Une décision administrative devenue affaire d’État
Le 20 janvier 2026, une nomination au sommet de l’administration douanière a provoqué une onde de choc politique et sociale. La décision porte sur la désignation de Grasya al-Qazi comme directrice générale des douanes. Le poste est stratégique. Il touche au port, aux frontières, aux recettes publiques et à la lutte contre la contrebande. Il s’inscrit aussi dans un climat où l’État est sommé de prouver qu’il change de méthode.
Très vite, la nomination a cessé d’être un simple acte administratif. Elle s’est transformée en symbole. Le dossier de l’explosion du port de Beyrouth reste une fracture ouverte. Dans ce contexte, toute décision liée au port ou à ses institutions est lue à travers la question de la justice. La direction générale des douanes, par son rôle direct dans les circuits du port, est perçue comme un pivot. Cela explique pourquoi le choix du nom a compté autant que le poste.
La crise s’est cristallisée autour d’un argument central. Des proches de victimes affirment que la responsable est citée dans le dossier du port, ce qui rend la nomination inacceptable à leurs yeux. Dans le même temps, l’exécutif et les défenseurs de la nomination s’appuient sur la présomption d’innocence et sur l’absence de jugement définitif. Cette opposition a produit un affrontement de principes, puis un affrontement de rue.
La rue, les familles du port et la réactivation d’une colère structurée
La protestation des proches de victimes s’est matérialisée devant un bâtiment lié aux douanes, avec des slogans, une escalade verbale et des gestes de blocage. Le rassemblement a été décrit comme un avertissement direct au gouvernement. Les manifestants demandent un recul. Ils demandent la désignation d’un autre directeur général. La protestation a aussi une dimension psychologique. Elle rappelle que le dossier du port reste un marqueur moral. Toute décision perçue comme une banalisation du drame provoque une réaction immédiate.
Des propos attribués à William Noun, présenté comme porte-parole des familles, résument la logique du mouvement. Il insiste sur le lien avec la promesse de justice. Il affirme que la contestation commencera dès le premier jour d’exercice. Dans ce discours, l’objectif n’est pas une querelle personnelle. C’est une bataille de crédibilité. Les familles veulent empêcher qu’une décision administrative donne l’impression que l’État “tourne la page” avant la justice.
Le mouvement a également été décrit comme une scène encadrée par la sécurité, avec une interaction entre manifestants et un officier présent sur place. Ce détail compte. Il montre que la tension peut vite basculer. Il montre aussi que l’État se retrouve à gérer un dossier de mémoire collective comme un incident d’ordre public, ce qui aggrave l’impression de décalage.
À ce stade, la nomination agit comme un déclencheur. Elle réactive une colère qui ne s’était jamais éteinte. Elle réunit des revendications de justice et un rejet de ce qui est perçu comme une continuité des pratiques d’avant-crise. Le test n’est plus seulement “qui est nommé”. C’est “comment l’État décide” et “quel message il envoie”.
Le choix du gouvernement et la logique de continuité administrative
Du côté de l’exécutif, l’argument principal est celui de la continuité de l’État. Un poste aussi sensible que la direction générale des douanes ne peut pas rester vacant longtemps, surtout dans un pays où les recettes et le contrôle aux frontières sont vitaux. Un autre argument revient fréquemment. Il s’agit de la présomption d’innocence, présentée comme règle de base tant qu’aucune condamnation n’est prononcée.
Selon des informations publiées, le premier ministre Nawaf Salam aurait rencontré des proches de victimes, qui lui ont demandé de revenir sur la décision. La réponse décrite est ferme sur le principe. Elle insiste sur le fait qu’un État ne peut pas gouverner par pression de rue. Elle insiste aussi sur l’idée qu’une procédure judiciaire ne peut pas se substituer à une décision administrative.
Ce raisonnement vise à protéger deux piliers. Le premier est le fonctionnement de l’administration. Le second est la séparation entre décision politique et verdict judiciaire. Toutefois, cette défense a une fragilité. Elle se heurte à la singularité du port. Dans ce dossier, l’opinion ne sépare pas facilement l’institution de la mémoire. Le poste de directeur général des douanes n’est pas perçu comme neutre. Il est perçu comme lié au drame.
Cela crée un paradoxe. Plus le gouvernement invoque la normalité administrative, plus les familles répondent par l’exception du port. Et plus les familles invoquent l’exception, plus l’exécutif se sent obligé de défendre la règle générale. La crise devient alors un conflit sur la définition de l’État juste.
Les objections internes, et la question de l’opportunité politique
La nomination a également suscité des objections à l’intérieur même des institutions. Un élément marquant est la réaction attribuée au ministre de la Justice Adel Nassar. Il est présenté comme ayant exprimé son objection à la nomination, tout en rappelant son attachement à la présomption d’innocence. La nuance est importante. Elle montre une fracture entre la légalité formelle et l’opportunité politique.
