jeudi, janvier 22, 2026

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Qui fait flamber le caddie ? Enquête sur les prix alimentaires et les grandes surfaces

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Une scène de supermarché devenue banale

Dans un supermarché de la périphérie de Beyrouth, un retraité scrute le rayon pain. Il tient une liste courte, griffonnée sur un bout de papier. Il cherche la « rabta khobez » la moins chère, en espérant économiser de quoi ajouter un petit morceau de fromage. Interrogé, il résume sa situation en une phrase: les prix « ne sont plus acceptables ». Le riz et les pâtes sont affichés à 3 dollars le paquet, le bocal de sauce tomate à 2 dollars au minimum, les légumes sont devenus un « rêve », les fruits un luxe qu’il évoque « comme un feu qui brûle ».

Cette scène, rapportée dans un reportage publié le 13 novembre 2025, n’a plus rien d’exceptionnel. Elle illustre une réalité devenue quotidienne: le passage en caisse n’est plus un acte de consommation ordinaire, mais un moment de tension, parfois d’humiliation, où l’acheteur retire un à un des produits du panier pour tenter de retomber sur un total supportable.

Le même reportage rappelle que, pour une large partie des ménages, la question n’est plus de choisir entre plusieurs marques, mais de savoir si les revenus permettent encore de financer un panier alimentaire de base. L’expression la plus courante dans les témoignages est celle de « capacité à vivre dignement », mise à mal par la flambée des prix.

Des chiffres qui placent le pays en tête mondiale de l’inflation alimentaire

Les statistiques compilées par des institutions internationales et locales confirment le ressenti des consommateurs. Selon les données de la Banque mondiale citées dans un article économique du 13 novembre 2025, le pays a enregistré, sur certaines périodes, la plus forte inflation alimentaire au monde. L’inflation nominale des prix de l’alimentation a atteint jusqu’à 352 % dans quelques séquences, plaçant le pays en haut du classement des hausses de prix.

Un rapport d’une banque locale, couvrant la période de juillet 2022 à juillet 2023, indique que l’inflation annuelle des prix alimentaires a atteint environ 279 % en termes nominaux. En termes réels, après prise en compte de l’inflation générale, le taux est moindre, mais reste extrêmement élevé.

Les données du ministère de l’Économie, à partir du Food Price Index national de mars 2025, montrent que l’indice des prix alimentaires s’établissait à 143,8 points, signalant la persistance de pressions fortes sur les prix même après une phase relative de stabilisation du taux de change.

Sur les onze derniers mois, les chiffres de la Banque mondiale liés à la sécurité alimentaire montrent que l’inflation mensuelle des prix de la nourriture n’est jamais descendue en dessous de 20 %, avec un taux moyen d’augmentation de 21,4 %. Ces pourcentages figurent parmi les plus élevés observés dans les pays à revenu intermédiaire supérieur.

Depuis le début de la crise financière en 2019, la table des ménages a été bouleversée « non seulement en livres, mais aussi en dollars », selon la même analyse. Le prix du sucre, du thé, du café, du riz, de l’huile et du lait en poudre a été multiplié plusieurs fois. La valeur du panier alimentaire en dollars est désormais de deux à trois fois supérieure à ce qu’elle était avant la crise. Dans le même temps, les salaires réels ont chuté à moins de la moitié de leur niveau antérieur.

Les organisations internationales spécialisées dans l’alimentation et l’agriculture alertent, de leur côté, sur une aggravation mondiale des crises de la faim. Un rapport conjoint de la FAO et du Programme alimentaire mondial, covering la période novembre 2025–mai 2026, classe seize zones comme « biorât al-joû’ al-sakhina », des foyers de faim aigus, et évoque un risque de « faim catastrophique » dans plusieurs pays. Si le pays n’est pas cité parmi les cas extrêmes, la pression sur la sécurité alimentaire locale se situe dans ce contexte global de flambée des prix et de financement insuffisant des aides.

