Le Parlement libanais a entamé, ce mardi 27 janvier 2026, une séance cruciale dédiée à l’examen du projet de budget pour l’année 2026. Sous la présidence de Nabih Berri, l’assemblée a ouvert les débats à 10h04, marquant le début d’une discussion attendue depuis des mois dans un contexte économique toujours marqué par la crise persistante. Le président du Parlement a remercié la commission des finances et du budget pour son travail acharné, soulignant l’importance de cet exercice pour la stabilité du pays. Cette séance, qui s’inscrit dans une session extraordinaire convoquée du 2 janvier au 1er mars 2026 par le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, intervient alors que le Liban fait face à une dette explosive, une inflation galopante et des urgences sociales exacerbées par les récents conflits régionaux.
Le projet de budget, soumis au Parlement le 2 octobre 2025 après son approbation par le Conseil des ministres, prévoit des dépenses totales estimées à environ 505 720 milliards de livres libanaises, soit l’équivalent de près de 5,97 milliards de dollars américains au taux de change actuel. Les recettes sont fixées à 534 715 milliards de livres, générant un excédent apparent de 29 milliards de livres. Cependant, dès l’ouverture des débats, les critiques ont fusé, révélant des fractures profondes sur la viabilité de ce document financier. Le député Ibrahim Kanaan, président de la commission des finances et du budget, a livré un rapport incisif, pointant du doigt les faiblesses structurelles du projet et appelant à une approche plus rigoureuse.
Un rapport accablant de la commission des finances
Dans son intervention inaugurale, Ibrahim Kanaan a détaillé le parcours de la commission, qui a tenu 26 séances pour examiner le projet. Il a regretté l’absence totale de vision économique et sociale, un manquement qui, selon lui, compromet l’efficacité du budget. “Le projet manque de perspective globale”, a-t-il déclaré, en soulignant le faible niveau des crédits alloués aux investissements, particulièrement après le report de paiements pour quinze programmes législatifs totalisant plus de 772 milliards de livres. Cette allocation minimale aux infrastructures essentielles reflète, d’après lui, une priorisation erronée dans un pays où les besoins en reconstruction post-conflit sont criants.
Kanaan a insisté sur le caractère incomplet du budget, notant que les prêts ne sont pas intégrés et que les dépenses détaillées des entités publiques, comme les conseils et institutions travaillant pour l’État, se limitent à des contributions et aides génériques. “Il n’y a pas d’inclusion exhaustive”, a-t-il précisé, critiquant cette approche fragmentée qui masque la réalité des engagements financiers. Il a également dénoncé l’“ufo” dans la création de taxes, frais et amendes, qualifiant le processus d’“arbitraire” et de “séchage” pour certains crédits, ce qui a nécessité des corrections substantielles par la commission.
Les programmes législatifs, souvent qualifiés de “chevaux de Troie” du budget, ont fait l’objet d’une attention particulière. Kanaan a rappelé que ces initiatives, introduites sans justifications ni études de faisabilité, ont contribué à l’effondrement financier du Liban depuis les années 1990. “La commission a suspendu l’examen de ce chapitre et exigé du gouvernement un évaluation complète de ces projets, en termes de viabilité et d’exécutabilité, surtout après des années d’inaction pour certains”, a-t-il expliqué. Cette mesure vise à éviter les pièges passés, où des programmes obsolètes ont drainé les ressources sans retours tangibles.
Sur les amendes, Kanaan a averti que leur nature non récurrente – liée à des infractions – ne peut servir de base stable pour couvrir les dépenses. “Si le contribuable évite la violation, l’amende disparaît”, a-t-il argumenté, plaidant pour une diversification des revenus. Il a également reproché au gouvernement de modifier la loi sur la comptabilité publique au sein du budget plutôt que via un projet de loi dédié, accompagné d’une réforme législative plus large.