L’objection n’affirme pas une culpabilité. Elle affirme plutôt un principe de prudence. Dans un contexte de crise de confiance, une nomination peut être juridiquement défendable et politiquement désastreuse. C’est précisément ce que révèle ce type de position. Elle souligne l’idée que la gouvernance ne se limite pas à respecter le droit. Elle consiste aussi à préserver la crédibilité des institutions.
Cette crédibilité est d’autant plus centrale que l’État est engagé, au même moment, dans des discours de réforme, de transparence et de modernisation de la gestion publique. La nomination des hauts responsables devient alors un indicateur. L’opinion compare les paroles aux actes. Quand l’acte semble contradictoire, le coût est immédiat.
Le résultat est une tension interne. Le gouvernement doit maintenir une décision. Il doit aussi gérer des divergences dans son propre camp. Et il doit, enfin, absorber la réaction de la rue. Dans un pays où l’exécutif est fragile, cette combinaison est explosive.
La défense juridique, la bataille de réputation et la menace de poursuites
La réponse à la contestation ne s’est pas limitée au politique. Un volet juridique et médiatique a été activé. Un communiqué attribué à l’avocat de la responsable, Ziad Wassef, décrit une campagne de diffamation et de menaces. Le texte distingue les familles, présentées comme de bonne foi, d’autres acteurs accusés d’instrumentalisation. Cette distinction cherche à éviter une confrontation frontale avec les proches de victimes. Elle vise à déplacer l’attaque vers des adversaires politiques.
Le communiqué affirme aussi que la responsable ne répondra pas aux attaques sur le même registre, mais qu’elle s’adressera aux familles avec un discours présenté comme objectif. Cette stratégie est classique. Elle vise à gagner l’opinion modérée, qui respecte la douleur des familles mais craint l’instabilité institutionnelle.
Un autre point, très sensible, apparaît dans ce communiqué. Il cite l’ancienne juge Ghada Aoun et accuse une “machine politico-médiatique” d’être à l’origine de la campagne. Cet élément politise encore davantage la crise. Il transforme une protestation de familles en bataille de camps. Il renforce l’idée que la nomination est prise dans des conflits plus larges.
Enfin, un argument administratif est avancé dans la défense. Il insiste sur une trajectoire au sein de l’administration douanière, et sur l’idée que la décision s’inscrirait dans un parcours professionnel, plus que dans une promotion opportuniste. Cet argument vise à neutraliser l’accusation de favoritisme. Il cherche à présenter la nomination comme technique.
Mais là encore, le problème est politique. Dans une crise de confiance, un argument de carrière peut être jugé insuffisant si le symbole est trop lourd.
Le lien avec l’enquête du port, et le problème du calendrier judiciaire
La force de la contestation vient d’une perception. Celle d’une contradiction entre la promesse de justice et une nomination contestée. Or le calendrier judiciaire lui-même reste un facteur d’angoisse. Des informations évoquent une perspective d’acte d’accusation dans un délai d’environ deux mois, avec l’attente de réponses à des demandes d’entraide adressées à l’étranger. Ce type d’information alimente une tension. Les familles ont l’impression que l’enquête avance lentement. Elles voient une nomination rapide. Elles en déduisent une asymétrie.
Dans le même temps, d’autres informations détaillent des soupçons attribués à l’enquête, évoquant une connaissance présumée de la présence de nitrate avant l’explosion et un volet d’enrichissement illicite. Ces éléments, même s’ils ne constituent pas un jugement, pèsent dans l’opinion. Ils nourrissent l’idée que le dossier n’est pas neutre.
C’est là que la crise de gouvernance devient plus large. Un État peut dire: “pas de condamnation, donc pas d’exclusion”. L’opinion répond: “pas de verdict, donc prudence maximale”. Entre les deux, la décision publique devient une bataille de crédibilité.
Le poste des douanes, un nœud économique et sécuritaire
Au-delà du symbole, la direction générale des douanes est un poste de pouvoir réel. Les douanes touchent à la collecte de recettes, à la régulation des importations, aux pratiques de corruption et aux circuits de contrebande. La crise économique a rendu ce poste encore plus sensible, car les recettes publiques sont vitales et la fraude est perçue comme une plaie ouverte.
Dans une telle configuration, un gouvernement peut estimer que l’urgence est de remettre l’administration en marche. Il peut juger qu’un poste vacant crée un vide exploité par des réseaux. Il peut aussi considérer que la continuité sert la lutte contre les pratiques illégales.
Mais ce raisonnement se heurte à une autre réalité. La douane est l’un des secteurs où la confiance est historiquement faible. Si la nomination est contestée, l’administration peut être paralysée. Les employés peuvent se diviser. Les décisions peuvent être contestées. Et l’image de l’État se dégrade encore.
La nomination devient donc une équation. Soit l’État recule et accepte l’idée que la rue peut imposer une décision. Soit l’État maintient et accepte une contestation durable qui peut bloquer. Dans les deux cas, le coût est élevé.
