Le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a prononcé un discours incisif ce vendredi 20 février 2026, lors de la conférence intitulée « La citoyenneté et la souveraineté de l’État : réalités actuelles et perspectives d’avenir », organisée par l’Association pour la sensibilisation culturelle à la Bibliothèque nationale de Beyrouth. Sous le patronage du chef du gouvernement et en présence du ministre de la Culture, Ghassan Salamé, cet événement s’inscrit dans un contexte de Ramadan marqué par des appels au renouveau national. Le discours de M. Salam, prononcé en début de matinée, met en lumière les dysfonctionnements du système politique libanais, ancré dans les quotas confessionnels, et plaide pour une réforme urgente afin de consolider une citoyenneté pleine et égale. Cette intervention survient alors que le Liban, un an après la formation du gouvernement en février 2025, fait face à des défis persistants en matière de reconstruction post-conflit, de réformes économiques et de préparation aux élections législatives prévues pour mai 2026.
Un rappel constitutionnel au cœur du débat
Dans son allocution, M. Salam a commencé par rappeler les fondements du texte fondamental libanais, insistant sur la nécessité de ne pas dévier des principes énoncés. Il a cité la matière 7 de la Constitution, qui affirme que « tous les Libanais sont égaux devant la loi et jouissent des mêmes droits civils et politiques, et supportent les mêmes charges et devoirs publics sans distinction entre eux ». Selon lui, cette disposition consacre l’égalité en citoyenneté, basée sur l’identité commune de « Libanais ». Il a souligné que, dans les domaines du droit pénal et civil, les citoyens bénéficient effectivement des mêmes droits sans discrimination liée à l’appartenance religieuse ou au statut social. Cependant, il a pointé du doigt les exceptions notables, particulièrement dans le domaine des affaires personnelles, où les régimes juridiques varient selon les confessions. « La règle ici est la différence du régime des affaires personnelles pour chaque Libanais selon la confession à laquelle il appartient », a-t-il déclaré, expliquant que cela inverse le principe d’égalité en introduisant une forme de discrimination.
Cette analyse s’étend aux droits politiques, où la matière 7 devrait garantir une égalité parfaite. Pourtant, dans la pratique, l’attribution des postes publics majeurs, tant politiques qu’administratifs, obéit à un système de répartition confessionnelle qui contredit cette égalité. M. Salam a regretté que les postes politiques supérieurs soient réservés aux grandes confessions, une pratique qui n’existait pas à la création du Grand Liban. Les membres des confessions numériquement plus faibles se voient limités à des portefeuilles ministériels mineurs, tandis que les minorités les plus petites ont un accès quasi nul aux fonctions publiques. « Cela fait des Libanais, qui devraient être des citoyens égaux, de simples membres de confessions ayant, dans la pratique, des droits politiques différents et inégaux », a-t-il affirmé, soulignant le contraste flagrant avec le concept de citoyenneté.
Les distorsions administratives sous la loupe
Poursuivant son examen, le Premier ministre s’est attardé sur les fonctions administratives, régies par la matière 12 de la Constitution, qui stipule que « tout Libanais a le droit d’occuper les emplois publics sans autre préférence que celle du mérite et de la compétence, selon les conditions fixées par la loi ». Il a déploré les déformations imposées par les considérations confessionnelles et les politiques clientélistes, qui minent ce principe. Ces pratiques s’inscrivent dans le même cadre de distorsions que celles affectant la matière 7. M. Salam a particulièrement critiqué l’application dévoyée de la matière 95, qui prévoit l’abolition de la représentation confessionnelle et l’adoption du mérite et de la compétence dans les emplois publics, avec une exception pour les postes de première catégorie, partagés à parité entre chrétiens et musulmans sans réservation spécifique à une confession, tout en respectant les principes de compétence et de mérite.
Dans les faits, cette parité s’est étendue à toutes les catégories administratives, y compris les plus basses, et de nombreux postes – dans l’administration, la diplomatie, la justice, l’armée et les services de sécurité – sont devenus réservés à des membres d’une confession particulière. Par exemple, dans le corps diplomatique, les postes de consuls, conseillers et ambassadeurs sont souvent alloués selon des critères confessionnels dans la plupart des villes et pays. Enfin, l’anomalie la plus grave réside dans la prévalence de l’appartenance confessionnelle et du népotisme lors des nominations, au détriment des principes de compétence et de mérite réaffirmés deux fois dans la matière. Malgré les efforts de son gouvernement, notamment la mise en place d’un mécanisme de nominations transparent, M. Salam a admis que le système de quotas confessionnels nuit à l’intérêt de l’État, en rigidifiant son application et en s’étendant à des postes nécessitant des compétences techniques spécifiques. « Cela équivaut à dire aux individus que leurs droits à occuper des emplois publics ne découlent pas de leur mérite ni d’une citoyenneté commune qui les traite sur un pied d’égalité, mais de leur appartenance à leurs confessions respectives en premier lieu », a-t-il conclu.
