Un chômage évalué à 38 % et une économie qui glisse hors cadre
Quand le chômage atteint des niveaux estimés autour de 38 %, même si ce chiffre est présenté comme non officiel, l’idée de “laisser faire” dans le marché du travail devient politiquement intenable. Le même diagnostic décrit un marché qui s’est affranchi des règles, au point que l’inaction ressemble à une participation indirecte à la crise.
Cette situation ne se résume pas à une statistique. Elle se lit dans la structure de l’économie. Une partie grandissante de l’activité sort de l’orbite officielle. Des emplois se créent sans déclarations. Des cotisations ne sont pas versées. Des règles de salaire et d’horaires sont contournées. À la fin, l’État perd des recettes, et le système de protection sociale s’affaiblit.
Dans ce contexte, la question de la main-d’œuvre étrangère devient un nœud. Elle est décrite comme centrale, non parce qu’elle serait “le problème” unique, mais parce que sa régulation sert de levier rapide. Elle touche à la concurrence sur l’emploi. Elle touche aux cotisations. Elle touche au contrôle des entreprises. Elle touche enfin au basculement vers l’économie informelle.
Le tournant annoncé : appliquer la loi “à la lettre” et sans exception
La ligne affichée se veut nette. L’État entrerait dans une phase de test sérieux, pour retrouver un rôle, protéger la main-d’œuvre libanaise, et corriger des déséquilibres qui auraient coûté cher au Trésor et au système de sécurité sociale. La méthode annoncée repose sur un mot : l’exécution. Il ne s’agit plus de promettre une réforme. Il s’agit de faire appliquer la loi, “à la lettre”, à tous les travailleurs, sans exception.
La question posée, en filigrane, est celle de la continuité. L’application sera-t-elle durable, ou seulement ponctuelle. Cette interrogation reflète un passé de textes restés sans effet. Le discours qui accompagne la nouvelle approche cherche précisément à rompre avec cette image, en présentant la loi comme déjà prête, et l’exécution comme l’unique variable.
Une coordination avec la Sûreté générale : la régularisation passe par le séjour et le travail
Le dispositif n’est pas présenté comme un simple contrôle du travail. Il est décrit comme une coordination entre le ministère du Travail et la direction générale de la Sûreté générale. L’objectif affiché est de revoir la situation de l’ensemble de la main-d’œuvre étrangère, y compris les travailleurs syriens, afin de les soumettre aux cadres légaux qui organisent le travail.
Cette articulation entre séjour et emploi est déterminante. Elle signifie que l’État ne veut plus traiter la situation de manière fragmentée. Un travail peut être “visible”, mais irrégulier côté résidence. Un séjour peut être “régulier”, mais l’emploi peut être illégal car non autorisé ou non déclaré. La coordination vise à verrouiller ces deux portes en même temps, à travers les conditions de résidence, les mécanismes de licence et les procédures de déclaration.
“Ce n’est pas une question de nationalité” : le cadrage politique recherché
Un point est martelé : la régulation ne viserait pas une nationalité précise. Elle s’inscrirait dans l’application du principe de l’État de droit à l’ensemble du marché du travail. Cette formule sert de bouclier politique, dans un pays où la question des étrangers est immédiatement inflammable.
Dans la même logique, un député, Bilal Abdallah, place l’approche dans une logique de non-discrimination. Il résume la ligne en une phrase : le travailleur étranger est le bienvenu s’il respecte la loi du travail libanaise, mais il faut mettre fin à une phase de chaos qui a permis une large dérive hors contrôle.
Le point central, selon cette lecture, est l’obligation de déclaration. Chaque travailleur étranger devrait être déclaré, et enregistré auprès de l’employeur. Cette obligation est présentée comme la pierre angulaire, car elle protège à la fois le travailleur, et l’État via la sécurité sociale.
Le cœur juridique : permis préalable, responsabilité de l’employeur, interdiction d’emploi hors catégorie
Le dispositif s’appuie sur le droit existant. Il est question des règles du droit du travail libanais et du décret organisant l’emploi des étrangers. La règle centrale est posée sans ambiguïté : tout travailleur non libanais doit disposer d’un permis de travail préalable.
Le basculement le plus important concerne l’employeur. La responsabilité légale lui est imputée de manière complète, s’il emploie un étranger sans autorisation. Ce choix est essentiel, car il déplace le contrôle vers la source du recrutement. Il transforme un “travail clandestin” en risque juridique direct pour l’entreprise.