L’ombre des pressions externes, et l’usage des nominations comme signal
Un élément rapporté dans les informations disponibles ajoute une dimension plus géopolitique. Il est question de pressions américaines évoquées autour de cette nomination. Même si cet élément ne suffit pas à établir un fait incontestable, il joue un rôle politique. Il nourrit une perception. Celle d’un État qui décide sous influence. Dans un pays où la souveraineté est un sujet hypersensible, ce type de perception peut amplifier la colère.
Les nominations deviennent alors des signaux envoyés à plusieurs publics. À l’intérieur, elles sont lues comme preuve de réforme ou preuve de continuité. À l’extérieur, elles peuvent être lues comme preuve de capacité à contrôler des secteurs clés, comme le port et les frontières. Dans ce jeu, le moindre soupçon d’influence devient un carburant pour la contestation.
Cela crée un autre dilemme. L’État a besoin de soutien extérieur. Il a aussi besoin de préserver une image de décision souveraine. Or la nomination des douanes se trouve exactement au croisement de ces deux exigences.
Gouvernance et méthode: le vrai procès est celui de la décision publique
Le cœur du dossier est une question de méthode. Comment décide-t-on des nominations. Sur quels critères. Avec quels garde-fous. Et comment gère-t-on les conflits d’intérêt ou les risques d’image.
La contestation autour des douanes ne se limite pas au nom d’une responsable. Elle exprime un sentiment d’injustice systémique. L’opinion demande des règles claires. Elle demande aussi que les symboles soient respectés. Elle veut, enfin, que les décisions sensibles soient anticipées.
Une faiblesse majeure apparaît dans cette séquence. La décision a été prise sans préparation publique. Elle n’a pas été accompagnée d’une justification détaillée, accessible et documentée. Cela a laissé le champ aux interprétations. Cela a laissé le champ aux accusations. Cela a aussi laissé le champ à la rue.
Dans les crises de gouvernance, la communication ne remplace pas l’action. Toutefois, elle peut éviter l’incendie. Ici, l’incendie est venu vite. Il a pris parce que la mémoire du port est intacte. Il a pris aussi parce que la confiance dans l’État est déjà abîmée.
Les conséquences possibles sur l’exécutif et sur la dynamique des réformes
Cette nomination peut produire des effets durables. D’abord, sur la stabilité du gouvernement. Une contestation prolongée sur un symbole peut user l’exécutif. Elle peut aussi ouvrir une brèche entre ministres, si les positions divergent sur la gestion de la crise.
Ensuite, sur la dynamique des réformes. Un gouvernement qui promet de réformer est jugé d’abord sur les nominations. Si les nominations sont contestées, chaque autre réforme devient suspecte. Les citoyens se disent que les règles ne changent pas. Ils concluent que les slogans restent des slogans.
Enfin, sur le rapport entre l’État et la rue. Le port a déjà montré que la rue libanaise peut se structurer autour d’un traumatisme. Cette structure est stable. Elle peut se réactiver. La crise des douanes en est la preuve. Cela signifie que l’État doit intégrer cette réalité. Il ne peut pas traiter chaque mobilisation comme un incident isolé.
La sortie de crise, entre retrait, maintien et compromis institutionnel
Trois voies existent dans ce type de crise.
La première est le retrait de la nomination. Cette option calmerait la rue à court terme. Mais elle ouvrirait un débat sur la capacité des institutions à résister à la pression. Elle pourrait aussi créer un précédent.
La deuxième est le maintien pur et simple. Cette option protège la logique administrative. Mais elle suppose une capacité à absorber une contestation durable. Elle suppose aussi une communication constante et une gestion sécuritaire maîtrisée.
La troisième est un compromis institutionnel. Par exemple, maintenir la décision tout en ouvrant un mécanisme de contrôle renforcé, ou en adoptant des garde-fous clairs sur les conflits d’intérêt, ou en accélérant des mesures liées à la transparence. Cette option est la plus complexe. Elle exige du temps. Elle exige aussi une confiance minimale, qui manque souvent.
Dans les informations disponibles, la tendance décrite est plutôt celle d’un maintien, au nom de la présomption d’innocence et du fonctionnement de l’État. En parallèle, la contestation promet de durer et de s’intensifier. Cette combinaison annonce une séquence longue, où chaque camp considère qu’il défend l’État, mais où aucun camp n’a intérêt à céder.
Un test de gouvernance plus large que les douanes
Au fond, la nomination des douanes est un test de gouvernance parce qu’elle résume la crise libanaise en une scène. Elle contient la mémoire du port. Elle contient la question de la confiance. Elle contient le conflit entre principe juridique et prudence politique. Elle contient la question de l’influence et des perceptions. Elle contient enfin le dilemme du gouvernement: tenir l’administration, ou restaurer la crédibilité.
Le poste des douanes est un levier de contrôle et de recettes. Mais il est aussi devenu un symbole de justice. Dans un pays en crise, ce mélange est dangereux. Il rend chaque décision explosive. Il oblige l’État à choisir une méthode claire. Et il oblige l’exécutif à comprendre que, dans certains dossiers, la légalité ne suffit pas si la confiance est absente.



