Oumma contre Patria : L’Affrontement Théologique et Politique au Liban

Le Liban, un pays déchiré par des tensions religieuses et communautaires, est profondément marqué par la confrontation entre deux logiques antithétiques : la notion de patria, enracinée dans la tradition chrétienne et occidentale, et celle de la oumma, qui prévaut dans la pensée islamique. Cette opposition reflète des conceptions radicalement différentes de l’identité collective et de la structure de l’État, mettant en lumière la difficulté à construire un Liban viable et inclusif pour toutes ses composantes.

La Patria et l’État-Nation Occidental

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Le concept de patria tire ses origines du droit romain et du droit canon chrétien. Au fil des siècles, il a évolué pour devenir une pierre angulaire de l’État-nation en Occident. La patria désigne la terre des pères, une entité politique qui unit les citoyens autour d’une identité commune, souvent renforcée par des racines chrétiennes. En effet, pour les chrétiens, Jésus-Christ, à la fois humain et divin, représente la figure centrale de la foi, une référence absolue pour l’incarnation de la divinité dans la chair. Cette théologie sous-tend une conception de l’État où les citoyens partagent une allégeance commune à une patrie (patria) incarnée dans un territoire national.

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Historiquement, la patria s’est consolidée en Europe avec la montée des États-nations à partir du XVIe siècle, notamment après les guerres de religion qui ont abouti aux traités de Westphalie (1648). Ces traités ont été les premiers à définir des frontières étatiques stables et à instaurer des conditions de coexistence pacifique entre catholiques et protestants, un jalon essentiel dans la formation des nations modernes (Lapp, Ralph, The Road to Westphalia, p. 45).

La Patria existe-t-elle vraiment à l’ombre du système féodal qui régit le système politique libanais ?

La question de savoir si la Patria existe véritablement au Liban sous le système féodal qui gouverne le pays est complexe. Elle touche à la nature profonde de l’État libanais, à son identité nationale, et à la façon dont son système politique est structuré autour de réseaux clientélistes et confessionnels. À première vue, la Patria, en tant qu’idée d’une nation unifiée où tous les citoyens sont égaux et solidaires sous un même drapeau, semble en contradiction avec la réalité féodale et confessionnelle du pays.

1. Un Système Politique Féodal

Le Liban est souvent qualifié de féodal en raison de la manière dont le pouvoir est réparti entre des familles politiques influentes, qui agissent comme des seigneurs locaux, souvent à travers un système de clientélisme. Ces familles, issues de diverses confessions religieuses, dominent le paysage politique, économique et social libanais depuis des décennies. Elles maintiennent leur pouvoir en échangeant des faveurs contre des votes et des loyautés, perpétuant ainsi un système où la population dépend de ces chefs pour accéder à des services publics, à des emplois et à des avantages sociaux.

  • Clientélisme confessionnel : Le système confessionnel du Liban, dans lequel les postes de pouvoir sont distribués en fonction des appartenances religieuses, renforce cette structure féodale. Chaque communauté est dirigée par un ou plusieurs chefs qui contrôlent l’accès aux ressources et au pouvoir. Ces leaders jouent souvent sur les peurs et les divisions pour renforcer leur contrôle.
  • État faible : Le pouvoir central, c’est-à-dire l’État libanais, est faible et fragmenté. Les institutions étatiques sont minées par la corruption, l’ingérence extérieure et les rivalités internes. Cela empêche la formation d’un véritable projet national qui transcenderait les divisions confessionnelles et favoriserait une Patria libanaise unifiée.

2. La Patria : Un Idéal Brisé par les Divisions

L’idée de Patria repose sur un sentiment d’appartenance nationale qui dépasse les identités religieuses, ethniques ou communautaires. Pourtant, au Liban, ce concept est continuellement mis à mal par la fragmentation confessionnelle et la gestion féodale du pouvoir. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi cet idéal reste difficile à atteindre :

  • Les loyautés communautaires : La majorité des Libanais s’identifient d’abord par leur confession religieuse ou leur appartenance régionale avant de se sentir membres d’une nation. La méfiance entre les différentes communautés, exacerbée par des décennies de guerres civiles et de conflits régionaux, affaiblit l’idée de Patria.
  • Ingérences extérieures : Le Liban est également soumis à l’influence de puissances étrangères, telles que l’Iran, l’Arabie Saoudite, ou encore la France, qui soutiennent différentes factions politiques et confessionnelles. Cela contribue à fragmenter davantage l’unité nationale et à affaiblir l’autorité de l’État central.

