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Semaine jésuite à l’USJ, « phare spirituel de la Méditerranée orientale » (3/4)

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Avant-dernière interview de notre série consacrée à la Semaine jésuite de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth avec le P. Jad Chebli, sj, responsable de l’aumônerie et, à ce titre, organisateur de cette manifestation.

La Semaine jésuite existe au Liban depuis 2018. Est-ce sur le modèle de la France qui l’a lancée en 2017 ?

J’ai fait ma régence, c’est-à-dire deux années entre la philo et la théologie, au collège Notre-Dame de Jamhour où se faisait déjà la Semaine jésuite. En arrivant comme aumônier à l’USJ, je me suis dit que ce serait intéressant de faire la même chose. Surtout que je me suis rendu compte que la communauté universitaire, bien que l’université Saint-Joseph soit appelée jésuite, sait très peu de choses sur saint Ignace et sur la spiritualité ignacienne. Le but premier est donc de familiariser la communauté de l’université avec les jésuites, leur apostolat, etc.

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Comment définiriez-vous la spiritualité ignacienne ?

C’est une spiritualité de choix, de liberté et de désir. Des mots qu’Ignace répète. Je choisis ce que je veux et ce que je désire. J’aime beaucoup cela chez saint Ignace.

Et donc, le but premier de cette Semaine ?

Multiplier les activités de sorte qu’enseignants et étudiants de l’USJ puissent se familiariser davantage avec la Compagnie de Jésus, ses activités, ses missions. C’est la sixième édition – il y a eu une interruption de deux ans pendant le confinement. La première année portait sur l’engagement social des jésuites et la figure était Nicolas Kluiters, 40 ans après son assassinat. Je me souviens de la soirée inaugurale, avec des témoignages, un documentaire. Les doyens et directeurs sortaient les larmes aux yeux, en se demandant pourquoi ils n’avaient jamais entendu parler de lui. Je suis très fier de dire que c’est grâce à la Semaine jésuite que le procès de sa béatification a été lancé. Tel est un des intérêts de la Semaine jésuite : que ces pépites soient connues d’un plus grand nombre.

Cette année c’est le P. Jean Ducruet. Au début de la guerre libanaise, il a pris la décision d’ouvrir le campus de Tripoli, de garder celui de Saïda ouvert dans des circonstances terrifiantes. D’ailleurs, cela a valu à André Masse d’être tué et le P. Ducruet a porté cela sur sa conscience jusqu’à la fin de sa vie. Il a été plus que courageux. Je dis d’ailleurs dans mon mot de présentation qu’il n’a pas seulement tenu bon, il a fondé, il a lancé des projets. Le pays était bombardé. Les campus étaient bombardés. Ils ont dû déménager du rectorat parce qu’ils ne pouvaient plus accéder à la rue de Damas. Et le P. Ducruet fondait, il faisait des projets. Et ils ont été les premiers à revenir rue de Damas.

Cela a dû avoir un impact sur la population ?

Oui, les gens sont revenus. Pour moi, les jésuites c’est ça : des gens complètement dans le réel qui ne vivent pas dans l’illusion. Dans la spiritualité ignacienne, on est dans le « ici et maintenant », tout en étant capable de se projeter complètement dans l’avenir. Ignace était un visionnaire et un créatif.

Sentez-vous un intérêt pour cette Semaine ?

Maintenant, les gens l’attendent, surtout quand on parle de figures qui les touchent, comme les jésuites résistants. Par ailleurs, depuis septembre dernier, nous avons instauré un cours obligatoire pour les étudiants de première année qui s’intitule « Les valeurs de l’USJ à l’épreuve du quotidien ». L’idée étant qu’il n’est pas normal qu’un étudiant passe trois, quatre, cinq, voire plus d’années à l’université sans connaître son histoire ou qui l’a fondée. C’est donc un cours obligatoire (12 séances) dans le cursus de tous les étudiants, de toutes les facultés. Et puis nous avons également commencé, il y a six ans, une formation sur la spiritualité ignacienne et le leadership avec le Centre de formation professionnelle et son responsable, le professeur Fadi El Hage.

Quel est le but du triptyque que vous avez organisé ?

Pour préparer le 150ᵉ anniversaire, nous avons pensé commencer par la première venue des jésuites au Liban, au XVIᵉ siècle, vers 1580, à la demande du patriarche maronite de l’époque qui avait besoin d’experts théologiens pour l’aider dans son synode. Les jésuites sont donc venus et ils se sont installés à Zghorta, Ehden, Antoura, etc. Puis il y a eu la suppression de la Compagnie et ils ont dû quitter le Liban en 1676, et ils ont donné toutes leurs possessions aux Lazaristes. Le retour était en 1838 à Bikfaya et Zahlé avec la figure éminente du P. Ryllo, un Polonais, qui a eu l’idée de fonder l’Université Saint-Joseph, pour aider la jeunesse libanaise. Ce triptyque préparait donc le 150ᵉ anniversaire en abordant la première arrivée des jésuites, la deuxième et le 150ᵉ anniversaire.

