Une classe moyenne fragilisée par l’effondrement économique
La détérioration rapide de la situation économique au Liban a provoqué une régression sociale inédite. La classe moyenne, longtemps pilier de la stabilité nationale, voit sa situation s’éroder au fil des mois. La stagnation des revenus, combinée à la hausse généralisée des prix et à l’effondrement du taux de change, place une majorité de ménages dans une position de vulnérabilité. Le débat actuel autour de la réforme des mécanismes de compensation de fin de service cristallise ces inquiétudes. Plusieurs voix s’élèvent contre le risque d’un prélèvement massif dans les réserves du secteur privé, ce qui pourrait aboutir, selon certains experts, à un effondrement en chaîne des petites et moyennes entreprises.
Parallèlement, les perspectives de réforme du système de subventions suscitent une inquiétude croissante. L’augmentation envisagée de la TVA, qui pourrait atteindre 15 %, pèserait directement sur les ménages les plus modestes. Dans un contexte de quasi-disparition des mécanismes de soutien étatique, cette fiscalité indirecte accentuerait la charge déjà supportée par les consommateurs, sans garantir d’amélioration notable du service public.
Des services publics en délitement
La réduction des capacités budgétaires de l’État affecte durement les services sociaux essentiels. Les établissements de santé publics, déjà frappés par le départ de nombreux professionnels qualifiés, fonctionnent à flux tendus. Les soins deviennent un luxe pour une majorité de citoyens, surtout en dehors des grandes villes. Dans l’éducation, les établissements publics souffrent d’un sous-financement chronique. Le personnel enseignant multiplie les arrêts de travail pour protester contre la stagnation des salaires et l’absence de moyens pédagogiques, tandis que de nombreux parents n’ont plus les moyens de scolariser leurs enfants dans le privé.
Le déficit d’investissements dans les infrastructures de base, y compris l’eau, l’électricité ou les transports, renforce le sentiment d’abandon dans les régions périphériques. Les zones rurales et les quartiers défavorisés subissent les coupures prolongées d’électricité, la rareté des transports en commun et la dégradation des équipements collectifs. Cette situation alimente un exode interne vers les grandes agglomérations, où les tensions sociales sont déjà fortes.
L’économie informelle comme seule échappatoire
Privés de débouchés dans le secteur formel, de nombreux Libanais se tournent vers l’économie informelle pour survivre. Cette dynamique touche particulièrement les jeunes et les femmes, qui peinent à accéder à des postes stables. Vendeurs ambulants, livreurs, journaliers ou artisans sans statut prolifèrent dans un système où la précarité est la norme. Les travailleurs informels ne bénéficient ni de protection sociale ni de droits syndicaux, et sont exposés à des formes multiples d’exploitation.
L’économie informelle ne permet pas de constituer une épargne durable, ni de répondre aux besoins sociaux fondamentaux. Elle fragilise les trajectoires professionnelles, limite l’accès au crédit, et enferme une large part de la population dans une spirale de pauvreté durable. L’augmentation des taxes à la consommation, combinée à l’absence de revenus stables, fait peser une pression accrue sur ces couches de la population.
Un déséquilibre fiscal croissant
L’accent mis sur la fiscalité indirecte alimente un déséquilibre croissant dans la redistribution des efforts. La TVA, principal levier fiscal envisagé par le gouvernement, frappe de manière indifférenciée tous les consommateurs, indépendamment de leur niveau de revenu. En l’absence d’un système de compensation ciblée, cette politique est perçue comme injuste et socialement régressive. Les appels à une réforme plus équitable de la fiscalité restent pour l’heure sans réponse concrète.
La mise en place de mesures de justice fiscale, telles qu’un impôt sur le patrimoine ou une meilleure captation des revenus élevés, n’est toujours pas à l’ordre du jour. Cette asymétrie alimente un climat de défiance vis-à-vis des institutions, d’autant que plusieurs affaires de corruption ont récemment souligné l’impunité dont bénéficient certains acteurs économiques et politiques.