3. Des Tentatives de Revitalisation de la Patria

Malgré ces obstacles, des mouvements et des événements récents montrent qu’il existe un désir latent d’une Patrialibanaise plus inclusive et égalitaire :

  • Les mouvements populaires de 2019 : Les manifestations de 2019, aussi appelées la « révolution d’octobre », ont marqué une tentative des Libanais, en particulier de la jeunesse, de dépasser les clivages confessionnels. Les manifestants réclamaient la fin du système confessionnel et féodal, la transparence, et une réforme politique en profondeur. Bien que ces manifestations n’aient pas encore abouti à des changements structurels majeurs, elles ont révélé un désir profond de construire une Patria où tous les citoyens, indépendamment de leur appartenance communautaire, auraient un rôle égal à jouer dans l’avenir du pays.
  • La crise économique et financière : L’effondrement économique du Liban a mis à nu les failles du système politique. Cette crise pourrait paradoxalement ouvrir la voie à des réformes qui remettraient en question le système féodal actuel et favoriseraient la mise en place d’un véritable État de droit, condition nécessaire à l’émergence d’une Patria unifiée.

4. Une Patria Possible ?

Si la Patria libanaise existe aujourd’hui, c’est surtout à un niveau symbolique ou aspirationnel. Elle est portée par certains segments de la société, notamment la jeunesse, les intellectuels, et les acteurs de la société civile, qui rêvent d’un Liban uni, libre des divisions confessionnelles et féodales. Cependant, cette vision se heurte encore à la réalité du pouvoir politique actuel, dominé par des élites confessionnelles et clientélistes qui résistent au changement.

Pour que la Patria devienne une réalité tangible au Liban, plusieurs conditions doivent être réunies :

  • Réforme politique : Le Liban doit réformer son système politique pour en finir avec le confessionnalisme institutionnalisé et promouvoir un système basé sur la compétence, la transparence, et la représentation égale de tous les citoyens, indépendamment de leur confession.
  • Renforcement de l’État : Un État fort, capable de défendre l’intérêt général et de fournir des services publics équitables, est essentiel pour dépasser les logiques féodales et communautaires. Cet État doit être indépendant des ingérences extérieures et redevable à ses citoyens.
  • Renouveau du contrat social : Un nouveau contrat social, basé sur l’inclusion, la justice sociale et la solidarité nationale, pourrait aider à réconcilier les différentes communautés libanaises autour d’un projet commun. Cela nécessiterait un dialogue national sincère et un effort concerté pour dépasser les divisions historiques.

La Patria au Liban, sous le système féodal actuel, est plus un idéal qu’une réalité concrète. Si elle existe dans les aspirations d’une partie de la population, elle est constamment fragilisée par un système politique qui favorise les allégeances communautaires et confessionnelles. Néanmoins, des mouvements citoyens et des crises majeures montrent qu’il existe un potentiel pour que cet idéal devienne une réalité. Cela nécessitera des réformes profondes et un véritable effort national pour transcender les divisions et construire un État qui représente et protège tous ses citoyens de manière équitable.

La Oumma : Communauté Transnationale des Croyants

En contraste, l’islam prône le concept de oumma, qui dépasse les frontières territoriales et politiques pour embrasser une communauté globale des croyants musulmans. La oumma, mot dérivé de la racine arabe oum (mère), se réfère à une entité spirituelle et collective où la communauté des fidèles prime sur l’État ou la nation. Contrairement à la patria, qui s’ancre dans une dimension territoriale et nationale, la oumma ne se limite pas à un espace géographique particulier. Elle incarne une solidarité transnationale où les liens religieux surpassent les identités étatiques.

Cet antagonisme entre patria et oumma se traduit par des divergences profondes sur la conception de l’autorité, de la loi et de la citoyenneté. La priorité donnée à la oumma dans l’islam s’exprime par la centralité de la charia (loi islamique) comme source première de législation, défiant les cadres juridiques laïques des États modernes. Ainsi, pour les musulmans, l’allégeance à la oumma prime souvent sur celle à une entité nationale comme le Liban, exacerbant les tensions entre les communautés religieuses.

Liban : L’Impossible Synthèse entre Oumma et Patria ?

Le conflit entre oumma et patria au Liban prend une forme aiguë dans le contexte de la guerre civile et des tensions interconfessionnelles qui en découlent. Comme l’a formulé Bachir Gemayel, figure éminente du camp chrétien durant la guerre civile libanaise : « Nous avons été attaqués en tant que chrétiens et nous nous sommes défendus en tant que Libanais. » Cette déclaration met en lumière la perception chrétienne du Liban comme une patria, où l’identité nationale prévaut sur l’appartenance religieuse. Pour les chrétiens libanais, la patria représente une entité politique autonome, défensive contre les aspirations transnationales de la oumma.

