Le premier choc est visible, presque mécanique : le pétrole repart à la hausse, les marchés réapprennent le prix du risque géopolitique, et Ormuz redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être, le verrou énergétique du monde. Mais réduire la secousse actuelle au seul baril serait une erreur d’échelle. Le conflit commence déjà à dérégler d’autres chaînes d’approvisionnement, moins spectaculaires en apparence et pourtant décisives : les engrais, certains intrants chimiques, le fret aérien et, en arrière-plan, les matériaux indispensables à l’industrie des semi-conducteurs. Pour le Liban, pays importateur, dépendant du dollar, vulnérable à chaque variation de coût logistique, cette onde de choc a une signification immédiate : elle ne menace pas seulement les prix à la pompe, elle menace le coût du pain, des médicaments, de l’électricité privée et de toute une économie déjà sous perfusion.
Ormuz rouvre le chapitre des chocs pétroliers
Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul une part essentielle de la vulnérabilité mondiale. En 2024, 20 millions de barils par jour y ont transité, soit l’équivalent d’environ 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers ; un peu plus de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié y est aussi passé. Les solutions de contournement existent, mais elles restent limitées. C’est ce qui explique la sensibilité extrême des marchés à tout incident militaire, à toute menace sur les assurances maritimes ou à toute baisse du trafic.
Le signal-prix a déjà été donné. L’Energy Information Administration américaine note que le Brent est passé d’une moyenne de 71 dollars le 27 février à 94 dollars le 9 mars, au moment où la crise s’est installée dans la durée. L’agence ajoute que, même sans fermeture physique totale du détroit, la menace d’attaque et l’annulation de couvertures d’assurance ont suffi à détourner une partie importante des tankers, au point de provoquer des arrêts de production régionaux. Autrement dit, le marché ne réagit pas seulement à la destruction, mais à la probabilité de la destruction.
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Face à ce risque, l’Agence internationale de l’énergie a déclenché le 11 mars la plus grande mise à disposition coordonnée de stocks stratégiques de son histoire : 400 millions de barils. Le 15 mars, elle indiquait que les plans nationaux étaient prêts, avec des volumes mobilisables immédiatement en Asie-Océanie et à partir de la fin mars dans les Amériques et en Europe. Son directeur exécutif, Fatih Birol, avait auparavant averti les ministres des finances du G7 que les conditions sur le marché pétrolier s’étaient dégradées et qu’une part significative de la production était déjà interrompue. Le message est clair : les réserves peuvent amortir le choc, pas le supprimer.
Les réserves stratégiques amortissent, elles ne réparent pas
La libération de stocks a une vertu immédiate : elle achète du temps. Elle peut contenir une envolée plus brutale du brut, rassurer les raffineurs et donner aux gouvernements quelques semaines de marge. Mais elle ne remplace ni les flux interrompus ni la confiance logistique perdue. L’IEA rappelle d’ailleurs que ses pays membres disposent de stocks publics et obligatoires importants, tandis que l’EIA américaine souligne qu’une fermeture prolongée d’Ormuz demeure le principal risque haussier sur les prix. Le problème de fond reste donc intact : si les navires ne passent plus normalement, les réserves deviennent un coussin, pas une solution.
Cette distinction compte pour comprendre la suite. Un baril plus cher renchérit le transport, l’électricité thermique, la pétrochimie, les engrais azotés et le coût général des importations. Dans une économie mondialisée, le pétrole ne frappe jamais seul. Il agit comme un multiplicateur. C’est pourquoi les premières secousses observées sur les marchés agricoles et industriels ne relèvent pas d’un phénomène séparé. Elles prolongent déjà le choc initial d’Ormuz.
Les engrais sont déjà touchés
Le deuxième front économique est moins commenté, mais il est déjà visible. L’IFPRI constate que les prix de plusieurs engrais-clés ont recommencé à monter au début de mars. Le prix de l’urée au Moyen-Orient a dépassé 590 dollars la tonne métrique le 5 mars, en hausse de plus de 90 dollars sur une semaine, soit +19 %. Dans le même temps, le DAP côté golfe du Mexique a atteint 655 dollars la tonne, en hausse de plus de 30 dollars, soit +5 %. Ces niveaux restent inférieurs aux sommets de 2021-2022, mais le signal est net : la guerre recommence à renchérir les intrants agricoles mondiaux.
Ce mouvement tient à plusieurs canaux à la fois. D’abord, la production d’engrais dépend fortement du gaz, donc de l’énergie. Ensuite, les routes maritimes du Golfe jouent un rôle central dans les exportations d’ammoniac, d’urée et d’autres intrants. Enfin, le fret lui-même devient plus coûteux et plus incertain. L’IFPRI avertit que cette hausse intervient à un moment délicat pour les agriculteurs, déjà confrontés à des marges serrées et à des prix agricoles moins favorables. Ce n’est pas encore une crise alimentaire globale, mais c’est déjà une hausse de coûts qui, si elle dure, finira par remonter jusqu’aux prix de détail.
Dans les pays importateurs nets, l’effet est redoutable : il n’apparaît pas immédiatement sur les étals, mais il s’installe dans les contrats, les semis, le coût des récoltes futures et le prix du pain quelques mois plus tard. Le précédent de 2022 a montré à quelle vitesse un choc sur l’énergie et les engrais peut se transformer en inflation alimentaire. La différence, cette fois, est que plusieurs économies fragiles entrent dans l’épisode avec beaucoup moins de marges de manœuvre budgétaires et monétaires.
