Analyse des blocages politiques empêchant la formation du gouvernement sous Nawaf Salam
Les défis du Premier ministre sous la présidence de Joseph Aoun
Depuis l’élection du général Joseph Aoun à la présidence du Liban, les attentes étaient grandes quant à sa capacité à stabiliser le pays. Son profil militaire et son absence d’ancrage partisan faisaient espérer une gouvernance plus neutre. Toutefois, la désignation de Nawaf Salam au poste de Premier ministre s’est rapidement heurtée aux réalités d’un système politique dominé par le confessionnalisme et l’influence des partis traditionnels.
Nawaf Salam a été choisi en raison de son profil international et de son indépendance vis-à-vis des partis politiques libanais. Ancien ambassadeur du Liban à l’ONU et juge à la Cour internationale de justice, il est perçu comme un technocrate réformateur. Cependant, son indépendance est aussi une faiblesse : il ne bénéficie pas du soutien direct de blocs parlementaires puissants, rendant la formation de son gouvernement particulièrement complexe.
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Le premier défi de Salam réside donc dans sa capacité à convaincre les partis politiques d’accepter un gouvernement orienté vers les réformes, tout en évitant que ce dernier ne soit paralysé par des blocages internes. Or, plusieurs acteurs politiques sont réticents à tout changement qui pourrait réduire leur influence. Le Hezbollah et Amal exigent que leurs représentants occupent des ministères stratégiques, tandis que le Courant patriotique libre (CPL) de Gebran Bassil tente d’imposer des conditions en échange de son soutien.
En outre, l’opinion publique suit avec méfiance les négociations. Les Libanais, frappés par la crise économique et la dévaluation de leur monnaie, attendent des actions concrètes plutôt que des luttes de pouvoir. Beaucoup estiment que le temps perdu dans la formation du gouvernement aggrave la crise sociale et renforce l’exode des jeunes talents vers l’étranger.
Les équilibres politiques et confessionnels à respecter
Le système politique libanais repose sur un équilibre confessionnel strict qui rend la formation du gouvernement délicate. Selon les accords de Taëf, le Premier ministre doit être sunnite, le président maronite et le président du Parlement chiite. Cette configuration entraîne une logique de partage des postes ministériels entre les différentes communautés, rendant difficile toute nomination sur la base de la compétence seule.
L’un des ministères les plus disputés est celui des Finances. Depuis 2014, le Hezbollah et le mouvement Amal revendiquent ce portefeuille, arguant qu’il s’agit d’un droit pour la communauté chiite. Cependant, Nawaf Salam veut mettre fin à cette logique de distribution systématique. Il défend l’idée d’un gouvernement où les ministères clés ne seraient plus attribués selon des quotas communautaires, mais sur des critères de compétence et d’intégrité.
Cette volonté de réforme se heurte toutefois à une résistance féroce des partis traditionnels. Le CPL, allié du Hezbollah, insiste sur la nécessité de préserver les équilibres existants, tandis que les Forces libanaises et certains députés indépendants soutiennent Salam dans son approche réformiste. Cette division bloque les négociations et retarde la formation d’un gouvernement efficace.
Les discussions achoppent également sur la taille du gouvernement. Certains acteurs, notamment le Hezbollah et Amal, plaident pour un cabinet élargi afin de garantir une représentativité politique. Nawaf Salam, lui, souhaite un gouvernement restreint et plus efficace, axé sur la réforme. Ce désaccord ajoute un niveau supplémentaire de complication aux négociations.
Les attentes internationales et régionales
Les exigences des bailleurs de fonds internationaux
Le Liban est sous la surveillance constante de la communauté internationale, qui conditionne son aide économique à la mise en place de réformes structurelles majeures. Parmi les principaux acteurs impliqués dans la crise libanaise, le Fonds monétaire international (FMI) occupe une place centrale. Depuis plusieurs années, le FMI insiste sur l’urgence d’un programme de stabilisation économique rigoureux pour restaurer la confiance des investisseurs et relancer l’économie libanaise.
