mardi, janvier 13, 2026

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Polémique au Liban autour du vote de la diaspora : tensions, enjeux et défis à l’approche des législatives de 2026

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À moins d’un an des élections législatives prévues pour 2026, une controverse majeure secoue le Liban concernant le vote de la diaspora, exacerbant les tensions dans un pays déjà fracturé par des divisions communautaires et une crise politique persistante. Ce débat, centré sur l’application des articles de la loi électorale prévoyant des sièges dédiés aux expatriés, met en lumière des questions de représentativité, d’équilibre confessionnel, de logistique électorale et de proximité entre les électeurs diasporiques et leurs représentants.

Une réforme électorale inachevée

La loi électorale n°44, adoptée en 2017, prévoit l’élection de six députés dédiés à la représentation de la diaspora libanaise, conformément aux articles 111, 112, 113 et 122. Ces sièges, répartis par continent et communauté confessionnelle (deux pour l’Afrique, deux pour l’Europe, un pour l’Amérique et un pour l’Asie-Océanie), visent à donner une voix aux millions de Libanais vivant à l’étranger. Cependant, cette disposition n’a jamais été pleinement appliquée. Lors des élections de 2022, les votes des expatriés ont été comptabilisés dans leurs circonscriptions d’origine, faute de consensus sur la création de circonscriptions spécifiques pour la diaspora. Cette situation a suscité des frustrations parmi les Libanais de l’étranger, estimés à plusieurs millions, dont environ 1,3 million seraient en âge de voter.

En juin 2025, la question du vote diasporique a refait surface lors de discussions au sein d’une commission parlementaire présidée par Élias Bou Saab. Ces réunions, marquées par des confrontations, ont révélé un manque de consensus. Selon des sources parlementaires, les dispositions relatives au vote de la diaspora sont perçues comme « une bombe à retardement » menaçant l’équilibre des blocs politiques et la stabilité du gouvernement.

Les précédents projets avortés

Des tentatives antérieures pour intégrer la diaspora dans le processus électoral ont échoué. Dès 2008, la commission Boutros, chargée de réformer le système électoral, avait proposé la création de sièges dédiés à la diaspora, mais cette idée fut abandonnée face aux résistances des partis traditionnels. En 2011, un projet porté par le ministre de l’Intérieur Marwan Charbel prévoyait des bureaux de vote dans 80 pays, mais il n’a pas abouti en raison de contraintes financières et logistiques. Ces échecs répétés ont alimenté le sentiment parmi les expatriés que leur rôle politique est marginalisé, malgré leur poids économique – les transferts de la diaspora ont atteint 6,7 milliards de dollars en 2023, selon la Banque mondiale.

Les arguments des protagonistes

Le Courant patriotique libre (CPL), dirigé par Gébran Bassil, défend ardemment le droit de la diaspora à une représentation spécifique, estimant qu’elle constitue une composante essentielle du corps électoral libanais. Ce parti voit dans l’activation des six sièges dédiés une avancée vers une démocratie plus inclusive, permettant aux expatriés d’infléchir les équilibres politiques. Cette position est soutenue par des groupes de la diaspora, comme le collectif Change Lebanon, qui, dès 2021, appelait à une mobilisation massive pour les élections de 2022.

À l’opposé, certains partis, notamment le tandem chiite Hezbollah-Amal, s’inquiètent d’un potentiel déséquilibre confessionnel. La diaspora libanaise, majoritairement chrétienne selon des estimations, pourrait renforcer le poids électoral des partis chrétiens, comme les Forces libanaises ou les Kataeb, au détriment des autres communautés. Un parlementaire anonyme a exprimé la crainte que ces réformes ne soient perçues comme « une tentative de dilution des poids communautaires », exacerbant les tensions dans un système politique basé sur le confessionnalisme.

Le défi de la proximité entre électeurs et représentants

Un point de friction majeur concerne la proximité entre les électeurs de la diaspora et les députés censés les représenter. Les six sièges prévus par la loi électorale sont attribués par continent, avec une répartition confessionnelle stricte. Ce système est critiqué pour son caractère artificiel : un député élu pour représenter l’Afrique, par exemple, pourrait être déconnecté des réalités des Libanais vivant dans des contextes aussi divers que le Nigeria ou l’Afrique du Sud. De plus, les expatriés, souvent établis depuis des décennies à l’étranger, expriment des préoccupations spécifiques – comme la reconnaissance des diplômes ou l’accès aux services consulaires – qui nécessitent une représentation engagée et ancrée dans leurs réalités. Un membre de Kulluna Irada a déclaré en juin 2025 que « les sièges diasporiques risquent de devenir des strapontins pour des politiciens locaux en quête de nouveaux électorats, plutôt que de véritables porte-voix des expatriés ».