Les chiffres des recettes, estimés à 534 715 milliards de livres (environ 5,5 milliards de dollars), ont été scrutés pour leur réalisme. Kanaan a questionné les critères de projection, surtout face à la crise économique persistante depuis plusieurs années, et a demandé des clarifications sur les revenus perçus en 2024 et 2025 non déclarés. “La commission s’est arrêtée sur la fiabilité de ces estimations”, a-t-il indiqué, notant que la plupart des ministères et institutions ont réclamé des augmentations de crédits, révélant une précipitation dans l’élaboration du projet par le gouvernement.
Cette hâte, selon Kanaan, viole le principe de solidarité ministérielle, car les ministres, une fois le projet soumis au Parlement, devraient s’y tenir plutôt que de le contester. “Le gouvernement aurait dû étudier les demandes avec plus de prudence et répondre aux besoins urgents, comme l’a fait la commission”, a-t-il ajouté. Il a exhorté à une prudence accrue pour les lois financières sensibles, citant l’exemple de la loi sur le gap financier, sur laquelle même le Fonds monétaire international a émis des réserves.
Les modifications apportées par la commission
À l’issue de son examen, la commission a introduit des amendements substantiels, touchant 27 des 49 articles originaux : sept supprimés, vingt modifiés, vingt-deux conservés, et treize ajoutés sur propositions de députés, portant le total à 55 articles. Parmi les réformes clés, Kanaan a mis en avant la révision de l’article 5 pour préciser l’ouverture de crédits pour les prêts contractés par l’État, notant qu’aucun n’avait été correctement financé auparavant.
La commission a unifié les critères pour ajuster taxes, frais, services et amendes, en tenant compte des conditions économiques actuelles. Kanaan a souligné l’absence d’un taux de change unifié dans le budget : salaires et indemnités calculés à 1 500 livres par dollar, tandis que la plupart des revenus fiscaux le sont à 90 000 livres (multiplié par 60), et d’autres à 69 000 (multiplié par 46). “Cela a entraîné une fuite des compétences dans l’administration publique et une érosion du pouvoir d’achat des employés restants”, a-t-il observé, appelant à une nouvelle échelle de salaires tenant compte de l’inflation et de la dévaluation de la livre.
Il a blâmé l’emploi aléatoire et le gaspillage au niveau exécutif, ainsi que l’absence de décisions judiciaires sur les dossiers audités par la commission, pour la dégradation économique. “Ce n’est pas l’ancienne échelle de salaires qui a ruiné le pays, mais ces pratiques”, a-t-il affirmé. Sur les propositions du ministre des Finances, un débat constitutionnel a surgi quant à leur légitimité sans décret gouvernemental, mais Kanaan a préféré soumettre la question à l’assemblée plénière pour trancher.
La commission a réalloué des crédits pour répondre à des besoins urgents, comme les dépenses hospitalières au ministère de la Santé publique, les allocations pour la nutrition et le carburant des forces de sécurité, et un fonds pour le logement et la réparation des dommages causés par la guerre israélienne récente. Kanaan a suspendu le crédit pour le loyer du bâtiment de l’ESCWA, évalué à 209 milliards de livres, le jugeant excessif, et a demandé des négociations avec Solidere pour une réduction ou des alternatives.
Une exigence de transparence sur les avances de trésorerie
Kanaan a réclamé un audit complet des avances de trésorerie, suspendant les paiements jusqu’à sa réalisation, car ils se font comptablement sans justificatifs. Il a critiqué l’autorisation donnée aux ministères d’ouvrir des comptes spéciaux à la Banque du Liban, y compris pour des avances et dons, violant les principes d’unité de caisse et de comptabilité. “Les responsables de la Banque du Liban auraient dû refuser ces ouvertures illégales”, a-t-il déclaré, notant que cela a fragmenté les finances et rendu impossible une consolidation annuelle.
Il a rappelé que le projet de budget arrive sans comptes financiers, en violation de l’article 87 de la Constitution, une pratique persistante depuis 1979. “Un État sans comptes est un État sans conscience, et sans conscience, sans honneur”, a-t-il cité, interrogeant la poursuite de cette négligence par les gouvernements successifs.