Grandes enseignes, concentration et soupçons d’entente

Au cœur des critiques figure le rôle des grandes surfaces. Un article économique de la même date parle sans détour de « supermarchés géants qui manipulent les prix et volent les citoyens ». Le texte décrit un marché où les consommateurs entrent désormais dans les crises « en s’attendant à être volés », dans un environnement qualifié de « tassa dayi‘a », c’est-à-dire de règles floues et de responsabilisation diluée.

Les causes avancées sont multiples. La fiscalité adoptée dans les budgets successifs, qu’il s’agisse de droits de douane, de TVA ou de taxes spécifiques, est pointée comme un facteur de renchérissement. Viennent ensuite l’absence de concurrence réelle, l’existence de positions dominantes et la faiblesse des mécanismes de contrôle. La combinaison de ces éléments, dans un environnement de crise prolongée, crée un terrain propice aux pratiques abusives.

Le même article cite des rapports du ministère de l’Économie et du Programme alimentaire mondial confirmant l’existence de comportements « anti-concurrentiels » et de manipulations de prix par certaines grandes enseignes, pendant la phase aiguë de la crise et après.

Le texte insiste sur un exemple précis: une ville de la Békaa qui a refusé l’entrée de ces grandes enseignes sur son marché local. Les commerces existants, de petite taille, ont été protégés par un choix assumé des autorités locales et des acteurs économiques. L’argument avancé est que la présence d’une ou deux chaînes dominantes aurait conduit à une fixation unilatérale des prix sur les biens de première nécessité, au détriment des consommateurs.

Cette décision est présentée comme une forme de résistance à « l’hégémonie commerciale ». Elle pose une question de fond: dans un contexte de crise, la concentration de la distribution alimentaire entre les mains de quelques acteurs n’augmente-t-elle pas la vulnérabilité des ménages, en rendant plus difficile toute concurrence sur les prix et sur la qualité ?

De la caisse au macro: inflation, salaires et « boule de neige »

Un article d’analyse publié le même jour parle d’« une balle de neige inflationniste qui dévore les hausses de salaires ». Le constat est simple. Même lorsque des ajustements salariaux sont accordés dans certains secteurs, l’accélération des prix les efface rapidement.

Le texte souligne que les hausses de rémunération, là où elles ont eu lieu, se concentrent dans un segment limité du marché du travail. Les salariés des administrations publiques et des structures semi-publiques n’ont pas tous bénéficié d’augmentations équivalentes, et une grande partie des employés du secteur informel ou des petites entreprises n’a pas été concernée. Il est rappelé qu’environ 15 % seulement des actifs travaillent dans des institutions publiques ou parapubliques, ce qui mesure l’ampleur du « reste » laissé en marge.

L’analyse met en avant un enchaînement: chaque hausse du prix d’un bien soutenu par l’État ou bénéficiant encore d’un mécanisme d’aide se transforme, rapidement, en facteur d’inflation général. Dès que le soutien est réduit ou que le prix est réajusté à la « valeur de marché », les producteurs, importateurs et commerçants recalculent l’ensemble de leur structure de coûts et revoient les prix à la hausse, y compris pour des biens non directement concernés par la mesure initiale. 

L’article décrit ce phénomène comme une « كرة نار » des prix, une boule de feu qui grossit à chaque étape. Même les entreprises dont les coûts n’ont pas directement augmenté profitent parfois du climat général pour remonter leurs marges, en se couvrant derrière l’argument d’un renchérissement global des charges. 

Au bout de la chaîne, le ménage se retrouve face à un panier où chaque poste a pris plusieurs dizaines de pourcents, souvent sans rapport avec l’évolution de sa propre rémunération. La conclusion de l’auteur est sévère: une société qui perd sa capacité de consommer finit aussi par perdre sa capacité de produire, car la demande interne s’effondre et les entreprises ne trouvent plus de débouchés sur leur propre marché.

Fin progressive des subventions et répercussions sociales

La politique publique en matière de subventions est au cœur de cette dynamique. Plusieurs analyses relèvent que le gouvernement a adopté, dans une phase « économiquement très sensible », une approche qui rappelle celle appliquée pendant des années: un retrait progressif du soutien aux biens et services essentiels, contre une amélioration limitée des salaires.