Une mobilisation diasporique en question

La diaspora libanaise, dont l’importance économique est indéniable, cherche à accroître son influence politique. En 2018, première année où les expatriés ont pu voter depuis l’étranger, seuls 82 970 d’entre eux s’étaient inscrits, sur environ 1,3 million d’électeurs potentiels. En 2022, ce chiffre est passé à 225 114, marquant une progression, mais révélant un faible taux de participation. Des initiatives comme Sawti ou Kulluna Irada encouragent une participation accrue, mais des obstacles logistiques persistent. En 2018, des irrégularités ont été signalées, notamment des électeurs absents des listes ou des bureaux de vote mal organisés dans des pays comme l’Arabie saoudite ou le Canada. La méfiance envers les institutions libanaises, accusées de corruption, freine également l’enthousiasme de certains expatriés.

Une session parlementaire sous tension

Le 30 juin 2025, une session parlementaire a cristallisé les tensions. Le président de la Chambre, Nabih Berri, n’a pas inclus à l’agenda une proposition de modification de la loi électorale visant à renforcer le vote des expatriés. En réaction, des députés des Forces libanaises, des Kataeb et des indépendants réformistes ont quitté la séance, dénonçant une marginalisation de la diaspora. Michel Moawad, député et figure de l’opposition, a qualifié cette exclusion de « double crime » contre la diaspora et le Parlement. Malgré ce boycott, la session est restée valide, révélant les fractures profondes au sein de l’hémicycle.

Sur les réseaux sociaux, des voix s’élèvent pour dénoncer une tentative de limiter l’influence de la diaspora. Un utilisateur a suggéré que cette restriction vise à contrer la popularité des Forces libanaises parmi les expatriés, accusant les partis au pouvoir de vouloir préserver leur contrôle. D’autres critiquent le système des six sièges attribués par continent et confession, le qualifiant de « gimmick » qui caricature la représentativité.

Le contexte sécuritaire et politique

La polémique sur le vote de la diaspora s’inscrit dans un contexte de tensions internes aggravées par des enjeux sécuritaires. Sami Gemayel, chef du parti Kataeb et député, a récemment appelé à une session parlementaire en présence du gouvernement pour discuter du monopole des armes, une question sensible qui touche à la souveraineté de l’État libanais face à des groupes armés, notamment le Hezbollah. Cette intervention, rapportée en juin 2025, reflète les préoccupations d’une partie de la classe politique quant à l’influence des milices sur le processus démocratique. Ce débat sécuritaire, bien que distinct de la question diasporique, contribue à polariser davantage le climat politique, rendant tout consensus sur les réformes électorales encore plus difficile.

Un débat logistique et politique

Outre les enjeux confessionnels et de proximité, la mise en œuvre du vote de la diaspora soulève des défis logistiques majeurs. L’organisation d’élections à l’étranger nécessite une coordination complexe entre le ministère des Affaires étrangères, les ambassades et les consulats, dans un contexte où les ressources de l’État libanais sont limitées par la crise économique. En 2022, des bureaux de vote dans des pays comme les Émirats arabes unis ou l’Australie ont été critiqués pour leur manque de préparation, avec des files d’attente interminables et des bulletins mal distribués. Ces dysfonctionnements ont alimenté la méfiance des expatriés envers le processus électoral.

Le ministère de l’Intérieur, chargé de superviser les élections, a annoncé en mai 2025 un plan pour améliorer l’accès au vote à l’étranger, incluant une plateforme numérique pour l’inscription des électeurs. Cependant, ce projet reste embryonnaire, et des doutes subsistent sur sa faisabilité d’ici 2026. Les coûts associés à l’organisation du scrutin à l’étranger, estimés à plusieurs millions de dollars, suscitent également des critiques dans un pays où les services publics de base, comme l’électricité et l’eau, sont à peine assurés.

Une diaspora divisée sur son rôle

La diaspora elle-même n’est pas un bloc monolithique. Si certains expatriés, notamment en Europe et en Amérique du Nord, militent pour une réforme électorale qui leur accorderait plus de poids, d’autres, en particulier dans les pays du Golfe, se montrent moins impliqués, souvent par pragmatisme ou par désintérêt pour une classe politique jugée déconnectée. Cette division complique la mobilisation et renforce les arguments de ceux qui estiment que la diaspora ne doit pas bouleverser les équilibres internes.

Vers un scrutin sous haute tension

Cette polémique s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition politique et de pressions internationales pour des réformes électorales transparentes. Alors que le Liban tente de surmonter une crise économique dévastatrice et une instabilité politique chronique, l’absence de consensus sur le vote de la diaspora risque de compliquer l’organisation des législatives de 2026. Les exigences de transparence, les défis logistiques, les craintes d’un déséquilibre confessionnel, les interrogations sur la proximité entre électeurs et représentants, et les tensions sécuritaires internes continuent de peser sur un processus démocratique déjà fragile.

La question du vote diasporique, loin d’être un simple détail technique, touche au cœur des dynamiques identitaires, sécuritaires et politiques libanaises. Alors que les échéances électorales approchent, le Liban se trouve à un carrefour : inclure pleinement sa diaspora dans le jeu démocratique, en surmontant les obstacles logistiques et politiques, ou perpétuer un système perçu comme exclusif par une partie de ses citoyens, au risque d’aggraver les tensions internes.

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