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Pétition contre le concert du prêtre DJ à Beyrouth : une offensive conservatrice met en lumière les tensions autour des libertés artistiques

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Une controverse agite la scène culturelle libanaise à l’approche d’un événement atypique prévu pour ce samedi 10 janvier au club AHM de Beyrouth. Le prêtre portugais Guilherme Peixoto, connu sous le nom de Padre Guilherme, est au centre d’une pétition déposée par un groupe de 18 personnes, dont des membres du clergé, auprès du juge des affaires sommaires de Beyrouth. Cette requête, soumise le 7 janvier, exige l’interdiction du concert, arguant qu’il viole les mœurs et les enseignements de l’Église. Malgré cette pression, les organisateurs maintiennent l’événement, avec des billets toujours en vente sur les plateformes dédiées, soulignant les clivages persistants entre conservatisme religieux et expressions artistiques modernes dans un Liban marqué par des crises multiples.

Les faits se sont accélérés en début de semaine. Le 7 janvier, les pétitionnaires ont présenté leur document au tribunal, affirmant que la performance « viole les mœurs et les enseignements de l’Église, et déforme l’image de la foi chrétienne et de ses rituels ». Parmi les signataires, plusieurs prêtres et figures ecclésiastiques ont été identifiés, sans que leurs noms soient divulgués publiquement par les autorités judiciaires. La pétition met en avant le fait que Padre Guilherme, prêtre catholique ordonné, se produit souvent en soutane, fusionnant des symboles sacrés avec de la musique électronique jugée profane. Les auteurs menacent d’actions supplémentaires si le concert n’est pas annulé, sans préciser la nature de ces mesures, mais évoquant potentiellement des manifestations ou des recours ultérieurs. Cette initiative s’accompagne d’une campagne dans certains médias libanais, souvent critiqués pour leur hostilité envers les libertés culturelles.

En parallèle, Padre Guilherme est attendu pour célébrer une messe à l’Université du Saint-Esprit de Kaslik, institution maronite de renom, quelques heures avant son set au club AHM. Cette double programmation met en évidence le caractère hybride de sa visite : un engagement spirituel traditionnel d’un côté, une performance artistique contemporaine de l’autre. L’Université du Saint-Esprit, fondée en 1950 au nord de Beyrouth, compte plus de 7 000 étudiants et met l’accent sur les valeurs catholiques. La messe y est perçue par les partisans de l’événement comme une confirmation de la fidélité du prêtre à sa vocation, malgré ses activités musicales. Le club AHM, situé sur le front de mer beyrouthin, est un espace nocturne réputé pour ses soirées électroniques, ayant accueilli des artistes comme Innellea ou d’autres figures de la scène techno. Ouvert depuis plusieurs années, il symbolise un havre de liberté dans une capitale où la vie nocturne résiste aux contraintes économiques et sécuritaires.

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Qui est Padre Guilherme, ce prêtre qui suscite le débat ?

Guilherme Peixoto, né en 1974 à Guimarães, ville historique du nord du Portugal considérée comme le berceau de la nation en raison de son château médiéval et de son rôle dans l’indépendance du pays au XIIe siècle, a été ordonné prêtre en 1999 au sein de l’archidiocèse de Braga, l’une des plus anciennes structures ecclésiastiques d’Europe occidentale. Curé de paroisse et aumônier militaire, son parcours est marqué par un engagement auprès des jeunes, inspiré par les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), rassemblements catholiques lancés par le pape Jean-Paul II en 1985 et attirant des millions de participants tous les trois ans. Padre Guilherme a débuté le mixage de musique électronique en 2005, initialement pour animer des événements paroissiaux et attirer les adolescents vers l’Église. Ses sets intègrent des rythmes EDM – electronic dance music – avec des échantillons de chants grégoriens, de prières ou d’extraits bibliques, créant un genre qu’il décrit comme « musique spirituelle électronique ».