Le paradoxe du confessionnalisme et de l’individualisme
M. Salam a ensuite exploré les conséquences plus larges de ce système. Le principe de répartition confessionnelle, censé organiser la coexistence entre les communautés, génère en réalité une hiérarchie inégale des droits, nuisant à l’État, aux citoyens et à l’efficacité administrative. Il a noté que les logiques confessionnelle et individuelle ne s’excluent pas nécessairement au Liban actuel, mais coexistent dans une tension permanente. Une État capable d’intégrer ces deux approches dans ses institutions gagnerait en légitimité et en stabilité. Les années récentes, marquées par un renforcement des identités confessionnelles, démontrent l’illusion d’une abolition complète et immédiate du confessionnalisme politique, un rêve partagé par beaucoup depuis des décennies. Pourtant, il serait dangereux de minimiser les aspirations, surtout chez les jeunes, à une « participation citoyenne pleine », face aux sentiments de frustration et de privation nés du manque de reconnaissance politique des individus en tant que citoyens égaux, traités sur la base du mérite et de la compétence.
Rappelant une déclaration antérieure, M. Salam a réitéré que « la tragédie des Libanais réside dans le fait que leur citoyenneté est entravée et que leur État n’est pas achevé ». Son expérience au gouvernement n’a fait que renforcer cette conviction. Tant que les équilibres de pouvoir dans la société n’évolueront pas pour dépasser les considérations confessionnelles et vaincre les politiques clientélistes, le défi consistera à concilier, de manière créative, la préservation des expressions des identités collectives et la création d’espaces politiques où les individus jouissent pleinement de leurs droits en tant que citoyens égaux. Parmi les idées avancées, il a évoqué la mise en œuvre du système bicaméral prévu par la matière 22 de la Constitution, confinant la représentation confessionnelle au Sénat et libérant la Chambre des députés de cette contrainte pour assurer une participation « nationale », ou plutôt « citoyenne ». Des propositions de lois existent en ce sens, mais n’ont pas encore reçu l’attention méritée. Il a également appelé à un retour fidèle à la matière 95, appliquée intégralement sans amputation ni déformation.
La responsabilité du système politique dans l’entrave à la citoyenneté
En conclusion de son intervention, M. Salam a affirmé que, bien que les logiques confessionnelle et individuelle coexistent aujourd’hui au Liban, la responsabilité de l’entrave au développement de la citoyenneté incombe au système politique fondé sur les confessions et leur rôle, au détriment des droits individuels, au moins dans la pratique. « La crise de la citoyenneté au Liban réside donc dans l’absence de reconnaissance politique complète des droits de l’individu indépendamment de son appartenance confessionnelle », a-t-il déclaré. Ce dysfonctionnement exige un traitement sans délai, car sans lui, la légitimité de l’État juste et fort que le gouvernement s’efforce de rebâtir ne saurait être complète.
Ce discours s’inscrit dans un paysage politique libanais marqué par des évolutions récentes. Depuis la formation du gouvernement en février 2025, après plus de deux ans de cabinet intérimaire, Nawaf Salam dirige un cabinet de 24 ministres, équilibré selon les quotas confessionnels traditionnels. Parmi les membres clés figurent le vice-Premier ministre Tarek Mitri, indépendant maronite, le ministre des Affaires étrangères Youssef Raji, affilié aux Forces libanaises, et le ministre des Finances Yassine Jaber, proche du président du Parlement Nabih Berri. Ce gouvernement, issu de négociations intenses impliquant les différentes factions, inclut quatre ministres nommés par le tandem chiite Amal-Hezbollah, dont le ministre de la Santé Rakan Nasreddine et le ministre du Travail Muhammad Haidar, tous deux affiliés à Hezbollah, ainsi que la ministre de l’Environnement Tamara al-Zein et le ministre du Développement administratif Fadi Makki, issus d’Amal. Le portefeuille des Finances reste sous contrôle d’Amal, illustrant la persistance des équilibres confessionnels malgré les appels à la réforme.
Les défis post-conflit et les aspirations réformatrices
Le contexte post-guerre avec Israël, suite au cessez-le-feu de novembre 2024, amplifie l’urgence des réformes soulignées par M. Salam. La reconstruction des régions du Sud, de la Békaa et des banlieues sud de Beyrouth, dévastées par les hostilités, nécessite une administration efficace et non clientéliste. Le gouvernement s’est engagé à prioriser les réformes financières, la mise en œuvre de la résolution 1701 des Nations unies pour stabiliser la frontière sud, et la lutte contre la corruption. Le président Joseph Aoun, élu en janvier 2025, a promis le désarmement de Hezbollah, aligné sur les accords de Taëf de 1989 et les résolutions onusiennes de 2004 et 2006. Hezbollah, affaibli militairement, rejette ces appels et exige un retrait israélien complet des cinq positions militaires occupées au sud du Liban.
