Le 14 janvier 2026, l’hôtel Commodore de Beyrouth, emblématique refuge des journalistes étrangers durant la guerre civile libanaise, a fermé ses portes de manière définitive. Cette fermeture, imputable à la crise économique persistante et aux tensions régionales, illustre les difficultés structurelles que traverse le secteur touristique au Liban, malgré les affirmations optimistes des autorités sur une reprise en cours.
Cet événement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un contexte où le tourisme, autrefois pilier de l’économie libanaise, peine à retrouver son dynamisme d’avant-crise. Les autorités, par la voix de la ministre du Tourisme Laura Khazen Lahoud, ont multiplié les déclarations sur une « renaissance » du secteur, soulignant une augmentation des arrivées de visiteurs pour les fêtes de fin d’année 2025. Pourtant, derrière cette façade d’optimisme, la réalité est bien plus nuancée : hôtels qui ferment, problèmes de financement insurmontables liés à la crise bancaire, et une apparence de reprise qui masque une vulnérabilité profonde.
Les chiffres officiels du ministère du Tourisme indiquent une stabilisation relative au premier trimestre 2025, avec environ 238 000 arrivées de visiteurs, un chiffre quasi stable par rapport à l’année précédente. Jean Abboud, président de l’Association des agences de voyages et de tourisme au Liban (ATTAL), a évoqué une hausse de 5 à 10 % des visiteurs pour la période des fêtes de fin 2025 par rapport à 2024, avec des taux d’occupation des vols avoisinant les 90 %. Ces données, relayées par le gouvernement, visent à projeter une image de résilience. Mais elles occultent les pertes cumulées depuis 2019 : le nombre de touristes a chuté de près de 2 millions annuels avant la crise à 1,13 million en 2024, soit une baisse de 32,1 % par rapport à 2023.
La Banque mondiale, dans son rapport économique sur le Liban publié en janvier 2026, estime que la croissance du PIB réel pour 2025 s’établit à 3,5 %, en partie grâce à un rebond touristique. Ce chiffre, révisé à la baisse par rapport aux prévisions initiales de 4,7 %, reflète une « reprise fragile » marquée par des signes de stabilisation macroéconomique, mais aussi par des effets de base après des années de contraction profonde. Le tourisme, qui représentait autrefois 19 % du PIB, ne contribue plus qu’à 5,5 % en 2024, selon le Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC). Les recettes touristiques, estimées à 112,369 milliards de livres libanaises en 2023, ont suivi cette trajectoire descendante, aggravée par la dévaluation de la monnaie et l’inflation persistante.
Les banques au cœur de la paralysie financière
La crise bancaire, qui a éclaté en 2019, reste le principal frein à toute reprise durable du tourisme. Les établissements bancaires libanais, insolvables avec des pertes cumulées dépassant 72 milliards de dollars, ne peuvent plus financer les investissements nécessaires. La Banque du Liban, sous la pression de réformes inachevées, a limité l’accès aux dépôts en devises étrangères, laissant les hôteliers et les opérateurs touristiques sans liquidités pour rénover ou maintenir leurs infrastructures. En avril 2025, le rapport sur le climat des investissements au Liban du Département d’État américain soulignait que les banques détiennent 40 % de la dette souveraine, avec des passifs équivalant à trois fois le PIB, rendant impossible tout crédit au secteur privé.
Cette situation a été exacerbée par les tensions régionales. Le conflit entre Israël et le Hezbollah, interrompu par un cessez-le-feu en novembre 2024, a causé des dommages estimés à 14 milliards de dollars, dont 3,4 milliards pour le commerce, l’industrie et le tourisme, selon l’évaluation rapide des dommages et des besoins de la Banque mondiale en mars 2025. Les besoins en reconstruction pour 2025-2026 s’élèvent à 11 milliards de dollars, mais sans financement bancaire viable, ces projets restent lettre morte. Pierre Achkar, président de la Fédération des syndicats touristiques, a rapporté en janvier 2023 – une situation qui persiste – des fermetures massives d’hôtels trois et quatre étoiles en dehors de Beyrouth, avec des taux d’occupation tombant à zéro. En 2025, cette tendance s’est confirmée : les hôtels régionaux n’ont pas dépassé 60 % d’occupation, même pendant les pics estivaux.