Nous avons regardé de près ce deuxième fondateur de l’université sans qui nous ne serions pas là. En 1974-1975, voyant qu’après le concile Vatican II et Mai 68, il y avait beaucoup de départs de la Compagnie, le Provincial de l’époque s’est dit qu’elle était en train de mourir. Il envisageait donc de tout vendre, d’abandonner l’université, le séminaire de Ghazir, le domaine de Ksara, l’église Saint-Joseph. Finalement certains jésuites sont allés voir le Supérieur général à Rome, le P. Arrupe, et ils ont trouvé le moyen de sauver l’université en créant des statuts indépendants de la Compagnie.

Après ce triptyque, que va-t-il y avoir ?

Je ne vous le dirai pas. Nous avons une idée mais elle n’a pas encore été soumise à l’équipe. Mais ce sera sur une année et toujours dans l’idée d’honorer des figures qui ont marqué le pays et qui ne sont pas très connues.

Quel a été l’impact des éditions précédentes ?

On sent que quelque chose de commun est en train d’être créé parce qu’il y a eu la Semaine jésuite, la formation sur le leadership ignacien, des week-ends. Il y a également tous les événements ces dernières années à travers l’aumônerie et l’ONG que nous avons fondée. Donc, il y a une solidarité nouvelle, un sentir commun qui se créent.

Quelle est votre espérance pour l’USJ et au-delà ?

Très bonne question. Depuis que je suis arrivé dans cette institution, je me rends compte à quel point elle a été pour le Liban un moyen, un lieu, un phare, un espace de dialogue, d’ouverture. De tout cœur, j’espère qu’elle le restera.

Quels sont les enjeux, les défis aujourd’hui ?

Une vraie réconciliation et un vrai travail de mémoire. Réconciliation profonde dans le sens où il faut entreprendre un vrai travail de guérison de la mémoire. Au lendemain de la guerre de 1990, on a tourné la page et on a fait comme si de rien n’était. Il faut absolument qu’on fasse un vrai travail de guérison de la mémoire pour qu’on puisse décider ce qu’on veut faire de ce pays. Mais avant qu’on ne regarde les erreurs qu’on a faites, les péchés qu’on a commis et les exactions qu’on a subies, il faut qu’il y ait une vraie rencontre entre bourreaux et victimes, où l’un demande pardon et l’autre accepte cette demande. On ne peut pas avancer autrement. Il me semble que c’est un des plus grands défis pour le Liban aujourd’hui. C’est un rêve que j’ai depuis longtemps.

Les jeunes générations sont en train de répéter les mêmes erreurs que leurs parents. Quand on regarde l’histoire contemporaine du Liban, à chaque fois qu’une communauté religieuse – qui est d’abord une communauté ethnique qui utilise la religion – a essayé de prendre le pouvoir, il y a eu la guerre. Dernièrement, la guerre de 2024, quand la communauté chiite a essayé de prendre le pouvoir, cela s’est soldé par un échec et une guerre. Je n’ai pas envie que l’on réitère indéfiniment ces erreurs.

Est-ce que l’aumônerie peut jouer un rôle ?

Oui. Nous avons organisé des conférences, des rencontres sur la réconciliation, sur le travail de mémoire, sur le rôle de la politique et de la religion. J’ai envie de le faire plus largement et pas seulement au niveau de l’aumônerie, mais aussi de l’université Saint-Joseph. L’USJ est à l’image du pays. Il y a les clivages et les réactions qui existent dans le pays. Ce n’est pas pour rien que les partis politiques s’intéressent beaucoup aux élections des amicales de l’USJ parce qu’ils prennent le pouls, ils voient un peu dans quel sens vont les choses. L’aumônerie peut être partie prenante, elle peut être initiatrice. Mais c’est un travail qu’il faut absolument faire. L’USJ a toujours été un lieu de dialogue : qu’on le veuille ou non, je crois que c’est une des rares universités au Liban où chiites, sunnites, druzes, alaouites, chrétiens de toutes confessions se rencontrent. Dans les autres universités, il y a quand même une dominante. Ici, c’est vraiment à l’image du pays. Ils se côtoient, ils mangent ensemble. Il faut profiter de cela. C’est notre responsabilité aujourd’hui.

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Nathalie Duplan
Nathalie Duplan
Grand reporter spécialiste du Liban, Nathalie DUPLAN est l’auteur, avec Valérie RAULIN, de "Jocelyne Khoueiry l’indomptable" (Le Passeur), "Le Camp oublié de Dbayeh" (Grand Prix littéraire 2014 de L’Œuvre d’Orient), et "Un café à Beyrouth" (Magellan & Cie). Avec Fouad Abou Nader, elles ont publié "Liban : les défis de la liberté", aux Éditions de L’Observatoire. Nathalie Duplan a débuté au Figaro Magazine, a travaillé à National Geographic France, et a été rédactrice en chef de la revue mensuelle Les Annales d’Issoudun. Elle est la correspondante au Liban du trimestriel Codex. Avec Valérie Raulin, elle est également l’auteur, aux Presses de la Renaissance, de "Le Cèdre et la Croix", "Tenir et se tenir, entretiens avec Patrick Poivre d’Arvor", "Les Grandes Heures de Solesmes" et "Confidences d’un exorciste".

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