Les réformes structurelles soulignées
Malgré un excédent apparent, Kanaan a averti que le budget ne reflète pas la réalité : recettes surévaluées, dépenses sous-estimées, notamment pour la dette extérieure. “Cela envoie un message négatif, après le signal positif de 2024”, a-t-il dit, rappelant le défaut sur les eurobonds depuis mars 2020. L’allocation pour le logement et les réparations post-guerre, bien que modeste, signale l’engagement de l’État envers sa population.
La commission a imposé des contrôles sur les dépenses des dons et prêts, éliminant les avances d’urgence pour les dons et précisant les crédits pour les prêts. Elle a limité l’arbitraire dans les impositions fiscales, tenant compte des conditions économiques et sociales. Kanaan a plaidé pour un compte de trésorerie unifié, rappelant l’obligation constitutionnelle de comptes audités, et pour améliorer les conditions des employés publics en attendant une nouvelle échelle salariale.
Il a appelé à revoir les structures administratives, comme les conseils obsolètes, et à renforcer les organes de contrôle administratif, financier et judiciaire, dont les ressources sont insuffisantes. “L’économie nationale ne se relèvera pas sans un secteur bancaire fiable pour les déposants et investisseurs”, a-t-il conclu, critiquant les charges publiques aléatoires qui découragent les investissements.
Interventions parlementaires et débats connexes
Le député Simon Abi Ramia a accompagné les débats en soulignant que le Liban traverse une crise financière sans précédent, avec des institutions paralysées et un manque d-reformes structurelles. “Le budget est opérationnel pour assurer la continuité de l’État et éviter l’effondrement total, pas pour lancer la croissance”, a-t-il déclaré. Il a insisté sur le fait que la vision économique nécessite des réformes en gouvernance, confiance et accords avec les institutions internationales, un processus inachevé.
Sur les demandes des militaires et du secteur public, Abi Ramia a noté que le rapport de Kanaan abordera la révision de l’échelle des salaires, mais a averti que les revenus doivent couvrir les dépenses. “L’État doit assurer protection et justice sociale”, a-t-il ajouté. Concernant les élections législatives, il a écarté tout report, citant le refus du président et son insistance sur le respect des délais constitutionnels.
Le vice-président du Parlement, Elias Bou Saab, a regretté l’absence de contrôle du capital, de restructuration bancaire et de reconnaissance de la dette depuis le début de la crise. “Tout le système porte la responsabilité depuis six ans”, a-t-il dit, appelant à l’équité envers les manifestants, particulièrement les militaires retraités.
Yanal Solh, député, a visité la responsable de la santé au Bekaa, Joyce Haddad, pour discuter des défis sanitaires dans la région. Il a loué les efforts du ministre de la Santé, Rakan Nasser Eddine, notant des améliorations visibles dans l’organisation, les hôpitaux publics et les soins primaires. “Le droit à la santé est un pilier de la justice sociale”, a-t-il affirmé, promettant de suivre les dossiers en suspens.
Implications immédiates des débats en cours
Alors que la séance se poursuit, les discussions révèlent une tension palpable autour des allocations pour les secteurs vitaux, comme la santé et la sécurité, dans un contexte où les grèves du secteur public persistent. Les amendements de la commission, visant à corriger les disparités salariales et à renforcer la transparence, pourraient influencer les négociations en cours avec les syndicats. Les critiques sur les comptes spéciaux et les avances soulignent un effort pour centraliser les finances, potentiellement impactant les opérations quotidiennes des ministères. Les appels à un audit des avances pourraient retarder certains paiements, affectant les projets en attente, tandis que la suspension du loyer de l’ESCWA ouvre la voie à des renégociations immédiates avec les parties concernées. Ces ajustements, débattus en plénière, reflètent les pressions pour aligner le budget sur les réalités post-crise, incluant les dommages de la récente escalade avec Israël.

