Montée des fermetures : 35 % des PME en arrêt d’activité
Le tissu économique libanais, déjà sévèrement fragilisé par des années de crise financière, fait face à une nouvelle vague d’effondrement dans son secteur privé. D’après des chiffres rapportés le 24 juillet 2025, la Chambre de commerce de Beyrouth estime à 35 % le taux de fermeture des petites et moyennes entreprises dans la région du Mont-Liban depuis le début de l’année. Cette statistique, jugée alarmante par plusieurs observateurs économiques, reflète un effondrement prolongé du cadre d’exploitation des entreprises locales.
Les causes identifiées sont multiples mais convergentes : absence d’accès au crédit, instabilité chronique du taux de change et chute brutale de la consommation intérieure. Les PME, particulièrement exposées, ne disposent ni des marges de trésorerie ni de la résilience structurelle nécessaires pour absorber des chocs successifs. Plusieurs commerçants, artisans, prestataires de services ou industriels légers ont cessé leurs activités ou réduit drastiquement leur personnel.
Dans les zones périurbaines du Mont-Liban, comme Antélias, Jal el-Dib ou Zouk, les rues commerçantes arborent désormais des vitrines vides, panneaux de location à l’appui. Les associations de commerçants évoquent une situation de “mort lente” du commerce de proximité, incapable de résister à la contraction de la demande intérieure, au coût croissant des importations et à l’incertitude fiscale.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
Banques et assèchement du crédit : le facteur central de la paralysie
L’un des principaux moteurs de la crise actuelle du secteur privé libanais réside dans le retrait presque total des banques du circuit du financement. Depuis 2020, les établissements bancaires ont drastiquement réduit leurs activités de crédit, invoquant l’insécurité juridique, l’absence de restructuration du système bancaire, et la perte de confiance dans l’environnement macroéconomique. Cette position s’est transformée en politique de blocage quasi systématique, affectant directement la capacité des entreprises à financer leur exploitation ou leurs investissements.
Selon plusieurs responsables économiques, les banques n’accordent désormais plus que des crédits à très court terme, assortis de garanties excessives, et refusent toute forme de financement en devises, même pour les entreprises exportatrices. Le crédit commercial, vital pour la trésorerie des PME, est devenu inaccessible. Les lignes de financement traditionnellement ouvertes aux commerçants, distributeurs ou entrepreneurs de services ont été suspendues sans alternative.
Cette situation est d’autant plus critique que les banques continuent par ailleurs de bloquer les fonds des clients, notamment les dépôts en devises, ce qui prive les entreprises de leurs propres liquidités. De nombreux entrepreneurs dénoncent le fait qu’ils ne peuvent ni retirer leurs économies ni obtenir un crédit bancaire, se retrouvant ainsi dans une double impasse : sans fonds, sans accès à l’emprunt, et sans visibilité sur leurs flux de trésorerie.
Chute de la consommation et instabilité monétaire : un cercle vicieux
Le ralentissement brutal de la consommation intérieure constitue un autre pilier de la crise traversée par le secteur privé libanais. Depuis le début de l’année 2025, les indicateurs de vente au détail, d’achat de biens durables et de fréquentation des services sont en net recul, selon plusieurs sources sectorielles. Cette tendance s’explique par une érosion continue du pouvoir d’achat, alimentée par une inflation persistante et la volatilité du taux de change.
La livre libanaise, bien qu’ayant connu des phases de relative stabilisation, reste soumise à des fluctuations hebdomadaires, qui compliquent la planification commerciale. Les commerçants sont contraints de modifier fréquemment leurs prix pour s’ajuster aux variations du marché parallèle, ce qui accentue la méfiance des consommateurs. Ces derniers, confrontés à une incertitude sur leurs revenus et leurs dépenses, réduisent leurs achats au strict minimum.
Cette instabilité monétaire affecte aussi les coûts d’importation, indispensables à la majorité des PME libanaises, qui dépendent de l’étranger pour leurs matières premières ou leurs produits finis. La hausse des prix d’approvisionnement, combinée à la baisse de la demande, réduit les marges à un niveau critique. Dans certains secteurs comme l’agroalimentaire ou l’électronique, de nombreux distributeurs ont cessé de commander, préférant liquider leurs stocks avant fermeture.
