En 2025, le marché du travail libanais ne ressemble plus à un système qui “produit” des emplois et des carrières. Il ressemble à un dispositif de survie : multiplication des petits boulots, salaires bricolés entre livres et dollars, secteur public en tension permanente, et départ continu des compétences. Dans ce paysage, la question n’est plus seulement “combien d’emplois”, mais “quelle qualité d’emploi”, et surtout “qui a encore une place dans le pays”.
La stabilisation relative du taux de change a donné une illusion de normalisation : les prix se lisent mieux, les transactions se font plus facilement, certains secteurs de services reprennent des couleurs. Mais sur le travail, l’année 2025 confirme une autre réalité : la stabilisation ne répare pas un marché déstructuré. Elle fige un nouvel équilibre où la précarité devient un état durable, et où l’accès au dollar — salaire, transferts, activité externe — détermine la trajectoire sociale.
Des chiffres partiels, un diagnostic clair : la donnée manque parce que le travail s’est “informalisé”
La photographie officielle la plus complète du marché du travail reste rare et parfois datée, précisément parce que l’économie a glissé vers le cash et l’informel. Un repère souvent cité dans le débat public provient d’un relevé national indiquant qu’en janvier 2022, le taux de participation au marché du travail tournait autour de 43,4%, que le chômage atteignait 29,6%, et que près de 69% des emplois relevaient de l’informalité. Ces chiffres ne décrivent pas “2025” au mois près, mais ils décrivent le régime : faible participation, chômage élevé, informel dominant — un triptyque qui structure encore l’année 2025.
À l’autre extrémité, des séries internationales modélisées donnent des ordres de grandeur plus bas pour le chômage sur certaines années récentes, parce qu’elles reposent sur des modèles et des sources différentes. Le problème n’est pas de choisir un chiffre “qui arrange”. Le problème, en 2025, est qu’un pays qui travaille majoritairement en cash et en arrangements ne mesure plus proprement son marché du travail. Et cette absence de mesure, en soi, est une information : quand la donnée manque, la précarité gagne.
L’informel comme norme : le travail sans protection, la protection sans financement
En 2025, la grande majorité des emplois se trouve dans des zones grises : pas de contrats solides, pas de couverture stable, pas d’assurance chômage, retraite incertaine, et souvent une rémunération variable. Cette informalité n’est pas seulement un “défaut” de réglementation : c’est une adaptation à la crise bancaire et à la faiblesse de l’État.
Le résultat est une économie à deux vitesses. D’un côté, une minorité d’emplois “dollars” (ONG, entreprises liées à l’international, services premium, professions libérales facturant en devises, certaines activités tech ou de conseil). De l’autre, une masse de travailleurs payés en livres, ou en mix, exposés à l’inflation et aux chocs de demande. Entre les deux, une zone de survie : travail à la tâche, petits commerces, livraison, artisanat, services à domicile, emplois saisonniers.
Cette segmentation produit une inégalité mécanique : la stabilité n’est plus liée au diplôme seulement, mais au canal de revenu. En 2025, un salaire moyen en livres peut être “correct” sur le papier, mais insuffisant face à des dépenses structurées en dollars (école, santé, loyers, énergie). Le travail devient alors un facteur d’exclusion : on travaille et on reste pauvre.
Salaire minimum 2025 : correction politique, déconnexion économique
L’augmentation du salaire minimum à 28 000 000 livres à partir du 1er août 2025 a été présentée comme une mesure de correction. Converti au taux de référence autour de 89 500 livres pour un dollar, cela représente un ordre de grandeur d’environ 300–315 dollars mensuels. Le chiffre est important politiquement, mais il est faible économiquement dès qu’on le met face aux coûts réels : scolarité redollarisée, soins payés directement, loyers en dollars, énergie de secours, transport importé.