L’un des premiers points de blocage dans les négociations avec le FMI est la restructuration du secteur bancaire. Depuis l’effondrement financier de 2019, les banques libanaises sont en situation de quasi-faillite, incapables de rembourser leurs créanciers ou d’assurer le retrait des dépôts des épargnants. Le FMI demande un plan de sauvetage qui inclurait un audit approfondi du secteur bancaire, une restructuration des établissements les plus vulnérables et la mise en place d’un cadre législatif garantissant la transparence et la solvabilité des banques.
Par ailleurs, le FMI exige une réduction drastique du déficit public. Le Liban a longtemps fonctionné sur un modèle de gestion budgétaire inefficace, marqué par des dépenses excessives, des subventions mal ciblées et une absence de contrôles rigoureux sur les finances publiques. Dans ses recommandations, le FMI préconise :
- Une réforme fiscale pour élargir l’assiette fiscale et lutter contre l’évasion fiscale.
- La rationalisation des dépenses publiques, notamment en limitant les subventions aux secteurs non productifs.
- La lutte contre la corruption, qui est l’un des facteurs ayant contribué à la débâcle économique.
Un autre dossier clé concerne la réforme du secteur de l’électricité. Actuellement déficitaire, ce secteur absorbe une part considérable des ressources publiques sans fournir un service fiable. Les coupures d’électricité prolongées sont devenues la norme au Liban, contraignant les citoyens à recourir à des générateurs privés à des coûts exorbitants. Le FMI exige une réforme complète de ce secteur en instaurant une tarification plus réaliste, en réduisant les pertes techniques et en favorisant l’investissement dans les énergies renouvelables.
L’influence de la France et des États-Unis
Face à la paralysie politique, la France a pris un rôle actif dans la crise libanaise. Depuis l’explosion du port de Beyrouth en 2020, Emmanuel Macron s’est positionné en médiateur entre les différentes factions politiques, tentant de les convaincre de former un gouvernement capable d’engager des réformes. À plusieurs reprises, Paris a conditionné son aide à la mise en place de mesures concrètes contre la corruption et la mauvaise gestion des ressources publiques.
Washington, de son côté, adopte une approche plus pragmatique, s’inquiétant principalement de l’influence du Hezbollah dans le gouvernement libanais. Les États-Unis continuent de soutenir le renforcement de l’armée libanaise pour limiter l’emprise du Hezbollah sur les institutions du pays. Ils envisagent également des sanctions ciblées contre des responsables politiques accusés d’entraver les réformes.
L’Arabie saoudite et l’Iran, rivaux influents
L’Arabie saoudite et l’Iran sont deux acteurs régionaux dont les intérêts au Liban sont diamétralement opposés. Riyad, autrefois un soutien financier clé du pays, a progressivement réduit son aide en raison de la montée en puissance du Hezbollah, qu’elle considère comme une extension de l’influence iranienne. L’Arabie saoudite a récemment indiqué qu’elle pourrait reprendre son soutien à condition que le Hezbollah ne joue pas un rôle dominant dans le gouvernement.
De son côté, l’Iran reste un soutien indéfectible du Hezbollah. Pour Téhéran, le Liban est une pièce essentielle de son influence dans la région. Toute tentative d’affaiblir le Hezbollah est perçue comme une attaque contre ses intérêts stratégiques. Ainsi, l’Iran encourage ses alliés au Liban à conserver des postes clés au sein du gouvernement.
Peut-on espérer un gouvernement de réformes ?
Trois scénarios sont envisageables pour la formation du gouvernement.
Un compromis partiel : une option réaliste ?
Un compromis est souvent la solution privilégiée dans le contexte libanais, où les gouvernements sont rarement formés sans concessions majeures. Nawaf Salam pourrait ainsi accepter une répartition confessionnelle des ministères, tout en s’assurant d’intégrer des ministres technocrates dans des portefeuilles stratégiques. L’idée serait de ménager les forces traditionnelles tout en introduisant des éléments de réforme progressive.