Cette approche s’appuie sur une logique budgétaire stricte. La priorité est donnée à la réduction du déficit, à la maîtrise des dépenses et à la limitation du recours à des mécanismes défendus comme inflationnistes. Mais l’impact social de ce choix est décrit comme « de long terme » et largement sous-estimé.

Le raisonnement détaillé dans l’article est le suivant. Dans une économie vulnérable, marquée par un parc productif fragile, une structure de marché concentrée et une faible protection sociale, le retrait du soutien sur les biens de base entraîne un choc immédiat sur les ménages les plus pauvres et sur les classes moyennes inférieures. Les alternatives en termes de revenus ou de couverture sociale ne sont pas en place, ce qui transforme la réforme en « transfert brutal de charges » vers les plus exposés.

L’auteur ajoute que dans un tel contexte, l’augmentation des prix sans mécanismes de compensation conduit à une recomposition des revenus au profit des couches les plus aisées. La hausse des prix et la libéralisation partielle des tarifs donnent plus d’espace à ceux qui ont la capacité de se positionner sur les marchés, d’accéder au crédit et de contrôler les circuits d’importation et de distribution. À l’inverse, les ménages vulnérables sont contraints de réduire leurs dépenses, de changer de régime alimentaire et, souvent, de vendre des actifs.

Une autre analyse souligne que la réforme tarifaire, lorsqu’elle est menée sans révision simultanée du système fiscal et sans protection effective des consommateurs, « ne produit pas un ajustement », mais approfondit les inégalités et reconduit, sous une forme nouvelle, un modèle de rente concentrée.

Coûts cachés: énergie, générateurs privés et facture alimentaire

Les prix alimentaires ne dépendent pas uniquement du coût des produits importés ou des marges des distributeurs. Un article paru à la même date sur les générateurs privés rappelle que l’électricité reste en grande partie produite par des unités privées, qui facturent leurs abonnements à des tarifs souvent dénoncés comme abusifs.

Après la montée des plaintes, le ministre de l’Économie a adressé une circulaire à l’ensemble des propriétaires de générateurs, en rappelant l’obligation de respecter les lois et les barèmes officiels. Une réunion a eu lieu au ministère en présence du ministre de l’Énergie et de représentants des propriétaires de générateurs, qui ont contesté la tarification officielle, la jugeant inférieure à leurs coûts réels.

Le président d’une centrale syndicale a qualifié la situation de « connivence décrite comme mafieuse » entre gouvernement et propriétaires de générateurs, estimant que l’absence de saisies effectives, de procès-verbaux et de sanctions réelles revient à offrir une couverture formelle à un système de rente. Il a affirmé que les infractions se poursuivent dans l’ensemble des régions sans contrôle sérieux.

Au-delà du dossier de l’énergie, ce mécanisme pèse directement sur le coût de la vie. Les commerces alimentaires, les boucheries, les boulangeries et les supermarchés dépendent de ces générateurs pour assurer l’éclairage, la réfrigération et le fonctionnement des caisses. Les abonnements aux générateurs sont intégrés dans les frais généraux, puis répercutés sur le prix des produits.

Les ménages, eux, payent deux fois. Une fois via leurs factures directes à l’opérateur de générateur, et une deuxième fois via le surcoût inclus dans le prix du lait, du fromage, de la viande ou des surgelés. Le dossier des générateurs devient ainsi une composante de la « facture cachée » du panier alimentaire.

Ménages, stratégies de survie et érosion du capital des pauvres

Dans plusieurs textes consacrés aux effets sociaux des crises, les auteurs utilisent le concept de « stratégies d’adaptation négatives ». Un article souligne que, dans le pays, environ un tiers des ménages a déjà eu recours à la vente d’outils de production de petite taille, comme des machines à coudre, des vélos utilisés pour les livraisons ou du matériel agricole.

Ce type de vente est décrit comme un signe d’érosion du capital des pauvres. Lorsqu’un ménage vend l’outil qui lui permettait de générer un revenu, il renonce à une source d’autonomie pour faire face à une urgence immédiate, qui peut être le paiement d’un loyer, l’achat de nourriture ou des frais de santé.