Sa renommée a explosé lors des JMJ de Lisbonne en août 2023, où il s’est produit devant plus de 1,5 million de pèlerins, y compris le pape François. Le souverain pontife a alors publiquement béni son initiative, déclarant que « la musique est un langage universel qui peut toucher les cœurs et rapprocher les âmes de Dieu ». Depuis, Padre Guilherme a tourné en Europe, au Brésil et en Afrique, avec des performances dans des églises, des festivals comme le Fatima Dance Festival au Portugal, ou des clubs select. En 2024, il a sorti un album intitulé « Faith in Beats », disponible sur des plateformes comme Spotify, comprenant des titres tels que « Holy Groove » ou « Divine Rhythm », mêlant beats progressifs et voix angéliques. Ses spectacles, souvent gratuits ou à visée caritative, ont collecté des fonds pour des causes comme l’aide aux réfugiés ou la lutte contre la pauvreté, en partenariat avec des organisations catholiques. En 2025, il a célébré l’anniversaire d’un archevêque portugais avec un set devant une cathédrale, renforçant son image de prêtre innovant, soutenu par la hiérarchie vaticane.

Au Liban, son arrivée s’inscrit dans une tournée moyen-orientale visant à connecter avec les communautés chrétiennes locales, confrontées à un exode massif des jeunes vers l’Europe et les Amériques. Selon les statistiques de l’ONU pour 2025, plus de 200 000 chrétiens libanais ont émigré depuis 2019, aggravant la crise démographique dans un pays où les chrétiens représentent environ 30 % de la population, répartis entre maronites, orthodoxes et catholiques. Padre Guilherme a exprimé dans des entretiens passés son désir d’« utiliser la musique pour revitaliser la foi chez les jeunes, dans un monde sécularisé ».

Les griefs des pétitionnaires : une défense des traditions ecclésiastiques

Les opposants avancent plusieurs arguments précis. Premièrement, l’association de la soutane – symbole sacré du sacerdoce – à des éléments de clubbing comme les lumières stroboscopiques et les basses intenses est vue comme une profanation. Ils invoquent des canons du droit ecclésiastique, notamment ceux du Concile Vatican II (1962-1965), qui insistent sur la dignité du prêtre et interdisent les comportements susceptibles de scandaliser les fidèles. Deuxièmement, le lieu du concert, un club nocturne lié à la consommation d’alcool et à des danses considérées lascives, est jugé incompatible avec la vocation sacerdotale. Les signataires citent des précédents bibliques, comme l’interdiction des idoles dans l’Ancien Testament, pour soutenir que cette performance risque de « déformer les rituels chrétiens ». Enfin, ils mettent en avant le contexte libanais, où les tensions interconfessionnelles – entre chiites, sunnites et chrétiens – nécessitent une prudence accrue pour éviter toute provocation perçue comme une atteinte aux valeurs morales communes.

Cette stance s’ancre dans un conservatisme religieux en hausse au Liban, exacerbé par la crise économique depuis 2019. La dévaluation de la livre libanaise de plus de 90 % et l’inflation atteignant 200 % en 2023 ont poussé de nombreux Libanais vers des repères identitaires plus rigides, y compris religieux. Des entités comme le Centre d’information catholique, dirigé par le père Abdo Abu Kasm, ont historiquement surveillé les contenus médiatiques, bien qu’ici ils n’aient pas initié l’action. Le père Abu Kasm, en poste depuis 2018, est connu pour ses positions contre les productions culturelles jugées immorales, telles que des films ou séries.

Les voix en faveur de la liberté artistique : une dénonciation de la censure masquée

En réponse à cette offensive, de nombreuses voix dénoncent une tentative de censure infondée. Des commentateurs libanais soulignent que Padre Guilherme n’a jamais été sanctionné par le Vatican et que ses activités sont appuyées par des figures ecclésiastiques éminentes. Un éditorial récent note que « l’annulation sous prétexte moral représente une perte pour le dialogue, pas une menace pour la foi ». Les défenseurs arguent que la crainte de la musique et du langage des jeunes reflète un isolement de l’Église, risquant de l’éloigner de ses fidèles. Dans un pays où la constitution de 1926 garantit la liberté d’expression via l’article 13, de telles pétitions sont perçues comme des vestiges d’un autoritarisme confessionnel freinant la modernisation.

Les soutiens rappellent que le prêtre a performé au Vatican, avec une introduction du pape lors d’un événement en 2024. Des publications sur les réseaux sociaux partagent des vidéos de ces performances, où le pontife loue l’innovation pour évangéliser. Au Liban, des jeunes chrétiens de Beyrouth et Kaslik expriment leur enthousiasme, voyant dans ce concert une chance de réconcilier foi et culture contemporaine. Les organisateurs, comme 2nd Sun, maintiennent les ventes de billets, avec des préventes épuisées dès le 17 décembre 2025. Le lineup inclut d’autres DJ comme Jade, pour une soirée de cinq heures dès 22h30.

