Rumeurs de décès, démentis officiels et visite sanitaire: la crise se lit aussi dans ce qu’on nie
Ces dernières semaines, la tension autour de la santé en détention s’est d’abord révélée par une rumeur brutale: la mort de deux détenus, dans deux établissements différents, présentée comme liée à une négligence médicale. La réaction a été immédiate, sous forme de communiqués explicatifs pour démentir. Ce réflexe de démenti est en soi un symptôme. Quand une administration doit répondre à des rumeurs de décès par négligence, cela indique que la confiance est déjà fissurée. Ensuite, un second geste est venu renforcer l’idée qu’il y avait un feu sous la fumée: une visite du ministère de la Santé dans les prisons, accompagnée d’examens et de contrôles. Officiellement, il s’agissait de vérifier l’état sanitaire et de trancher une autre inquiétude, celle d’une supposée propagation de maladies chroniques à l’intérieur, dont la tuberculose. La conclusion rendue publique a été de nier l’existence d’une flambée de ce type. Mais nier une flambée n’efface pas le reste. Cela n’implique pas que l’état sanitaire soit satisfaisant. Au contraire, la séquence entière raconte une réalité: le système est assez fragile pour que des rumeurs plausibles circulent, assez fragile pour que des démentis deviennent nécessaires, et assez fragile pour qu’une visite sanitaire soit mise en avant comme preuve de contrôle. On est donc dans un paysage où la santé en prison n’est plus un sujet réservé aux spécialistes. Elle devient un sujet de débat, parce qu’elle touche à une question simple: si l’on doit démentir des morts par négligence et rassurer sur la tuberculose, c’est qu’une partie de l’opinion estime déjà que l’abandon médical est possible. Cette croyance, vraie ou fausse sur chaque cas précis, naît rarement de rien. Elle naît de retards, de récits accumulés, de familles inquiètes, et d’un système qui réagit souvent après coup plutôt qu’en amont.
Des lieux précis, des constats répétés: Roumieh, Qobbeh et les “nazarat” comme cartographie du malaise
Parler de santé en détention reste abstrait si l’on ne nomme pas les endroits où la dégradation est observée. Or les constats récents s’appuient sur des visites de terrain et sur des lieux identifiés, au premier rang desquels la prison de Roumieh, mais aussi d’autres sites comme Qobbeh, ainsi que plusieurs “nazarat” et lieux de garde à vue ou de détention provisoire, dont Jdeideh, Barbar Khazen, Baabda et les espaces liés au Palais de Justice. Cette précision compte, car elle montre que la question ne se limite pas à un établissement “emblématique”. Elle s’étend à un réseau d’espaces où la détention se vit sous différentes formes, parfois longues, parfois transitoires, mais toujours avec le même risque: la santé dépend d’une organisation rigoureuse, et cette organisation paraît manquer de moyens. Les constats tirés de ces visites convergent sur une formule qui revient comme un refrain: un “état sanitaire en dessous du niveau”. L’explication la plus insistante n’est pas l’ignorance ou la mauvaise volonté. C’est l’argent, et surtout la raréfaction des financements qui soutenaient des interventions sanitaires ou sociales, avec l’idée d’un recul des financements internationaux et d’une fin progressive de programmes liés à des dispositifs de santé globale. Cette dynamique a une conséquence directe. Ce qui était pris en charge par des programmes extérieurs devient une charge interne, et l’État, déjà sous contrainte, ne compense pas. Dans ces conditions, la prison devient une zone où les soins ne sont plus une routine, mais une exception. Les lieux cités, parce qu’ils sont variés, montrent que la fragilité est structurelle. Elle touche la prison centrale, elle touche aussi les espaces de passage, souvent encore plus vulnérables, où l’hygiène, la ventilation, la literie et le suivi peuvent être moins organisés. Quand des visites aboutissent à une même conclusion, sur des sites différents, on ne peut plus parler d’incident isolé. On doit parler d’un système, et d’un système qui, faute de ressources, s’habitue à fonctionner sous le minimum.
Maladies de peau, infections respiratoires, promiscuité et couvertures: des causes concrètes, pas des mots vagues
Le débat devient plus solide dès qu’il quitte les généralités. Ce qui ressort des constats de terrain est brutal dans sa simplicité. D’abord, la promiscuité et l’encombrement favorisent la transmission. Ensuite, la faiblesse de la propreté générale, associée à l’état des couvertures et du matériel de literie, ouvre la porte à des maladies de peau et à des infections qui se propagent vite. À cela s’ajoute un facteur répété: l’insuffisance de ventilation. Quand l’air circule mal, les affections respiratoires se multiplient. Quand la literie est insuffisante ou dégradée, les irritations, infections et problèmes dermatologiques deviennent un cycle. Ces éléments ne relèvent pas d’une opinion. Ils décrivent une mécanique sanitaire classique: surpopulation, hygiène fragilisée, matériel insuffisant, ventilation insuffisante, puis multiplication de pathologies évitables. Dans ce tableau, un autre point revient avec insistance: le manque de médecins. Le problème n’est pas seulement l’absence totale. C’est le délai. Des détenus attendraient des jours avant de voir un médecin, non parce que la demande n’existe pas, mais parce que le médecin n’a pas le temps. La santé en prison se transforme alors en tri. Les urgences passent, le reste attend, et l’attente transforme des problèmes simples en problèmes graves. L’expression la plus frappante rapportée par un responsable associatif est celle d’une vie “à l’intérieur” jugée “malsaine”, précisément parce qu’elle crée des conditions favorables à la transmission: promiscuité, propreté fragilisée, couvertures, ventilation. Cette description est importante, car elle relie le médical au quotidien. Ce n’est pas une question de médicament rare ou de technique sophistiquée. C’est une question de base: air, propreté, couvertures, lits, temps médical. Dans un pays où les services publics sont sous tension, la prison concentre ces manques. Et elle les rend plus dangereux, parce qu’un détenu ne peut pas “s’éloigner”, “se reposer chez lui” ou “changer d’environnement”. La détention supprime ces options. Le moindre défaut d’hygiène devient donc un risque collectif. Et ce risque collectif ne s’arrête pas aux murs: personnels, visiteurs, transferts à l’hôpital, tout cela crée des circulations. La santé en prison n’est pas une question de confort. C’est un enjeu de santé publique au sens le plus concret.