Dans le même sens, un texte d’application est cité comme clef. Il s’agit de la décision numéro 1/157. Son article premier interdit explicitement d’employer des travailleurs et travailleuses étrangers dans une qualité différente de celle pour laquelle ils ont été autorisés à travailler par le ministère du Travail. La mention des sanctions prévues par les lois en vigueur n’est pas décorative. Elle signifie que l’infraction n’est pas un “écart administratif” toléré.
Cotisations, salaire minimum, horaires : l’objectif est aussi de couper l’évasion sociale
Le dispositif ne vise pas uniquement l’autorisation de travail. Il vise aussi l’affiliation. Il impose aux employeurs d’enregistrer les travailleurs étrangers auprès du système national de sécurité sociale, de payer les frais et cotisations dus, et de respecter le salaire minimum, les heures de travail et les conditions qui s’appliquent aux travailleurs libanais.
Cette partie est structurante, car elle s’attaque à un mécanisme connu. Un travailleur non déclaré coûte moins cher à court terme. Il ne génère pas de cotisation. Il permet parfois d’imposer des horaires plus lourds. Il tire les salaires vers le bas. En obligeant l’enregistrement et les cotisations, l’État cherche à réduire ce différentiel, donc à limiter l’incitation à l’informel.
Le discours explique aussi l’enjeu macroéconomique. L’évasion, décrite comme financière et sociale, aurait dominé ces dernières années. Elle aurait contribué à assécher le système de protection et à réduire les recettes de l’État. L’objectif affiché est de replacer l’activité dans l’orbite officielle, et donc de récupérer des revenus publics.
Le diagnostic de fond : emplois non déclarés, exclusion de la main-d’œuvre libanaise, économie informelle
La logique de la réforme est justifiée par un constat de dérive. Des entreprises auraient recouru à des travailleurs étrangers non déclarés. Ce choix aurait eu plusieurs effets. Il aurait exclu une partie de la main-d’œuvre libanaise de secteurs entiers. Il aurait épuisé les ressources de la sécurité sociale. Il aurait fait sortir une part importante de l’activité économique du cadre officiel. Enfin, il aurait réduit les recettes de l’État.
Ce passage éclaire la manière dont la question migratoire se transforme en question budgétaire. Le travail irrégulier n’est pas seulement une question d’emplois. C’est une question de cotisations, de fiscalité, et de capacité de l’État à financer ses services. Dans un pays en crise, cet argument devient immédiatement plus audible que le seul argument identitaire.
Régulariser plutôt que subir : la “mise en conformité” comme instrument principal
La décision 1/157 ne se limite pas à interdire. Elle propose un mécanisme de mise en conformité. Son article deux est décrit comme définissant une procédure claire pour régulariser la situation de travailleurs étrangers en infraction.
Le champ couvert est large. Il inclut ceux qui sont entrés de manière régulière. Il inclut ceux dont les permis de travail ont expiré. Il inclut ceux qui travaillent chez un employeur différent de celui auprès duquel ils sont déclarés. Il inclut aussi les ressortissants syriens entrés légalement, quel que soit le type de résidence.
La procédure est décrite comme administrative et structurée. Elle passe par le dépôt de demandes de régularisation auprès du ministère du Travail, accompagnées des documents requis. L’idée affichée est de remplacer les arrangements au cas par cas par une logique d’ordre légal, et d’éviter les traitements arbitraires.
Cette architecture révèle une intention : réduire l’informel sans déclencher un choc social brutal. Régulariser permet de capter des cotisations. Cela permet aussi d’éviter une économie qui continue à fonctionner, mais dans l’ombre. C’est une approche de récupération, plus qu’une approche de rupture.
Le cas syrien : la question du séjour devient un filtre, mais pas une exception
La mention explicite des ressortissants syriens a une portée particulière. Elle reconnaît une réalité : une part importante de la main-d’œuvre étrangère est liée à une présence syrienne, et cette présence a des formes administratives diverses. En incluant les Syriens entrés légalement, quel que soit leur type de résidence, le dispositif cherche à éviter un vide juridique.
En même temps, il redéfinit le cadre. Il n’y a pas de “statut social” qui dispense de la régulation du travail. La logique décrite est celle de l’alignement : résidence claire, travail déclaré, employeur responsable, et cotisations payées.
Le discours tente ainsi de neutraliser deux critiques opposées. La première critique dirait que l’État vise une communauté. La seconde dirait que l’État ferme les yeux sur une masse de travail informel. En mettant les Syriens dans la même matrice juridique, le dispositif veut apparaître à la fois égal et ferme.