Les semi-conducteurs voient revenir un risque que l’industrie croyait mieux maîtriser
Le troisième front est plus technique, mais tout aussi stratégique. La guerre n’a pas, à ce stade, cassé la production mondiale de puces. Deux grands groupes taïwanais, Pegatron et GlobalWafers, ont indiqué le 11 mars ne pas subir de rupture immédiate de leurs opérations. Mais leurs déclarations disent autre chose : ils ont adapté leur logistique à l’avance, surveillent leurs intrants critiques, et savent que le risque n’est pas théorique. Le président de Pegatron a reconnu qu’en cas de coupure plus durable des approvisionnements énergétiques du Moyen-Orient, l’impact sur les composants et matières premières deviendrait difficile à anticiper.
Le point de vigilance porte notamment sur l’hélium, gaz indispensable à plusieurs étapes de la fabrication des semi-conducteurs. GlobalWafers a précisé disposer de stocks suffisants pour plusieurs années, ce qui protège à court terme. Mais cette sécurité relative d’un grand acteur n’efface pas la fragilité du système. Le Qatar est un fournisseur majeur d’hélium, et la moindre perturbation prolongée dans le Golfe suffit à remettre sous tension une chaîne de valeur déjà marquée par plusieurs épisodes de rareté depuis 2022. Les marchés n’attendent pas nécessairement la pénurie pour réagir : ils réévaluent d’abord le risque, donc les coûts.
À cela s’ajoute le fret. L’Association internationale du transport aérien a averti le 10 mars que les hostilités au Moyen-Orient perturbaient l’espace aérien et compliquaient l’exploitation du cargo. Pour des chaînes de valeur fondées sur le juste-à-temps, sur des composants à haute valeur unitaire et sur des liaisons rapides, cette donnée compte presque autant que le prix de l’énergie. Le risque, à ce stade, n’est pas celui d’un arrêt brutal de l’industrie des puces. Il est celui d’un renchérissement progressif, d’un allongement des délais et d’une nouvelle prime d’incertitude sur des intrants déjà sensibles.
Le Liban, importateur en première ligne
C’est ici que la guerre mondiale des flux rencontre la réalité libanaise. Le Liban n’aborde pas ce choc en position neutre. La Banque mondiale souligne que, au premier semestre 2025, les importations ont progressé de 14,6 % sur un an, plus vite que les exportations, creusant encore le déficit commercial de biens. Elle projette un déficit courant de 15,8 % du PIB en 2025, puis 16,1 % en 2026, tout en rappelant que les pressions sur la balance des paiements restent fortes et que les vulnérabilités extérieures demeurent structurelles. Quand les prix mondiaux montent et que le fret se tend, le Liban ne subit pas seulement une inflation importée : il l’absorbe avec une économie déjà déséquilibrée.
Cette fragilité est particulièrement nette pour les biens essentiels. Le ministère libanais de l’Économie a assuré, dans un mémorandum publié le 8 mars, que les stocks de produits de base, y compris les denrées alimentaires, le blé et le carburant, étaient suffisants pour couvrir plusieurs mois de consommation locale. Cette déclaration vise à éviter la panique et la spéculation. Elle dit aussi, en creux, que la question de la sécurité des approvisionnements est redevenue centrale. Dans un pays où l’État doit surveiller quotidiennement les stocks avec les importateurs, le moindre choc international se transforme aussitôt en enjeu de stabilité intérieure.
Le blé offre un bon révélateur de cette exposition. Selon la FAO, les besoins d’importation de blé du Liban pour la campagne 2025/26 sont estimés à 680 000 tonnes, soit environ 8 % au-dessus de la moyenne, après une très faible récolte en 2025. La Banque mondiale rappelle par ailleurs que le pays importe environ 80 % du blé qu’il consomme. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement le volume disponible, mais le prix final, le coût du fret, l’accès au dollar et la capacité à maintenir des flux réguliers sans nouvelle flambée des prix du pain.
Une vulnérabilité énergétique qui amplifie tout
Le Liban paie aussi sa dépendance énergétique. Son premier rapport biennal de transparence explique que la pénurie de devises a rendu plus difficile l’importation de carburants pour la production électrique et le transport, alimentant les coupures et le recours massif aux générateurs privés. Le document souligne en outre la poursuite d’une forte dépendance au diesel et au fuel lourd, faute de bascule vers le gaz. Dans un tel système, tout choc pétrolier mondial a un effet démultiplié : il ne touche pas seulement les automobilistes, il touche l’électricité de substitution, les commerces, les hôpitaux, les pompes à eau et une large partie de l’activité quotidienne.
La Banque mondiale décrit depuis plusieurs années les mêmes mécanismes : pénurie de devises, chocs sur les importations critiques, difficultés d’accès aux médicaments et au carburant, et services publics incapables d’absorber la secousse. Le danger, aujourd’hui, n’est donc pas celui d’un effondrement instantané des approvisionnements. Il est celui d’une érosion rapide du pouvoir d’achat, d’une hausse diffuse des coûts, puis d’une nouvelle tension sociale à mesure que les importateurs répercuteront le baril, le fret et les intrants sur les prix libellés en livres.