Les élections législatives de mai 2026 représentent un enjeu majeur. Prévu le 10 mai, ce scrutin élira les 128 députés du Parlement, selon le système confessionnel en vigueur. Les débats portent sur la participation de la diaspora : certains plaident pour un vote intégral depuis les districts d’origine, d’autres pour six sièges dédiés dans une 16e circonscription. Les forces réformistes, issues des mouvements de 2019, cherchent à défier l’ordre établi, mais peinent à s’unifier. Des candidatures chiites indépendantes émergent, contestant la domination du tandem Hezbollah-Amal, et appellent à une pluralité politique au sein de la communauté chiite.
Les tensions économiques aggravent ces enjeux. La dette publique libanaise, estimée à plus de 100 milliards de dollars en 2025, couplée à une inflation persistante malgré les mesures de stabilisation, pèse sur les citoyens. Le gouvernement a approuvé un budget 2025 amendé, incluant des ajustements fiscaux controversés comme des hausses d’impôts, critiquées par des groupes comme Federal Lebanon pour perpétuer le centralisme défaillant. Les rapports de la Banque mondiale et du FMI soulignent la nécessité de réformes structurelles, telles que la réduction de la taille du secteur public, gonflé par des emplois clientélistes.
Les dynamiques confessionnelles et les appels au changement
Le système confessionnel, hérité des accords de Taëf, distribue les sièges parlementaires selon les poids démographiques des 18 confessions reconnues : 64 pour les musulmans (27 chiites, 27 sunnites, 8 druzes, 2 alaouites) et 64 pour les chrétiens (34 maronites, 14 orthodoxes, 8 catholiques grecs, etc.). Ce cadre vise la coexistence mais entrave la méritocratie, comme l’a dénoncé M. Salam. Les critiques se multiplient : des rapports de Freedom House en 2025 notent que ce système limite la concurrence et freine l’émergence de partis civiques transconfessionnels. Les réfugiés syriens et palestiniens, privés de citoyenneté, n’ont aucun droit politique, accentuant les inégalités.
Chez les jeunes, les aspirations à une citoyenneté non confessionnelle sont vives. Des initiatives comme celles de l’Institut Asfari pour la société civile appellent à une « constitutionnalisation de l’État » en 2026, via l’application intégrale de Taëf : création d’une commission nationale pour abolir le confessionnalisme politique, décentralisation administrative accrue, indépendance judiciaire et loi électorale juste. Les mouvements séculiers, affaiblis depuis 2019, voient dans les élections une opportunité de renouveau, mais craignent une fragmentation face aux alliances traditionnelles.
Les implications immédiates des réformes en cours
Dans ce cadre, les efforts du gouvernement pour appliquer la matière 95 sans distorsion se heurtent à des résistances. Les nominations récentes, comme celle de Charles el-Hajj au ministère des Télécommunications, affilié aux Forces libanaises, ou de Kamal Shehadi au ministère des Déplacés, illustrent la persistance des quotas. Pourtant, des avancées émergent : en janvier 2026, l’État a émis 260 textes législatifs, dont une réforme de la loi sur les partenariats public-privé, et régularisé 45 demandes de double nationalité. Les accords de coopération et prêts pour l’agriculture et les infrastructures visent à atténuer la crise, avec 3,6 millions de dollars de contributions acceptées.
Les débats sur le désarmement de Hezbollah persistent, avec le gouvernement insistant sur des négociations pour intégrer ses armes dans l’armée nationale, unique force armée selon Taëf. Les positions israéliennes au sud compliquent la mise en œuvre de la résolution 1701, supervisée par la FINUL. Les récentes hausses fiscales, justifiées par le besoin de revenus, ont suscité des critiques pour ne pas s’attaquer aux gaspillages, comme l’emploi excessif dans l’administration, souvent lié aux leaders confessionnels.
Les dynamiques régionales influencent ces évolutions. L’accord de cessez-le-feu avec Israël, prolongé en janvier 2025, impose un retrait mutuel des forces, mais les tensions perdurent. Les appels internationaux, dont ceux des États-Unis, pressent pour un Liban souverain, exempt de milices. Au sein de la communauté chiite, des voix dissidentes émergent, promouvant une pluralité politique pour les élections 2026.
Les implications de ces débats se manifestent dans les initiatives quotidiennes. Le ministère de l’Économie a lancé des inspections sur les points de vente alimentaires en ce mois de jeûne, tandis que le ministre de l’Information visite les archives radio. La Fédération générale des syndicats ouvriers libanais a tenu une conférence de presse sur les droits des travailleurs, soulignant les inégalités persistantes. Ces actions, ancrées dans le réel, reflètent les efforts pour équilibrer identités collectives et droits individuels, sans résolution immédiate des tensions structurelles.



