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Les ponts et le Diable : au Nord, l’ingénierie qui effraie encore

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On quitte la côte avant l’aube. La route accroche la falaise, puis s’enfonce vers les vallées. En cette fin d’octobre, la lumière arrive plus tard ; elle tranche mal les reliefs, laisse au paysage quelque chose d’inquiet. C’est un bon moment pour aller voir ces ouvrages que l’on dit « du Diable » — non parce qu’ils seraient maudits, mais parce qu’ils ont longtemps semblé impossibles. Entre Batroun et les hauteurs de Bécharré, le pays des gorges resserre la roche si fort que le moindre pont paraît un pari contre la nature. Les anciens ont donné au pari un nom commode : là où l’on n’expliquait pas, on attribuait.

Sous le fort de Msaylha, le passage le plus célèbre du couloir — route, torrent, paroi — raconte la même histoire depuis des siècles : franchir là où la montagne dit non. Les rives ne se parlent pas, ou si mal, qu’il a fallu poser une arche pour les convaincre. Le promeneur moderne y voit une pierre bien appareillée, un tablier étroit, un travail d’entretien parfois sommaire. Il y a deux cents ans, on y lisait un défi aux lois du monde. La toponymie s’en est souvenue : « pont du Diable », comme ailleurs en Europe ou au Maghreb, pour désigner un passage jugé déraisonnable — trop audacieux, donc suspect.

Plus haut, vers les vallées du Nord, un autre théâtre se dresse : falaises calcaires, failles sombres, arches naturelles sculptées par l’eau, ponts de pierre qui se confondent avec la roche. L’un saute un étranglement de torrent ; un autre épouse un décrochement du relief. Le vocabulaire populaire ne fait pas la différence entre l’ouvrage de main d’homme et la passerelle façonnée par les siècles : si l’on passe « par-dessus le vide », il faut bien une raison. Les contes se chargent du reste. Ils disent que le Diable aurait réclamé une âme pour laisser monter la pierre, ou qu’un maçon habile l’aurait trompé, une pièce manquante lui valant l’ultime hauteur. Ce sont des fictions de chantier, pas des dogmes : elles emplissent les silences laissés par l’ingénierie.

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Ce qui frappe, quand on passe longtemps à pied, c’est le bon sens têtu de ces constructions. Les ponts dits « du Diable » ne tiennent pas au miracle ; ils tiennent à la géométrie. On choisit un rétrécissement, on cherche un rocher sain, on taille l’arche assez haute pour les crues, on cale le tout avec des culots qui prennent la poussée latérale. À l’œil, cela a l’air de flirter avec l’abîme ; en vérité, c’est une économie de moyens. La ruse n’est pas dans la construction elle-même, mais dans le site : l’intelligence du lieu précède l’audace.

Reste que la peur vient. Pas celle des contes : la nôtre. Deux mètres de parapet manquants, une dalle mal jointe, la sensation de surplomb… L’humanité n’a pas changé. Ce que la technique a vaincu sur le papier, le corps le ressent encore. C’est ici qu’Halloween trouve sa place — non en décor, mais comme révélateur : la fête importée, avec ses citrouilles, rappelle à sa manière que la peur est un outil. Les histoires de ponts maudits, la nuit, servaient à rappeler que l’on ne traverse pas en crue, que l’on n’improvise pas un passage, qu’on n’emmène pas un enfant au bord d’une arche sans main courante. La légende faisait office de barrière rouge.

Dans certains villages du Nord, on raconte encore la scène presque toujours pareille : l’ouvrier a fini, le Diable réclame son dû, la foule se tait, un chat traverse. Le Diable, dupé, s’énerve, mais le pacte est respecté. On sourit, puis l’on mesure ce que le récit transporte : le refus de l’« offrande humaine » comme prix du progrès, la primauté de l’astuce sur la force, la conviction qu’un ouvrage public doit servir la vie et non la dévorer. L’éthique loge dans l’anecdote. Le chat, c’est la société qui se soustrait au chantage.

À Bqerqacha et dans les ravins voisins, le vertige prend une teinte plus minérale. Ici, les arches naturelles commandent le vocabulaire. Elles n’ont rien à voir avec le Diable ; elles disent la patience de l’eau. Mais le langage commun colle volontiers la même étiquette à tout ce qui enjambe l’impossible. L’ambiguïté n’est pas un défaut : elle donne aux lieux une aura qui freine les imprudences. La nuit venue, quand la montagne n’est plus qu’un souffle, la rumeur du torrent suffit à rappeler que la roche, si stable au soleil, peut trahir sous les pluies d’automne. Là encore, la légende n’est qu’une rhétorique de prudence.

Rien n’interdit d’être exact. Les archives ottomanes mentionnent des réparations, les voyageurs du XIXᵉ siècle notent les passages « hardis » sur les torrents, les ingénieurs du mandat recensent des franchissements qu’il faudra élargir un jour. Sous le fort de Msaylha comme dans d’autres gorges, les ponts ont connu plusieurs vies : des pierres se sont effondrées, des culées ont été reprises, des parapets ajoutés, retirés, remplacés. La continuité tient moins à la matière qu’à l’usage : il a toujours fallu passer. Et cela restera vrai tant que des villages vivront au bord des gorges.

Le plus juste, pour écrire ces ponts à l’approche d’Halloween, est de ne pas leur prêter plus qu’ils ne peuvent porter. Ils n’ouvrent pas sur des enfers ; ils traversent des vides. Ils n’avalent pas des âmes ; ils sauvent des heures de marche et des vies en crue. S’ils inquiètent, ce n’est pas par malédiction, mais parce qu’ils disent à quel point tenir à un fil — pierre contre pierre, sans ciment visible — peut suffire. Les bâtisseurs connaissaient cette vérité : la solidité se gagne au millimètre, le reste est affaire de regard. Le public, lui, a conservé la sienne : face à l’ouvrage, on se tait un instant. On ne sait pas si l’on admire la pierre, l’ouvrier, ou sa propre précaution. On se contente de traverser.

Il restera toujours une part d’ombre. La montagne l’impose, le mois d’octobre l’allonge. Laissons-la où elle est : non dans les fondations, mais dans nos pas. La nuit d’Halloween fabrique des illusions ; les ponts, eux, demandent des certitudes. Qu’ils s’appellent de Msaylha ou qu’ils s’accrochent au creux d’une vallée du Nord, leur leçon est constante : l’ingénierie ne vainc pas la peur ; elle l’oriente. On peut y voir une morale, discrète, mais robuste. Là où l’on a écrit « du Diable », on peut aujourd’hui lire « de l’attention ». C’est, au fond, la même chose.

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