Toutefois, cette option présente des risques. En acceptant certaines exigences des partis traditionnels, Nawaf Salam pourrait perdre en crédibilité auprès des acteurs réformateurs et des soutiens internationaux qui réclament une rupture avec le système actuel. De plus, un tel compromis risquerait d’affaiblir son autorité en tant que chef du gouvernement, limitant sa capacité à mener des réformes profondes.
Un autre défi réside dans la sélection des ministres. Même en tentant d’intégrer des profils compétents, Salam devra faire face aux pressions des partis pour placer leurs propres figures aux postes clés. Dans ce cas, le gouvernement pourrait se retrouver avec des ministres peu enclins à mener des réformes ambitieuses, ce qui compromettrait l’efficacité de l’exécutif.
Un blocage prolongé : un scénario catastrophique
Si Nawaf Salam ne parvient pas à s’entendre avec les blocs politiques majeurs, le Liban pourrait rester sans gouvernement pendant une période prolongée. Ce serait un scénario extrêmement préoccupant, car il prolongerait l’incertitude politique et économique. L’histoire récente du Liban a montré que de tels blocages peuvent durer des mois, voire plus d’un an, comme cela a été le cas entre 2019 et 2021.
Sans gouvernement opérationnel, les réformes économiques resteront au point mort. La monnaie libanaise, déjà en chute libre, pourrait s’effondrer davantage, augmentant l’inflation et plongeant une plus grande partie de la population dans la pauvreté. Les services publics, notamment l’électricité et la santé, déjà en état de déliquescence, seraient encore plus touchés.
Ce blocage aurait également des conséquences sur la scène internationale. Les négociations avec le FMI, cruciales pour débloquer des aides financières, seraient suspendues. La confiance des investisseurs et des pays donateurs en prendrait un coup, rendant encore plus difficile toute tentative de redressement économique.
Enfin, un tel scénario pourrait aggraver les tensions sociales. La population libanaise, déjà exaspérée par l’inaction des dirigeants, pourrait se mobiliser massivement, à l’image des manifestations de 2019. Une nouvelle vague de contestation risquerait d’engendrer des troubles sécuritaires, exacerbés par les tensions confessionnelles et les influences régionales.
Une intervention extérieure plus forte : une solution inévitable ?
Si les blocages internes persistent, la communauté internationale pourrait intensifier ses pressions sur les dirigeants libanais pour accélérer la formation du gouvernement. Cette pression pourrait prendre plusieurs formes : sanctions ciblées contre les responsables politiques, conditionnement strict de l’aide financière ou même ingérence diplomatique plus marquée.
La France, qui a été l’un des principaux médiateurs ces dernières années, pourrait accentuer son implication en mettant en place un plan de sortie de crise plus contraignant. Emmanuel Macron a déjà exercé des pressions après l’explosion du port de Beyrouth en 2020, en menaçant les élites libanaises de sanctions en cas d’inaction. Washington pourrait aussi s’impliquer davantage, en collaboration avec les pays du Golfe.
Toutefois, une intervention étrangère trop marquée pourrait être perçue comme une atteinte à la souveraineté nationale, ce qui offrirait un prétexte aux forces politiques réticentes au changement pour rejeter toute réforme sous couvert de patriotisme. De plus, les tensions entre les puissances régionales, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite, compliquent toute tentative de médiation étrangère cohérente.
Quelle issue pour Nawaf Salam ?
En l’état actuel, la formation d’un gouvernement réformateur semble compromise. Nawaf Salam doit jongler entre les attentes internationales, les exigences des partis politiques locaux et les attentes de la population libanaise. Son principal défi sera de trouver un équilibre entre la nécessité de réformes et les réalités politiques d’un pays où les intérêts partisans priment souvent sur l’intérêt national.
Sa capacité à manœuvrer ces tensions et à imposer un cabinet capable d’engager des réformes déterminera l’avenir du Liban dans les mois à venir. L’histoire récente du pays montre que les gouvernements qui échouent à répondre aux urgences économiques et sociales finissent par s’effondrer sous la pression de la rue et des influences étrangères. Nawaf Salam pourra-t-il éviter ce destin et redonner espoir aux Libanais ? La réponse dépendra de sa capacité à construire un compromis efficace sans trahir ses principes.