Cette hausse ne “résout” pas la crise du travail. Elle la rend plus lisible : même après correction, une partie de la population active reste en dessous du seuil nécessaire pour financer les postes incompressibles. L’inégalité se creuse alors selon un critère brutal : ceux qui ont un revenu en dollars ou un complément en dollars peuvent absorber la hausse des coûts ; ceux qui sont strictement en livres restent enfermés dans l’arbitrage permanent.
Et l’impact est aussi sectoriel : dans de petites entreprises, augmenter les salaires en livres sans hausse de productivité ni accès au crédit pousse à réduire les effectifs, à couper les heures, ou à déplacer encore plus l’emploi vers l’informel. Une “correction” salariale peut donc produire, paradoxalement, plus de précarité si elle n’est pas accompagnée d’un cadre économique normal.
Le secteur public 2025 : retards, promesses, escalade sociale
Si le privé est fragmenté, le secteur public est en tension continue. En 2025, les revendications salariales ne portent pas seulement sur le niveau des rémunérations, mais sur la régularité des paiements, les indemnités, les primes, et l’intégration des allocations dans la base. Des mobilisations d’enseignants et d’employés publics ont rythmé l’année, avec des appels à la grève liés explicitement aux retards de paiement et aux promesses non tenues.
Cette dynamique a deux effets économiques directs. Elle réduit la continuité des services publics, ce qui renvoie encore plus de besoins vers le privé (éducation, démarches administratives, parfois santé). Elle alimente aussi une fracture sociale : ceux qui peuvent payer le privé s’en sortent, ceux qui ne peuvent pas subissent l’interruption. Autrement dit, le conflit social du public devient un amplificateur d’inégalités.
L’année 2025 montre aussi une difficulté structurelle : sans réforme fiscale crédible et sans base de collecte solide dans une économie cash, l’État peine à financer correctement ses agents. Il demande patience à une population qui a déjà absorbé la dévaluation, la hausse des prix et la perte de services. Dans ce contexte, la grève n’est pas un accident : c’est un mode de régulation.
Chocs 2024–2025 : entreprises fragilisées, emplois détruits, reprise inégale
Le marché du travail 2025 est aussi marqué par l’onde de choc de la guerre et de ses retombées économiques. Des évaluations publiées en 2025 décrivent une baisse significative de l’emploi privé, avec un recul de l’ordre de 25% et une proportion importante d’entreprises affectées n’ayant plus d’employés. Ces données ne racontent pas seulement un épisode : elles expliquent pourquoi la reprise, même quand elle existe, reste concentrée sur certains services capables d’encaisser du cash et du dollar.
Quand le travail productif recule (industrie, construction structurée, certaines activités commerciales), le marché bascule davantage vers la débrouille. Et plus la débrouille devient dominante, plus les protections sociales deviennent impossibles à financer, plus l’État s’affaiblit, plus le travail se précarise. En 2025, ce cercle est visible dans la vie quotidienne : horaires éclatés, multi-emplois, migration interne, dépendance accrue aux transferts familiaux.
Fuite des talents : le pays exporte ses compétences, pas ses produits
Le fait le plus lourd de 2025 n’est peut-être pas le chômage : c’est la fuite du capital humain. Le Liban ne perd pas seulement des travailleurs ; il perd des professions clés, formées localement, qui partent exercer ailleurs. La médecine est un exemple documenté : des ordres de grandeur régulièrement cités évoquent l’exode d’environ 3 500 médecins depuis le début de la crise, avec des pics de départ dans certaines années. Ce chiffre n’est pas un symbole : c’est une perte directe de capacité de soins, de formation, et d’encadrement.
Plus parlant encore, certaines spécialités affichent des taux d’émigration qui ressemblent à un décrochage systémique. Une étude publiée en 2025 sur une cohorte de résidents en radiologie d’un grand programme académique libanais indique qu’entre 2004 et 2024, environ 83,3% des diplômés ont émigré, avec des cohortes récentes atteignant 100% de départ. Dans un pays normal, ce serait une alerte rouge immédiate ; au Liban, cela devient presque un destin : se former ici, partir ailleurs.