Les critiques se multiplient contre les autorités pour leur gestion de cette crise. Des experts comme Jassem Ajaka, économiste, pointent du doigt l’absence de réformes structurelles : « Le tourisme est présenté comme un catalyseur, mais sans stabilité politique et sans résolution de la crise bancaire, il reste vulnérable. » Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans un rapport de 2025, estime que les recettes touristiques ont chuté proportionnellement au nombre de visiteurs, aggravant la pauvreté multidimensionnelle qui touche près des trois quarts de la population. Les banques, accusées de mauvaise gestion et de corruption, ont créé un « trou » de 80 milliards de dollars, comme l’a rappelé le Fonds monétaire international lors de sa visite en septembre 2025, soulignant le besoin urgent de restructuration.
Hôtels en faillite : L’apparence contre la réalité
La fermeture du Commodore en janvier 2026 n’est que la pointe visible d’un iceberg. Cet hôtel, symbole de la résilience beyrouthine, a succombé aux coupures d’électricité quotidiennes – jusqu’à 20 heures par jour – forçant les établissements à dépendre de générateurs privés coûteux. Le conflit régional a maintenu les touristes à distance, malgré les efforts pour relancer le secteur. En 2024, le tourisme n’a contribué qu’à 19,8 % du PIB, contre 8,4 % en 2023, mais ces chiffres masquent les disparités : Beyrouth a vu des taux d’occupation de 80-90 %, tandis que les régions frontalières du Sud ont été désertées.
D’autres fermetures illustrent cette réalité. Le groupe Al Habtoor, basé aux Émirats arabes unis, a annoncé le 26 janvier 2026 son intention de poursuivre en justice les autorités libanaises pour des pertes d’investissements de 1,7 milliard de dollars, incluant des hôtels comme le Metropolitan Palace. Bien que le groupe ait annulé en 2025 ses plans de démantèlement de cet établissement, les dommages accumulés – dus à l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et à la crise économique – soulignent l’instabilité. « Les engagements de toutes les parties doivent être respectés », a déclaré le groupe, critiquant implicitement le manque de protection des investissements étrangers.
Même les réouvertures annoncées, comme celle du Four Seasons à Beyrouth prévue pour le premier trimestre 2026, après une rénovation complète suite aux dommages de 2020, sont tempérées par le scepticisme. Kingdom Holding Company, propriété du prince saoudien Al-Waleed bin Talal, a investi dans ce projet, mais des retards répétés – initialement prévu pour 2022 – reflètent les obstacles financiers. Pierre Ashkar, chef du syndicat des propriétaires d’hôtels, a indiqué en janvier 2025 que certains établissements comme le Monroe à Downtown Beyrouth restent fermés, tandis que d’autres, comme le Phoenicia, n’opèrent pas à pleine capacité.
Les statistiques mensuelles confirment cette morosité. Les arrivées touristiques ont baissé à 395 985 en août 2025, contre 474 628 en juillet, selon la Banque du Liban. Sur l’année 2024, les arrivées totales n’ont atteint que 2,796 991, contre 3,457 297 en 2023. Le rapport du WTTC prévoit une croissance modeste à 344 900 emplois dans le tourisme en 2025 (21,3 % de l’emploi total), mais sans réformes bancaires, ces projections restent hypothétiques.
Les tensions régionales aggravent cette précarité. Malgré le cessez-le-feu de novembre 2024, des violations sporadiques, comme les frappes israéliennes sur des infrastructures du Hezbollah en janvier 2026, maintiennent l’insécurité. Le rapport de l’ONU en octobre 2024 avertissait d’une contraction potentielle du PIB de 9,2 % si les hostilités persistaient, avec des pertes de 3,2 % en recettes publiques pour 2025. Le tourisme, sensible