“On arrive à l’hôpital au dernier souffle”: le scandale discret des transferts tardifs et des urgences cachées
Une phrase résume l’angoisse de nombreux observateurs: des détenus arriveraient à l’hôpital “au dernier souffle”. Cette formule ne sert pas à faire du théâtre. Elle sert à décrire une logique de transfert tardif, où l’hôpital devient la destination des cas désespérés plutôt que celle des cas soignables. Le mécanisme évoqué est glaçant: seules les situations jugées sans espoir seraient transférées, sur instruction du médecin de la prison. Il ne s’agit pas d’accuser une personne, mais de mettre en lumière un système. Quand les transferts sont rares, difficiles, coûteux et administrativement lourds, on finit par les réserver aux cas extrêmes. Cela produit un résultat absurde. La prison conserve les malades tant qu’ils peuvent “tenir”, puis les envoie quand il est presque trop tard. Le coût humain est évident. Le coût médical aussi, car un traitement précoce est souvent plus simple et moins cher qu’une réanimation tardive. Le coût institutionnel, enfin, est énorme, car ces transferts tardifs nourrissent précisément les rumeurs de négligence et les sentiments d’abandon. Une famille qui apprend qu’un proche a été transféré trop tard n’a pas besoin d’un débat théorique sur les budgets. Elle vit un choc. Elle cherche un responsable. Et même si les autorités démentent certaines rumeurs, le climat demeure, parce que la réalité des délais et des manques alimente l’idée que l’on attend l’extrême avant d’agir. Cette logique se retrouve d’ailleurs dans une autre description du système: une réponse lente et un nombre insuffisant de médecins. Quand la réponse est lente, la santé se dégrade. Quand elle se dégrade, l’hôpital devient l’ultime recours. Quand l’hôpital devient l’ultime recours, les transferts sont tardifs. Et quand ils sont tardifs, l’opinion croit à la négligence. On est donc dans une spirale qui se nourrit elle-même. Sortir de cette spirale demande un changement de méthode. La prison ne peut pas être gérée médicalement comme un lieu où l’on “tient” jusqu’au dernier moment. Elle doit être gérée comme un lieu où l’on dépiste tôt, où l’on suit, où l’on traite avant complication. Sinon, chaque crise individuelle devient un épisode collectif, chaque épisode collectif devient une rumeur, et chaque rumeur devient une fracture supplémentaire entre l’État et les citoyens.
Qui doit gérer, qui doit soigner: la guerre des compétences masque une urgence de professionnalisation
Le débat sur la gestion des prisons revient régulièrement à une question institutionnelle: quelle administration doit piloter. Une piste ancienne a été formalisée dès 2008, avec un plan qui prévoyait le transfert de la gestion vers le ministère de la Justice sur cinq ans. Cette trajectoire n’a pas abouti, et l’argument qui a été opposé à l’époque est resté dans les mémoires parce qu’il dit beaucoup de la fragilité administrative: comment gérer un système aussi lourd quand on n’a même pas les moyens matériels de la notification et du fonctionnement ordinaire. Depuis, la situation se serait encore aggravée. Mais se limiter au duel entre ministères revient à manquer le point central. Le cœur du problème n’est pas seulement “qui signe”. C’est “qui sait faire”. Un constat revient avec force: les personnels de sécurité présents dans les prisons sont formés pour maintenir l’ordre. Ils ne sont pas formés pour administrer des parcours de détenus, gérer le quotidien, organiser l’accès aux soins, garantir une dignité minimale, et coordonner les urgences. On demande donc à un dispositif de sécurité de compenser un dispositif de gestion, et l’on s’étonne ensuite que la santé souffre. Le vrai choix est celui de la spécialisation. Il faut une équipe formée à la gestion carcérale, au suivi administratif, à la prévention, à l’organisation sanitaire, et à la coordination avec le système de santé. Sans cette professionnalisation, le débat sur la privatisation ou sur la “gestion publique” reste un slogan. La privatisation promet souvent une efficacité rapide, mais elle peut aussi déplacer la responsabilité et transformer la santé en ligne budgétaire à optimiser. La gestion publique, elle, peut garantir le principe de responsabilité, mais seulement si elle est dotée de moyens, de procédures et de contrôle. Dans les deux cas, l’urgence est la même: clarifier les responsabilités entre santé, justice et sécurité; garantir une présence médicale suffisante; réduire les délais de consultation; assurer un minimum d’hygiène, de ventilation, de literie et de médicaments; organiser des transferts hospitaliers qui ne soient pas réservés aux cas désespérés. Sinon, on continuera à traiter la prison comme un angle mort. Et cet angle mort continuera à produire les mêmes symptômes: rumeurs de négligence, démentis, visites ponctuelles, puis retour à une routine fragile. La santé en détention ne se répare pas par communication. Elle se répare par une chaîne opérationnelle, du médecin au lit, du savon à la ventilation, du dépistage au transfert. C’est à ce niveau concret que l’État est jugé. Et c’est souvent là qu’il échoue le plus clairement.
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