Désindustrialisation rampante et effondrement de l’emploi formel
La contraction du secteur privé libanais s’accompagne d’une désindustrialisation silencieuse, mais profonde. Plusieurs entreprises de production, notamment dans le textile, l’agroalimentaire et la transformation légère, ont réduit leurs capacités ou cessé toute activité depuis le début de l’année. Ce recul s’explique par la montée des coûts fixes, la rareté des devises, et surtout, l’incapacité à maintenir des chaînes d’approvisionnement régulières dans un contexte de désorganisation monétaire.
Ce mouvement a des répercussions directes sur l’emploi. Le secteur formel, déjà marginalisé par des années de crise, voit sa part encore diminuer au profit d’un marché informel instable. De nombreux employés licenciés ne bénéficient d’aucune protection sociale ni indemnité, ce qui aggrave la précarité des ménages et accentue la dépression de la demande intérieure. Dans certaines régions comme la Bekaa ou le nord du Liban, des zones industrielles entières sont désormais inactives.
L’absence de politique publique de soutien à la production locale accentue ce phénomène. Aucun plan de relance sectoriel n’a été adopté, et les incitations fiscales promises depuis 2022 n’ont pas été concrétisées. Les entrepreneurs, faute de visibilité, ne réinvestissent plus et préfèrent parfois délocaliser leur production vers des pays voisins, notamment la Jordanie ou l’Égypte, où le cadre réglementaire est plus stable et le financement plus accessible.
Blocages institutionnels et absence de réponse publique
Face à la dégradation accélérée du secteur privé, les autorités libanaises peinent à formuler une réponse cohérente. Le gouvernement de Nawaf Salam, confronté à de fortes dissensions internes et à une majorité parlementaire fragmentée, n’a jusqu’à présent annoncé aucune mesure d’urgence spécifique en faveur des PME ou des commerçants sinistrés. Aucune enveloppe budgétaire ciblée n’a été mobilisée, et les discussions sur un plan de relance sectorielle restent bloquées au stade des commissions techniques.
Les représentants de la Chambre de commerce de Beyrouth ont à plusieurs reprises alerté sur le risque d’effondrement généralisé, mais leurs appels n’ont suscité ni réaction budgétaire, ni initiative réglementaire concrète. La proposition d’un fonds de garantie des crédits, soutenue un temps par le ministère de l’Économie, n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour du Conseil des ministres. Faute de relais politique clair, les syndicats patronaux peinent à se faire entendre.
À cela s’ajoute le blocage persistant des aides et financements extérieurs, conditionnés à des réformes structurelles que l’État n’a pas mises en œuvre. Les lignes de crédit internationales, notamment celles de la Banque européenne d’investissement ou de l’AFD, restent gelées. Ces instruments auraient pourtant pu servir de levier pour maintenir à flot une partie du tissu entrepreneurial local.
Fracture régionale et effondrement différencié du tissu économique
La crise du secteur privé révèle aussi un déséquilibre territorial croissant. Si Beyrouth et ses environs immédiats bénéficient encore d’un minimum de liquidité et de connexions commerciales, les régions périphériques subissent de plein fouet la désintégration du tissu entrepreneurial. Dans des villes comme Tripoli, Baalbeck ou Nabatieh, le taux de fermeture des entreprises dépasse les moyennes nationales, avec des conséquences sociales lourdes.
Les zones rurales, autrefois soutenues par des filières agro-industrielles locales ou des marchés de proximité, voient leurs circuits économiques se disloquer. L’absence de réseaux de distribution stables, le retrait des grandes enseignes de commerce, et la migration de nombreuses familles vers les zones urbaines accentuent l’isolement économique. Cette marginalisation nourrit une montée du chômage structurel et pousse une partie de la population vers des formes de survie informelles.
Les chambres de commerce régionales tirent la sonnette d’alarme : sans plan de soutien différencié et sans rééquilibrage des investissements publics, la fracture entre le centre et les périphéries risque de devenir irréversible. Dans plusieurs municipalités, des initiatives locales de solidarité ont été mises en place, mais elles restent marginales face à l’ampleur des besoins.