L’exode ne concerne pas que la santé. Il touche l’ingénierie, l’informatique, l’enseignement supérieur, et une grande partie des métiers qualifiés. Il nourrit un paradoxe : plus le pays s’appauvrit, plus il “exporte” les compétences nécessaires à sa reconstruction. Ce mécanisme alimente l’idée, de plus en plus présente en 2025, que l’effort individuel rationnel est de partir — même si cela vide le pays.
Travail, départ, désinvestissement : l’exode change la relation des Libanais à leur propre économie
Un point mérite d’être formulé sans détour : à mesure que l’exode se prolonge, il devient plus difficile de demander à la diaspora — et même aux résidents — de “réinvestir” dans le pays. Quand les familles voient leurs enfants partir, leur horizon change. Le centre de gravité économique se déplace vers l’extérieur : on pense en termes d’installation, d’études, de papiers, de trajectoires hors du territoire. Le pays devient un lieu de passage, de famille, d’attache émotionnelle, mais moins un lieu d’accumulation économique.
Cette bascule produit deux comportements très concrets en 2025.
D’abord, un comportement de protection : dès qu’il y a de l’épargne disponible, elle cherche un refuge hors banque, souvent dans la pierre, parfois dans des actifs à l’étranger, parfois dans un simple cash conservé. Ce n’est pas “de la spéculation”, c’est de la défiance.
Ensuite, un comportement de désinvestissement : des entrepreneurs qui, auparavant, auraient agrandi un commerce, acheté une machine, embauché, choisissent de limiter leur exposition. Ils préfèrent liquider une partie de l’activité, réduire la masse salariale, fonctionner plus petit, plus flexible, plus mobile. Dans un pays où la justice est lente, où la fiscalité est perçue comme arbitraire, et où la stabilité politique est incertaine, la décision rationnelle est de ne pas immobiliser.
L’exode des talents n’est donc pas seulement un problème de main-d’œuvre. C’est un problème d’anticipations : quand les gens n’imaginent plus un futur économique local, ils cessent de construire des entreprises longues.
Inégalités de genre et de jeunesse : le marché du travail exclut d’abord les plus vulnérables
Le marché du travail libanais reste marqué par une faible participation globale, et un écart de genre important dans l’accès à l’emploi. Les dernières données consolidées disponibles montrent une participation féminine nettement inférieure à celle des hommes, et des taux de chômage des jeunes élevés. Même lorsque l’économie “tourne” un peu mieux, l’amélioration ne se distribue pas équitablement : les emplois qui se créent dans la débrouille et les services saisonniers ne protègent pas, ne stabilisent pas, et laissent beaucoup de jeunes dans un entre-deux : ni emploi décent, ni perspective locale.
Ce mécanisme alimente l’exode : les jeunes qualifiés partent chercher un salaire stable et une trajectoire. Les autres restent et s’installent dans l’informel. Dans les deux cas, le pays perd : il perd la compétence ou il perd la productivité.
Le Liban 2025 : travailler ne garantit plus de vivre, partir devient une stratégie économique
En 2025, la ligne de fracture sociale passe par l’emploi, mais aussi par la capacité à convertir l’emploi en stabilité. Le travail ne garantit plus l’accès aux services essentiels, parce que ces services sont tarifés en dollars ou indexés. Le secteur public ne garantit plus la continuité de services, parce qu’il est lui-même en crise de financement et en crise salariale. Le privé n’investit pas suffisamment, parce que le crédit n’existe pas et que la confiance est faible. Dans ce paysage, l’exode n’est pas une “fuite” émotionnelle : c’est une stratégie économique.
Et plus cette stratégie se généralise, plus elle rend la reconstruction difficile : l’économie qui reste est une économie de survie, une économie de cash, une économie d’inégalités visibles — où la question du travail devient inséparable de la question du départ.