Une pauvreté multidimensionnelle aggravée
Au-delà du revenu, la pauvreté s’exprime désormais à travers l’accès aux services essentiels, la sécurité alimentaire et la stabilité résidentielle. De nombreux foyers doivent arbitrer entre les dépenses de santé, d’alimentation ou d’éducation. Les files d’attente devant les centres de distribution alimentaire ou les structures caritatives s’allongent. La précarité énergétique affecte la capacité des ménages à s’éclairer, à se chauffer ou à conserver des aliments, surtout dans les zones rurales ou les quartiers marginalisés.
Les retraités, les veuves, les familles monoparentales et les personnes en situation de handicap figurent parmi les plus exposés. Les pensions n’ont pas été réajustées à l’inflation et les programmes d’aide sociale sont fragmentaires, souvent insuffisants et peu transparents dans leur attribution. La fragmentation communautaire du pays complique en outre la mise en place d’un dispositif national cohérent de lutte contre la pauvreté.
Une jeunesse désabusée et précarisée
La jeunesse libanaise exprime de plus en plus ouvertement son désarroi. Le marché de l’emploi reste atone, avec une forte proportion de postes sous-qualifiés ou informels. Même les jeunes diplômés peinent à trouver un emploi correspondant à leur niveau de formation. Cette dévalorisation des diplômes entraîne un sentiment d’inutilité et de frustration, accentué par l’absence de perspectives d’évolution.
Nombreux sont ceux qui envisagent l’émigration comme seule échappatoire. Mais cette solution est devenue plus difficile d’accès, en raison des restrictions imposées par de nombreux pays d’accueil et de la baisse des opportunités internationales. Ceux qui restent doivent composer avec un environnement économique instable, des loyers en forte hausse et une sécurité sociale quasi inexistante.
L’éclatement du lien social et de la solidarité
Les mécanismes traditionnels de solidarité, fondés sur la famille ou la communauté, sont mis à rude épreuve. Le chômage massif, les baisses de salaires et les charges croissantes fragilisent la capacité des familles à se soutenir mutuellement. Les transferts de la diaspora, longtemps considérés comme une bouée de sauvetage, ne suffisent plus à compenser l’effondrement interne.
Les associations caritatives et les ONG jouent un rôle central, mais leurs ressources s’amenuisent. Les besoins excèdent largement leurs capacités d’intervention. L’absence de coordination entre les différents acteurs humanitaires limite également l’efficacité des dispositifs existants. Les erreurs de ciblage, les doublons et les exclusions non justifiées sont monnaie courante.
Une perception d’injustice sociale généralisée
Dans ce climat de régression économique, la perception d’injustice devient un moteur central de la défiance sociale. Les discours officiels sur la relance ou la rigueur budgétaire ne rencontrent que peu d’écho parmi les populations touchées. Le fossé entre les promesses institutionnelles et la réalité quotidienne s’élargit, nourrissant une colère sourde.
Les protestations spontanées, les grèves dans le secteur public, les manifestations locales témoignent d’un malaise profond. Les revendications ne portent plus seulement sur les salaires ou les conditions de travail, mais sur la reconnaissance d’un droit fondamental à vivre dans la dignité. Cette exigence traverse les générations et les appartenances communautaires, révélant une dynamique de fond.
La marginalisation des zones rurales et périphériques
Les disparités géographiques renforcent les inégalités. Les régions du Nord, de la Békaa ou du Sud continuent de souffrir d’un sous-développement chronique. Les investissements publics y sont rares, les structures de soins rudimentaires, et les établissements scolaires sous-équipés. Les jeunes de ces zones ont peu d’opportunités et sont confrontés à un choix binaire : la précarité locale ou l’exode.
L’absence de vision d’aménagement du territoire rend difficile toute politique de rééquilibrage. Les municipalités disposent de peu de ressources et manquent de soutien technique pour répondre aux besoins croissants de leurs administrés. Cette marginalisation nourrit un sentiment d’abandon qui peut se traduire par des tensions locales ou par une remise en cause du pacte national.
Un impératif de refondation sociale
La montée des inégalités sociales, dans un contexte de contraction économique et de paralysie politique, constitue une menace directe pour la stabilité du pays. Si aucune réponse structurelle n’est apportée, le risque d’implosion sociale deviendra de plus en plus tangible. Le moment semble venu de repenser les priorités : rééquilibrer la fiscalité, restaurer les services publics, protéger les plus vulnérables et bâtir un système de solidarité nationale équitable.



