la population, ont été les principales victimes de cette gestion désastreuse. Pendant ce temps, les banques ont protégé leurs actionnaires et dirigeants, refusant toute mesure qui impliquerait un partage équitable des pertes. Leur récente insistance sur la « coopération avec l’État » apparaît comme une tentative de détourner l’attention de leur propre responsabilité.
Une restructuration bloquée par des intérêts privés
La restructuration du secteur bancaire et de la dette publique est une condition préalable à la reprise économique du Liban. Pourtant, les banques continuent de freiner ce processus en défendant un statu quo qui préserve leurs intérêts. Elles ont rejeté les propositions visant à reconnaître les pertes réelles du système financier, préférant transférer le poids de la crise sur les épaules des déposants et des contribuables.
Le refus des banques d’assumer leur part de responsabilité est un obstacle majeur à toute tentative de réforme. Leur opposition au plan Lazard a non seulement retardé la mise en œuvre de solutions, mais a également miné la crédibilité du Liban auprès des institutions financières internationales, rendant encore plus difficile l’accès aux financements nécessaires pour relancer l’économie.
Les priorités pour un véritable redressement
Pour sortir de l’impasse, le Liban doit adopter des mesures claires et ambitieuses qui vont au-delà des déclarations symboliques des banques :
- Révéler la vérité sur les pertes : un audit indépendant des comptes des banques et de la Banque centrale est essentiel pour clarifier l’étendue des dégâts financiers.
- Réformer le secteur bancaire : les banques doivent être restructurées de manière à protéger les déposants et à empêcher la répétition des pratiques irresponsables.
- Mettre fin à l’impunité : les dirigeants bancaires et politiques responsables des politiques ayant conduit à l’effondrement doivent être tenus pour responsables.
- Protéger les petits déposants : toute restructuration doit garantir que les pertes soient supportées en priorité par les actionnaires et les grandes fortunes.
Le défi des nouveaux dirigeants face aux banques
L’arrivée de Joseph Aoun et de Nawaf Salam offre une chance de renouveler les institutions libanaises et de rétablir la confiance. Cependant, cette opportunité sera rapidement testée par leur capacité à affronter les banques, qui ont historiquement utilisé leur influence politique pour bloquer les réformes. Si ces dirigeants échouent à imposer des mesures de transparence et de responsabilité, le Liban risque de rester piégé dans un cercle vicieux où les intérêts des élites bancaires l’emportent sur ceux de la population.