Une difficulté reconnue : le manque d’inspecteurs et le risque d’une application inégale
La stratégie est ambitieuse, mais un obstacle est explicitement reconnu : le déficit d’inspecteurs au ministère du Travail. C’est un détail décisif, car il conditionne la réalité de l’exécution. Sans inspecteurs, l’employeur peut continuer à contourner. Sans contrôles, le permis préalable reste un texte.
Le même diagnostic souligne que la pression parlementaire et médiatique augmente. Des commissions parlementaires suivraient le dossier depuis leur rôle de contrôle, précisément pour éviter un scénario déjà vécu où la loi reste lettre morte.
Ce point révèle une tension. L’État annonce une reprise en main. Il doit ensuite prouver qu’il a la capacité matérielle de contrôler. Sinon, l’annonce se transforme en épisode, puis disparaît.
La pression syndicale : “appliquer immédiatement” et cesser d’employer ou d’héberger des travailleurs illégaux
En parallèle, le mouvement syndical renforce la pression. La confédération syndicale est décrite comme appelant les employeurs à respecter totalement la décision 1/157 et à l’appliquer immédiatement, au nom de l’intérêt général et de la protection des travailleurs libanais.
Le discours syndical est plus direct. Il insiste sur la régularisation comme porte d’entrée indispensable pour protéger le marché du travail. Il appelle les entreprises à régulariser leur situation et à ne plus employer, ni même héberger, un travailleur en situation illégale, afin d’éviter des conséquences juridiques devenues “inévitables”.
L’emploi du mot “inévitable” est révélateur. Il vise à créer une peur rationnelle chez l’employeur. Il signifie que l’État prétend passer du conseil à la sanction.
Ce que change l’obligation de déclaration : concurrence, salaires, et recettes sociales
L’obligation de déclaration de chaque travailleur étranger et son enregistrement chez un employeur précis est présentée comme la clé. Elle change la concurrence. Elle réduit la zone grise qui permet à une entreprise de fonctionner avec une masse salariale “invisible”. Elle change aussi la dynamique salariale, car un travail non déclaré tire mécaniquement les rémunérations vers le bas.
Elle change enfin les recettes sociales. Dès que le travailleur est enregistré, la cotisation existe. Dès que la cotisation existe, le système récupère une part de ressources. Dans un pays où la sécurité sociale est décrite comme fragilisée, ce mécanisme n’est pas secondaire. Il devient un pilier de stabilisation sociale.
Ce choix transforme également la question du travail informel en question de gouvernance. Si l’État peut imposer la déclaration, il prouve sa capacité à gouverner l’économie. S’il échoue, il confirme l’idée que l’informel est devenu le régime normal.
Le risque d’un déplacement de l’informel : vers la sous-traitance et la dissimulation
Un effet pervers est possible. Quand la pression monte sur l’employeur direct, une partie de l’économie peut se déplacer vers des formes plus difficiles à contrôler. Sous-traitance en cascade, faux indépendants, micro-entreprises fictives, et rotation rapide de personnel. La loi peut donc créer une nouvelle ingénierie de contournement.
C’est pour cela que la responsabilité totale de l’employeur est centrale. Elle vise à rendre coûteuse la dissimulation, quel que soit l’habillage administratif. Mais cette responsabilité doit être suivie de contrôles. Sinon, elle reste théorique.
La régularisation, elle aussi, peut produire des contournements si elle est perçue comme une amnistie permanente. Si chacun attend une nouvelle “fenêtre” de mise en conformité, le système devient un cycle sans fin. Le mécanisme annoncé doit donc être cadré dans le temps, et appliqué de manière stable.
Un pari politique : restaurer l’État par un dossier quotidien
Le dossier de la main-d’œuvre étrangère et du travail informel est choisi comme un terrain où l’État peut regagner de l’autorité, car il touche le quotidien. Il touche l’emploi. Il touche les entreprises. Il touche la sécurité sociale. Il touche les recettes.
La stratégie affichée repose sur quatre piliers simples : coordination avec la Sûreté générale, permis préalable, enregistrement obligatoire, et sanctions pour l’employeur. Elle est complétée par une porte de sortie, la régularisation, afin d’éviter que l’économie ne bascule dans un affrontement social massif.
L’efficacité de cette reprise en main dépendra d’un point concret : la capacité à contrôler, malgré le manque d’inspecteurs, et malgré une économie déjà habituée à fonctionner hors cadre. C’est là que se jouera le véritable test annoncé, bien plus que dans les discours.