Sur le plan alimentaire, les témoignages publiés dans la presse décrivent des familles qui réduisent le nombre de repas, remplacent les protéines animales par des féculents moins coûteux, suppriment les fruits et les produits laitiers, voire renoncent au petit déjeuner. Dans certains cas, les parents déclarent sauter un repas pour que les enfants puissent manger.

Ces situations s’inscrivent dans une tendance relevée par les rapports des agences de l’ONU, selon lesquels les crises combinées – économiques, climatiques, sécuritaires – poussent les familles à épuiser leurs réserves et à réduire la diversité de leur alimentation.

L’impact n’est pas seulement ponctuel. L’insécurité alimentaire prolongée a des effets sur la santé, la scolarisation et la capacité des enfants à apprendre, ainsi que sur la productivité à long terme. Le coût de la flambée des prix ne se mesure donc pas uniquement en termes de budgets mensuels, mais aussi en pertes futures de capital humain.

Qui contrôle vraiment le marché alimentaire ?

Les différents articles convergent sur un diagnostic: la régulation publique du marché alimentaire est insuffisante. Le ministère de l’Économie réalise bien des inspections, envoie des circulaires, met en garde contre les abus et publie des relevés de prix comparatifs. Mais les capacités de contrôle sont limitées face à un marché fragmenté, où se côtoient grandes chaînes, supermarchés moyens, épiceries de quartier et vendeurs informels.

Les textes mettent en cause plusieurs niveaux de responsabilité. D’abord, l’absence d’une loi globale, moderne et effectivement appliquée de protection du consommateur. Ensuite, le fait que les mécanismes de concurrence ne soient que partiellement opérationnels, laissant des marges de manœuvre importantes aux acteurs dominants. Enfin, le rôle limité de la justice économique, qui ne dispose pas toujours de dossiers solidement constitués pour poursuivre les abus de position dominante ou les ententes sur les prix.

La question de la transparence est au centre du débat. Les marges des supermarchés, les conditions d’importation, les accords avec les fournisseurs et la structure des prix restent largement opaques pour le public. Les rapports cités montrent que, dans certains cas, la hausse des prix de détail a été plus rapide et plus forte que l’augmentation des coûts de gros, ce qui laisse penser à une expansion des marges commerciales.

En face, les acteurs de la distribution se défendent en invoquant la volatilité du taux de change, la hausse des coûts logistiques, le prix de l’énergie et les risques associés à l’importation dans un environnement instable. Ils affirment que leurs marges sont souvent « exagérées » dans les médias et qu’ils servent de « tampon » entre des fournisseurs exigeants et des consommateurs en difficulté.

Quelles voies pour desserrer l’étau ?

Les pistes évoquées dans les analyses publiées restent prudentes mais convergentes. La première est la nécessité d’un contrôle plus strict des pratiques anti-concurrentielles, en s’appuyant sur les données déjà collectées par le ministère de l’Économie, le Programme alimentaire mondial et les organisations de consommateurs.

La deuxième est l’actualisation du cadre juridique de protection du consommateur et des règles de concurrence, avec des sanctions effectives sur les ententes et les abus de position dominante. La troisième concerne la transparence des filières: publication régulière et détaillée des prix de gros, des coûts de logistique et des tarifs de détail pour un panier défini, afin de permettre un suivi public des marges.

Une autre piste, plus locale, se dessine dans l’exemple de la ville qui a refusé l’implantation des grandes enseignes. Elle pose la question du rôle des municipalités et des acteurs locaux dans la structuration de l’offre commerciale, et celle de la faisabilité de circuits alternatifs, coopératifs ou associatifs, pour réduire la dépendance aux chaînes dominantes.

Enfin, plusieurs voix rappellent que la flambée des prix alimentaires ne peut pas être traitée isolément. Elle est liée à la question de l’énergie, à la réforme du système de subventions, à la restructuration du secteur bancaire et à la capacité de l’État à réorienter la fiscalité. Tant que ces dossiers restent bloqués, les ménages continueront à voir, jour après jour, leur caddie se vider pendant que la facture, elle, ne cesse de grimper.

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