Précédents de censures culturelles au Liban : un schéma récurrent

Cette affaire n’est pas isolée. En 2019, le festival de Byblos a annulé le concert du groupe rock libanais Mashrou’ Leila, accusé de blasphème par des leaders chrétiens suite à des paroles perçues comme offensantes envers la Vierge Marie. L’archevêché maronite avait alors pressé les autorités, aboutissant à l’annulation « pour éviter l’effusion de sang ». En 2022, un spectacle de danse contemporaine à Beyrouth fut interrompu par des manifestants religieux, invoquant une atteinte à la moralité. Plus récemment, en 2024, un documentaire sur les minorités sexuelles fut retiré des salles sous pression de groupes conservateurs. Ces incidents illustrent une dynamique où des minorités actives, souvent liées à des milices ou partis confessionnels, imposent leur vision via la justice ou les médias.

Dans le sillage de l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, qui a tué plus de 200 personnes et ravagé des quartiers entiers, la vie culturelle tente de renaître. Des festivals comme le Beirut International Film Festival ou les nuits électroniques du Waterfront attirent des touristes, contribuant à une économie en lambeaux avec un PIB par habitant tombé sous les 3 000 dollars en 2025, selon le FMI. Pourtant, ces initiatives se heurtent à un cadre légal archaïque, hérité du mandat français, permettant aux juges d’urgence d’intervenir sur des bases morales floues.

Implications pour la communauté chrétienne libanaise

La polémique autour de Padre Guilherme révèle des fractures au sein de la communauté chrétienne libanaise, estimée à 1,5 million en 2025. Les maronites, majoritaires parmi les chrétiens, se divisent entre une aile traditionaliste influencée par les Forces libanaises et les Kataëb, et une frange progressiste représentée par des intellectuels et jeunes urbains. L’Université du Saint-Esprit de Kaslik, en accueillant la messe, semble opter pour l’ouverture, alignée sur les directives du synode maronite de 2024 appelant au dialogue avec la modernité.

Sur le plan sécuritaire, les menaces des pétitionnaires évoquent des risques de troubles dans un Liban instable. Depuis l’accord de cessez-le-feu avec Israël en novembre 2024, le pays gère des tensions frontalières, avec des incidents sporadiques au sud. Beyrouth, relativement calme, a connu des manifestations confessionnelles en 2025, comme celles contre la réforme du statut personnel. Le gouvernement de Nawaf Salam, en place depuis le 8 février 2025, avec Ghassan Salemeh au ministère de la Culture, n’a pas commenté l’affaire, mais les autorités judiciaires n’ont pas émis d’ordre d’interdiction à ce jour, permettant aux organisateurs de procéder.

Les retombées médiatiques s’intensifient. Des débats télévisés sur des chaînes comme LBCI opposent clercs et artistes, avec des audiences en hausse de 15 % ces derniers jours. Sur les réseaux sociaux, les hashtags #PadreGuilherme et #AHMClub ont généré plus de 50 000 interactions depuis le 7 janvier, reflétant un clivage générationnel : les moins de 30 ans soutiennent majoritairement l’événement, selon un sondage informel de l’Institut libanais des sciences sociales. Des figures journalistiques ont partagé des vidéos du prêtre au Vatican, questionnant la cohérence des opposants.

Les implications immédiates concernent aussi l’image internationale du Liban. Avec une diaspora de 15 millions, dont de nombreux chrétiens en Europe, cette affaire risque de consolider le récit d’un pays ancré dans le conservatisme, alors que des initiatives comme ce concert visent à projeter une dynamique renouvelée. Les organisateurs ont renforcé la sécurité au club AHM, anticipant d’éventuels rassemblements, tandis que Padre Guilherme est arrivé à Beyrouth le 8 janvier matin, sans incident rapporté. Sa messe à Kaslik, prévue pour 18h, devrait attirer plusieurs centaines de fidèles, avant son passage au club vers 22h30. Les billets, vendus entre 20 et 50 dollars, incluent des options VIP, et les promoteurs confirment une capacité de 1 000 personnes, avec des protocoles anti-drogue stricts pour contrer les accusations de dépravation.

Cette situation prolonge les débats sur la place de l’art dans une société multiconfessionnelle, où chaque événement culturel peut devenir un terrain de bataille idéologique, sans que les autorités n’interviennent pour clarifier les limites de la liberté d’expression.

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