Une affaire sous surveillance judiciaire internationale
Depuis plusieurs mois, l’enquête visant l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, progresse à un rythme heurté, tiraillée entre investigations internationales et lenteurs locales. Une commission rogatoire internationale, mise en place notamment par la France et l’Allemagne, supervise l’évolution du dossier. Ces juridictions européennes cherchent à établir la réalité d’éventuels transferts illicites de fonds opérés par Salamé et son entourage vers des comptes ou des sociétés offshores.
Le 18 juillet 2025, un article du quotidien An Nahar rapporte que cette commission a adressé aux autorités judiciaires libanaises une demande explicite d’actualisation de la documentation transmise. Les documents fournis auparavant sont jugés « incomplets ou partiellement exploitables » par les magistrats étrangers. Cette appréciation traduit un sentiment de frustration chez les enquêteurs, confrontés à des obstacles procéduraux répétés. L’enjeu dépasse le seul cadre libanais : les partenaires européens considèrent cette coopération comme un test de la volonté du Liban d’assainir ses institutions financières.
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L’acte d’accusation formel contre Riad Salamé, attendu depuis des mois, reste suspendu. S’il devait être prononcé, il ouvrirait la voie à des poursuites pénales, à une possible interdiction de quitter le territoire, et à des mesures de saisie. Au-delà de ses effets juridiques immédiats, un tel acte constituerait un tournant symbolique : la traduction en justice d’un haut responsable considéré par de nombreux Libanais comme l’un des artisans de la débâcle bancaire de 2019.
Une stratégie d’obstruction dénoncée
Face à cette attente prolongée, un avocat proche du dossier, cité anonymement par An Nahar, affirme que « tout est fait pour retarder l’irréversible : un acte d’accusation clair et public contre Riad Salamé ». Cette phrase résume le sentiment de nombreux observateurs : le processus judiciaire semble ralenti par des interférences systémiques. Des magistrats, des hauts fonctionnaires, voire des figures politiques influentes seraient impliqués dans une stratégie de blocage destinée à éviter que l’affaire Salamé ne devienne le précédent d’une justice véritablement indépendante.
L’existence de « poches de résistance » au sein du système judiciaire est fréquemment évoquée dans les milieux informés. Certains dossiers dormiraient dans les tiroirs de la justice, d’autres circuleraient entre diverses juridictions sans instruction active. Les demandes de levée du secret bancaire, pourtant formulées depuis plusieurs mois, n’ont pas toutes été traitées. Des auditions importantes, attendues depuis l’étranger, n’ont pas eu lieu ou ont été repoussées sans justification publique.
Cette inertie n’est pas fortuite. Elle relève d’un mécanisme de protection d’un système dont Salamé a longtemps été l’un des rouages essentiels. L’homme, à la tête de la Banque centrale pendant près de trois décennies, dispose encore de relais solides dans les sphères financières, administratives et judiciaires. La perspective d’un procès soulève des inquiétudes dans de nombreuses strates de l’appareil d’État, car elle pourrait entraîner l’ouverture d’autres dossiers connexes impliquant d’anciens ministres ou des partenaires économiques influents.
Réactions des victimes et de la société civile
Dans les rangs des associations de victimes de la crise bancaire, cette situation provoque un profond sentiment d’injustice. Des milliers de déposants attendent toujours de récupérer leurs économies bloquées depuis 2019. Beaucoup vivent désormais dans la précarité, contraints de dépendre de leurs proches ou d’aides humanitaires. Pour ces citoyens, l’impunité dont bénéficierait Riad Salamé est vécue comme une insulte.
Plusieurs collectifs de déposants ont exprimé leur colère face à ces blocages. Ils dénoncent un double standard judiciaire : une tolérance pour les puissants, une intransigeance pour les faibles. Certains groupes ont engagé des actions symboliques, comme des sit-in devant les tribunaux, des dépôts de plaintes à l’étranger ou des lettres ouvertes adressées aux ambassadeurs européens. Leur objectif est de mobiliser l’opinion internationale et d’exercer une pression sur les autorités libanaises.
Cette affaire est aussi instrumentalisée par les partis politiques. Certains y voient l’occasion d’attaquer leurs adversaires, en accusant tel ou tel camp de protéger Salamé. D’autres plaident pour une approche prudente, craignant qu’une mise en accusation précipitée ne fragilise davantage le secteur bancaire. Cette cacophonie politique brouille le débat public, en diluant les responsabilités et en rendant toute action cohérente difficile.
Le sentiment dominant dans l’opinion reste celui d’une impasse. Alors que les preuves semblent s’accumuler, aucune décision décisive n’est prise. L’ombre d’un non-lieu plane sur le dossier, alimentée par l’absence de volonté politique d’en faire un exemple. Cette paralysie renforce la défiance à l’égard de la justice et accroît la fracture entre les citoyens et leurs institutions.
La justice libanaise à l’épreuve de l’indépendance
Cette affaire met en lumière les failles structurelles du système judiciaire libanais. Faute de moyens, de garanties statutaires et de protection contre les pressions extérieures, les magistrats peinent à mener à bien leur mission. La magistrature ne dispose pas d’un budget propre, dépend de l’exécutif pour ses ressources et est soumise à des nominations souvent marquées par le clientélisme.
Dans ce contexte, l’indépendance proclamée de la justice reste largement théorique. Les pressions politiques ne sont pas nouvelles, mais leur intensité s’est accrue à mesure que certaines enquêtes touchaient des cercles proches du pouvoir. Des magistrats courageux, qui tentent de résister, se retrouvent parfois isolés, voire menacés. Le Conseil supérieur de la magistrature, censé garantir la neutralité des procédures, est lui-même divisé.
Les partenaires internationaux du Liban, notamment les pays européens et les organisations multilatérales, suivent de près l’évolution du dossier Salamé. La France, l’Allemagne, mais aussi l’Union européenne dans son ensemble ont exprimé, à diverses reprises, leur attente d’une coopération judiciaire totale. Des sources diplomatiques indiquent que des mandats d’arrêt internationaux pourraient être émis si la situation ne progresse pas. Une telle mesure mettrait Beyrouth dans une position délicate, entre pressions extérieures et fragilité intérieure.
Face à ce risque, certains responsables libanais envisagent une relance de la coopération judiciaire. Il est question de désigner un magistrat de liaison pour faciliter les échanges avec les autorités européennes, de réactiver les mécanismes d’assistance juridique mutuelle, voire de rouvrir certains volets de l’enquête. Mais ces intentions restent pour l’heure sans traduction concrète.
Dans un pays miné par la corruption et l’impunité, l’affaire Salamé représente bien plus qu’un dossier judiciaire : elle cristallise l’affrontement entre un ordre ancien en survie et une demande croissante de justice. L’issue de cette confrontation dira si le Liban est encore capable de faire respecter le droit, y compris contre ceux qui l’ont incarné.



