vendredi, janvier 23, 2026

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Salaire minimum au Liban : entre seuil de survie et précarité généralisée

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Un salaire minimum désindexé du coût de la vie

Le salaire minimum légal au Liban est actuellement fixé à 9 millions de livres libanaises. Ce montant, bien qu’en hausse par rapport aux barèmes antérieurs à la crise de 2019, reste largement insuffisant face à l’effondrement de la monnaie nationale et à l’inflation galopante. À taux de change parallèle, ce revenu mensuel ne dépasse pas les 100 dollars américains. Il ne permet pas de couvrir les dépenses élémentaires d’un ménage, même dans les zones rurales.

Selon les estimations de plusieurs économistes indépendants, une famille libanaise de quatre personnes nécessite aujourd’hui un revenu mensuel d’au moins 20 millions de livres libanaises pour faire face à ses besoins de base. Ce seuil de survie englobe les coûts de logement, d’alimentation, de transports, d’éducation et de santé, dans des conditions de vie jugées modestes. Cette évaluation ne tient pas compte d’éventuels frais imprévus ou de dépenses liées à des pathologies chroniques.

Dans les quartiers périphériques de Beyrouth comme dans les villes du Nord, les témoignages concordent : les familles doivent prioriser certaines dépenses et renoncer à d’autres. De nombreux foyers se trouvent contraints de réduire la consommation de viande, de limiter l’usage d’électricité privée, voire de retirer leurs enfants d’écoles privées trop onéreuses. Le salaire minimum, au lieu d’assurer une base de stabilité, se révèle être un indicateur de précarité structurelle.

Les stratégies de survie des ménages

Pour compenser l’insuffisance du revenu minimum, les ménages libanais développent des stratégies de survie multiples. La plus fréquente consiste à cumuler plusieurs emplois. Dans les services, la construction ou le transport, nombre de salariés travaillent plus de 12 heures par jour, enchaînant missions ponctuelles, emplois informels ou travail indépendant sous-payé. Des pères de famille deviennent chauffeurs occasionnels de plateformes de VTC, tandis que des mères assurent des tâches ménagères ou de soins à domicile pour compléter les revenus.

Cette dynamique de suractivité n’est pas sans conséquence. Elle accroît la fatigue physique, perturbe l’équilibre familial et réduit le temps consacré à l’éducation des enfants. Des travailleurs évoquent un état d’épuisement chronique, mais se disent contraints d’accepter n’importe quelle opportunité faute d’alternative.

En parallèle, de nombreux ménages s’appuient sur des solidarités familiales ou communautaires. Les transferts d’argent depuis la diaspora restent essentiels : ils permettent d’assurer la scolarité, les soins médicaux ou les travaux d’entretien. Certaines familles reçoivent un soutien régulier de proches établis au Canada, en France ou dans les pays du Golfe. D’autres dépendent de réseaux de bienfaisance confessionnels, d’associations locales ou d’aides ponctuelles d’ONG internationales.

Dans les quartiers défavorisés, les structures communautaires suppléent partiellement l’État. Des associations organisent des distributions de repas, de produits d’hygiène ou de vêtements. Toutefois, l’accès à ces aides reste inégal, souvent dépendant de l’appartenance politique, géographique ou religieuse, ce qui exacerbe les tensions sociales.

Un modèle social déséquilibré

L’absence d’indexation automatique du salaire minimum constitue un facteur central de déséquilibre. Depuis le déclenchement de la crise en 2019, le pays connaît une inflation à trois chiffres. Les prix des produits alimentaires de base, du carburant ou des loyers ont été multipliés par dix dans certains secteurs. Pourtant, les salaires n’ont pas suivi cette dynamique, et les révisions décidées par les autorités restent ponctuelles, sans mécanisme durable de protection contre la perte de pouvoir d’achat.

Ce décalage nourrit un fossé grandissant entre les catégories socio-professionnelles. Alors que certains fonctionnaires bénéficient de primes versées en devises étrangères ou de compensations indexées, les salariés du secteur privé – notamment dans les petites entreprises – ne disposent d’aucun amortisseur. De nombreuses PME peinent à verser plus que le minimum légal, parfois même en plusieurs tranches, en raison de leur propre fragilité financière.

La disparité est également géographique. Dans le Sud ou dans la plaine de la Bekaa, les salaires sont parfois inférieurs à 5 millions de livres, notamment dans l’agriculture ou le commerce informel. Dans le secteur public, la perception de traitements variables entre ministères alimente un sentiment d’injustice. Ce dualisme économique menace la cohésion sociale, en créant une fracture entre ceux qui parviennent à stabiliser leur revenu et ceux qui glissent dans la pauvreté.

Les blocages institutionnels à la revalorisation

La revalorisation du salaire minimum fait l’objet de débats récurrents mais reste paralysée par l’absence de consensus politique et économique. Les autorités invoquent l’instabilité monétaire et les incertitudes budgétaires pour différer toute réforme structurelle. Le gouvernement affirme qu’une hausse brutale du SMIC risquerait de provoquer des faillites en chaîne dans un tissu économique déjà laminé par quatre années de crise.

Les organisations patronales, de leur côté, se montrent réticentes. Elles reconnaissent l’urgence sociale, mais soulignent leur incapacité à assumer une charge salariale plus lourde sans allègements fiscaux, crédits bancaires ou aides publiques. Le secteur privé libanais, dominé par des micro-entreprises, peine à intégrer les exigences sociales dans un environnement aussi incertain.

Les syndicats, historiquement moteurs de ces revendications, apparaissent divisés et affaiblis. Les grandes confédérations, minées par des rivalités internes et des affiliations politiques, ne parviennent pas à mobiliser largement. Les initiatives de grève sont sporadiques et mal coordonnées. Les nouvelles formes de contestation, plus informelles, peinent à s’organiser dans un cadre institutionnel.

Au-delà des rapports de force, le pays souffre d’un vide stratégique. Aucune politique salariale cohérente n’a été définie à moyen terme. Il n’existe pas de calendrier officiel pour les révisions du SMIC, ni de commission permanente chargée d’en suivre l’évolution. Les indicateurs de pauvreté ne sont pas actualisés régulièrement, et les statistiques de l’administration centrale manquent de précision.

Ce manque de gouvernance empêche la construction d’un modèle économique viable. Tant que le salaire minimum restera dissocié des réalités du terrain, la précarité continuera de s’étendre, avec ses conséquences sociales, politiques et sanitaires. Pour sortir de l’impasse, une approche intégrée est nécessaire, articulant revalorisation des revenus, soutien aux entreprises, et planification budgétaire rigoureuse. En l’absence de volonté politique, la crise du travail au Liban risque de se pérenniser.

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