Le système bancaire libanais subit de plein fouet les conséquences indirectes et cumulatives des sanctions américaines imposées dans le cadre de la lutte contre le financement d’entités désignées comme terroristes. Ces mesures, bien que ciblées, ont un impact étendu sur la liquidité du système, la confiance des déposants et les canaux de circulation des capitaux. Le deuxième trimestre 2025 illustre cette dynamique de contraction : les transferts en devises vers les banques libanaises ont chuté de 11,2 %, selon une analyse publiée récemment. Ce recul affecte l’ensemble de l’écosystème bancaire, alors même que les pressions internationales sur les institutions locales s’intensifient.
Contraction des flux et défiance croissante
La baisse significative des transferts en devises observée entre avril et juin 2025 résulte en grande partie de la mise sous surveillance renforcée des opérations bancaires en provenance de certaines zones géographiques. Le réseau SWIFT, système interbancaire de communication mondiale, aurait renforcé ses filtres sur les flux originaires du Sud Liban, de la Dahieh et du Hermel. Ces zones, historiquement associées à des structures financières communautaires sous observation, sont désormais perçues comme à haut risque par les institutions correspondantes internationales.
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Les conséquences de cette prudence généralisée sont immédiates : de nombreux virements sont retardés, suspendus, voire annulés sans explication claire. Cette interruption des flux fragilise encore davantage la liquidité déjà limitée des banques libanaises. Les établissements, confrontés à des difficultés d’accès au dollar et à une défiance généralisée, peinent à maintenir des délais de traitement raisonnables, notamment pour les crédits documentaires liés aux importations.
Blocage des comptes et effet domino sur les services
Dans plusieurs cas documentés, des comptes ont été gelés à la suite d’alertes émises automatiquement par les mécanismes de filtrage. Ces mesures, bien qu’initiées par des protocoles de conformité, touchent souvent des utilisateurs ordinaires. Le manque de transparence des procédures de blocage crée un climat d’anxiété généralisé parmi les déposants. Des retards dans les paiements pour des soins médicaux à l’étranger, des obstacles au financement de projets éducatifs ou professionnels, et des limitations de plus en plus strictes sur les retraits renforcent le sentiment d’insécurité bancaire.
Les régions périphériques sont particulièrement exposées. À Tripoli et à Nabatieh, des clients rapportent leur incapacité à transférer des fonds pourtant disponibles. Les services de paiement électronique ne compensent pas ce manque, notamment dans les zones où les infrastructures numériques sont limitées. L’absence de recours efficace et le silence des institutions bancaires accentuent la frustration des clients et alimentent le sentiment d’injustice.
La Banque du Liban sous pression : réserves et gestion du risque
Dans ce contexte instable, la Banque du Liban tente de restaurer la confiance en renforçant la crédibilité du système auprès des observateurs internationaux. Selon une note interne confidentielle, elle aurait demandé aux banques commerciales d’augmenter de 3 % leurs réserves en dollars sur les comptes de correspondance détenus à l’étranger. Cette mesure vise à rassurer les agences de notation, notamment Fitch Ratings, qui doit publier un rapport sur la stabilité financière du Liban à la fin du mois de juillet.
Ce renforcement des réserves s’apparente à un ajustement défensif, destiné à montrer que le Liban reste capable de répondre aux exigences minimales de solvabilité. Il constitue cependant une pression supplémentaire sur les établissements bancaires, déjà à court de liquidités, et qui doivent désormais mobiliser davantage de dollars pour leurs comptes de correspondance. Ces fonds immobilisés ne peuvent plus être utilisés pour financer des prêts, des paiements ou des opérations commerciales.
Répercussions sur les crédits et les opérations courantes
L’obligation de renforcer les réserves en devises prive mécaniquement le marché intérieur d’une part supplémentaire de liquidité. Les crédits documentaires, instruments essentiels pour les importations, sont désormais traités avec des délais allongés et des conditions durcies. Certains importateurs témoignent de la nécessité d’anticiper de plusieurs semaines leurs besoins pour garantir la réception de biens essentiels. Cette lenteur affecte directement la chaîne d’approvisionnement, en particulier pour les produits médicaux, les pièces détachées ou les matières premières agricoles.
Les banques, contraintes de gérer une double tension — demandes des clients et exigences de conformité — se montrent de plus en plus restrictives. Les petits commerçants, les agriculteurs ou les entreprises de taille moyenne rencontrent des refus de financement croissants, même pour des montants modérés. Cette situation ralentit l’activité économique, déjà fragile, et entretient un cycle de récession.
Effet psychologique sur les épargnants
Au-delà des impacts matériels, la crise engendre un effet de panique discret mais croissant chez les épargnants. Les marges de retrait, déjà fortement encadrées depuis plusieurs années, sont perçues comme arbitraires. L’absence de visibilité sur l’avenir des fonds placés dans les banques nourrit un climat de méfiance radicale. De nombreux déposants cherchent à transférer leurs économies à l’étranger ou à les convertir en biens durables.
La perte de confiance dans le système bancaire se traduit par une déconnexion progressive entre les besoins réels des clients et la capacité des institutions à y répondre. Les mécanismes de régulation semblent inadaptés à cette nouvelle réalité, dans laquelle la peur de l’illiquidité prime sur la logique d’investissement.
Un impact différencié selon les régions
La géographie des sanctions et de leurs effets dessine une carte nouvelle des inégalités bancaires. Les régions les plus affectées sont celles considérées comme sensibles par les organismes internationaux. Les banques opérant dans ces zones sont soumises à une surveillance renforcée, ce qui limite leur accès au dollar et les oblige à appliquer des règles de prudence supplémentaires. Les clients qui y résident paient donc le prix d’une pénalisation systémique, indépendamment de leur profil ou de leurs activités.
Cette stratification territoriale des services bancaires contribue à accentuer les déséquilibres socio-économiques. Alors que les grandes agglomérations bénéficient encore de circuits partiellement opérationnels, les localités rurales ou périphériques sont plongées dans une forme d’asphyxie financière. Ce phénomène alimente le ressentiment envers les autorités centrales, accusées de ne pas protéger les populations vulnérables des effets collatéraux de la pression internationale.
Entre obligations internationales et souveraineté monétaire
Le dilemme auquel fait face la Banque du Liban est fondamental : comment répondre aux exigences de transparence, de lutte contre le blanchiment et de conformité imposées par les partenaires étrangers, sans sacrifier les capacités locales de financement, de circulation monétaire et de stabilité sociale ? La réponse actuelle penche vers une prudence maximale, dictée par la crainte d’une dégradation de la notation souveraine.
Mais cette approche comporte un coût politique et humain élevé. Elle creuse l’écart entre la régulation financière et les besoins réels de la population. Elle expose le pays à une forme de dépendance extrême vis-à-vis de l’évaluation extérieure de sa stabilité, sans qu’aucun mécanisme national d’amortissement ne soit proposé.



