Un pays au centre d’un jeu d’influences contradictoires
Depuis le début de l’année 2025, le Liban est soumis à une pression diplomatique croissante des deux côtés de l’échiquier régional. D’un côté, les États-Unis, alliés historiques des institutions militaires libanaises, cherchent à conditionner leur aide financière et logistique à des réformes structurelles et à un engagement plus ferme dans le désarmement des groupes armés. De l’autre, l’Iran, soutien majeur du Hezbollah et acteur incontournable dans la politique interne libanaise, renforce ses liens économiques et militaires avec ses partenaires à Beyrouth, tout en dénonçant les « diktats » occidentaux.
Le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam doivent naviguer entre ces deux pôles d’influence, dans un contexte où chaque décision interne a une résonance géopolitique immédiate. Les annonces publiques, les visites diplomatiques et les engagements militaires sont scrutés à la fois à Washington et à Téhéran, chacun cherchant à maintenir ou à accroître son levier d’action sur le Liban.
La diplomatie américaine : conditionnalité et pression multicanaux
Depuis janvier 2025, les États-Unis ont intensifié leur présence diplomatique à Beyrouth. L’ambassadrice américaine Dorothy Shea a multiplié les rencontres avec les responsables libanais, insistant sur la nécessité d’appliquer intégralement le plan Horsiyate el Silah. Washington a promis une enveloppe de 200 millions de dollars d’aide militaire, répartie sur deux ans, mais assortie de conditions strictes : réduction mesurable des armes illégales, renforcement des contrôles aux frontières et coopération accrue avec la FINUL.
Au-delà du volet militaire, les États-Unis utilisent le levier financier. Des discussions entre le département du Trésor américain et la Banque du Liban ont porté sur la mise en place de mécanismes rigoureux de lutte contre le blanchiment et le financement illicite. Certaines banques libanaises ont été explicitement averties : poursuivre les transactions suspectes liées au Hezbollah signifierait une exclusion du système financier international.
Washington coordonne également sa politique avec Paris et Riyad. Une « feuille de route » commune a été élaborée, conditionnant toute aide internationale à des réformes politiques, économiques et sécuritaires. Dans cette partie d’échecs géopolitique, le Liban n’est pas un joueur, mais l’échiquier.
L’Iran : soutien militaire et ouverture économique ciblée
Face à la pression américaine, Téhéran a opté pour une stratégie à deux volets. Sur le plan militaire, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique maintient un soutien constant au Hezbollah, acheminant notamment trois cargaisons d’armes et de pièces de drones tactiques via la Syrie au premier semestre 2025. Ces livraisons, discrètes mais régulières, renforcent l’arsenal déjà estimé à plusieurs dizaines de milliers de roquettes et missiles.
Sur le plan économique, l’Iran cherche à se poser en partenaire fiable. Le 15 mai 2025, un accord bilatéral a été signé pour la livraison annuelle de 200 000 tonnes de carburant à prix réduit, payables en livres libanaises. Les cargaisons sont destinées en priorité aux hôpitaux et infrastructures publiques, avec pour objectif de soulager la crise énergétique tout en accroissant la dépendance de Beyrouth.
Cette offensive diplomatique et économique a été renforcée par la visite d’Ali Larijani en juin 2025. L’ancien président du Parlement iranien a rencontré Joseph Aoun, Nawaf Salam et Naim Kassem, rappelant que, pour Téhéran, le Hezbollah reste « une composante légitime et essentielle de la défense nationale ».
Un équilibre politique sous tension
Pour Joseph Aoun et Nawaf Salam, céder aux exigences américaines sans ménagement risquerait de provoquer un blocage interne et la colère du Hezbollah. Mais donner trop de gages à l’Iran exposerait le Liban à un durcissement des sanctions occidentales. Le 22 juillet 2025, le Conseil des ministres a publié un communiqué ambigu : réaffirmation de la coopération avec la FINUL et l’armée, mais reconnaissance du rôle de la « résistance » dans la défense du pays.
Ce double langage apaise temporairement les tensions mais irrite les partenaires internationaux. Washington y voit un manque de clarté stratégique, tandis que Téhéran y décèle une ouverture pour maintenir le statu quo. En réalité, cet équilibre instable est surtout un jeu de temporisation, chaque camp espérant que l’autre commette un faux pas.
Les canaux discrets de négociation
En coulisses, un canal indirect existe entre Washington et Téhéran. Le Qatar et Oman jouent ici un rôle crucial, transmettant messages et garanties pour éviter l’escalade. En juin 2025, une intervention discrète d’Oman a permis de résoudre un incident à Marjayoun, où un convoi de la FINUL avait été bloqué par des civils armés. En échange de la levée des barrages, la mission onusienne a accepté de renoncer à certaines inspections sensibles.
Ces arrangements officieux démontrent que, malgré les antagonismes affichés, les deux puissances peuvent accepter des compromis pour éviter un affrontement direct sur le sol libanais.
Impact économique des pressions croisées
Les pressions diplomatiques se traduisent directement dans l’économie réelle. Les sanctions américaines contre des entreprises liées au Hezbollah ont entraîné des pertes d’emplois, notamment dans le BTP et la logistique portuaire. Dans le même temps, les aides iraniennes, comme l’accord énergétique de mai, offrent un répit mais entretiennent une dépendance structurelle.
En avril 2025, le FMI a suspendu le versement d’une tranche de 300 millions de dollars, invoquant « l’insuffisance des garanties » contre le financement illicite. La décision a gelé plusieurs projets publics et accentué la chute de la livre libanaise, qui a perdu 22 % de sa valeur depuis janvier. L’inflation, elle, atteint désormais 38 % sur douze mois, aggravant la crise sociale.
Chaque cargaison de carburant iranien et chaque caisse de munitions américaine sont autant de coups portés à la neutralité proclamée du Liban.
Un champ de bataille narratif
Les États-Unis martèlent que seul un désarmement complet permettra la stabilité, tandis que l’Iran glorifie le Hezbollah comme rempart face à Israël. Les médias libanais reflètent cette fracture : certaines chaînes, alignées sur Washington, dénoncent l’arsenal illégal, d’autres, proches de Téhéran, mettent en avant la légitimité de la « résistance ».
Une enquête publiée en juillet 2025 par Information International révèle que 54 % des Libanais jugent l’aide iranienne « indispensable » pour l’énergie, mais 61 % estiment la coopération avec les États-Unis « essentielle » à la sécurité militaire et financière.
Le 28 juillet 2025, au port de Beyrouth, un navire iranien a déchargé du carburant sous supervision des services des douanes, tandis que des conseillers militaires américains ont inspecté des véhicules blindés livrés à l’armée sur une aire voisine; aucun incident n’a été signalé par la capitainerie.