En revanche, du côté musulman, notamment chiite, la oumma joue un rôle prépondérant. Le Hezbollah, mouvement chiite influent soutenu par l’Iran, incarne cette allégeance à une oumma transnationale chiite qui s’étend de l’Iran à l’Irak en passant par le Liban. Cette dynamique est renforcée par les alliances régionales, faisant du Liban un champ de bataille par procuration pour des puissances extérieures, comme l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui cherchent à étendre leur influence par le biais de la oumma (Saad-Ghorayeb, Amal, Hizbullah: Politics and Religion, p. 134).

Une Coexistence Impossible ?

L’imbrication de ces deux logiques rend la construction d’un État libanais stable et unifié extrêmement difficile. Alors que les chrétiens tentent de préserver une identité nationale ancrée dans le concept de patria, les musulmans, qu’ils soient sunnites ou chiites, manifestent souvent une loyauté qui dépasse les frontières de l’État-nation. Cette divergence se retrouve dans la dynamique régionale, où les sunnites, sous l’influence de l’Arabie Saoudite, et les chiites, sous celle de l’Iran, sont tiraillés entre leur appartenance religieuse et leurs obligations civiques envers le Liban.

Cette situation complexe s’apparente à celle des guerres de religion en Europe, où les tensions entre catholiques et protestants ont mené à des siècles de conflits avant de parvenir à une forme de coexistence par les traités de Westphalie. Or, un « second accord de Westphalie », cette fois entre islam et christianisme, est-il possible au Liban pour instaurer une citoyenneté partagée, au-delà des appartenances religieuses ?

Vers un Liban Post-Patria et Post-Oumma ?

Le Liban, pris entre la logique de la patria et celle de la oumma, semble condamné à une forme hybride d’État, constamment menacé par les aspirations concurrentes de ses différentes communautés religieuses. La question reste ouverte : peut-on envisager une solution juridique et politique qui transcende ces deux concepts ? Faut-il inventer un modèle de citoyenneté qui ne soit ni basé sur la patria ni sur la oumma, mais sur un nouveau paradigme de coexistence ? Les réflexions de Samuel Huntington dans Le choc des civilisations et les critiques d’Edward Said dans L’Orientalisme peuvent nous éclairer sur cette question, mais la réponse, elle, reste à inventer (Huntington, Samuel, The Clash of Civilizations, p. 45 ; Said, Edward, Orientalism, p. 22).

Le Liban, souvent décrit comme un « message » de coexistence entre les civilisations, pourrait-il réussir à dépasser ce clivage et offrir un modèle innovant de citoyenneté partagée, ou bien sera-t-il à jamais tiraillé entre oumma et patria ?

La tension entre la Oumma et la Patria

La question de la tension entre Oumma et Patria au Liban peut être approfondie à travers plusieurs dimensions qui mettent en lumière les enjeux politiques, sociaux et historiques de cette dualité. Il s’agit non seulement de comprendre ces concepts en eux-mêmes, mais aussi d’analyser comment ils influencent la construction de l’identité nationale et les dynamiques de pouvoir au Liban, notamment au sein de ses différentes communautés religieuses.

1. Oumma et Patria : Deux Logiques Antinomiques

La Oumma et la Patria renvoient à deux logiques politiques et identitaires fondamentalement distinctes. La Oumma, dans le contexte islamique, est la communauté des croyants musulmans, unis par la foi et transcendant les frontières géographiques. Elle privilégie une identité religieuse collective qui s’étend au-delà des nations. En revanche, la Patriareprésente une identité nationale ancrée dans un territoire, avec un État souverain gouverné par des lois séculières. Ce concept tire son origine de l’idée de la patrie occidentale et de la notion de citoyenneté.

Au Liban, ces deux logiques se manifestent principalement dans l’opposition entre les communautés musulmanes, pour qui l’appartenance à la Oumma peut parfois primer sur l’allégeance à l’État libanais, et les communautés chrétiennes, particulièrement maronites, pour qui la Patria constitue le cadre fondamental de l’identité nationale.

2. La Dualité au Cœur de la Guerre Civile Libanaise (1975-1990)

La guerre civile libanaise peut être vue comme une manifestation violente de cette tension entre la Oumma et la Patria. D’un côté, les mouvements nationalistes chrétiens, comme les Phalanges de Pierre Gemayel, ont défendu une vision du Liban en tant qu’État indépendant, chrétien ou multiconfessionnel, mais avant tout libanais. Ils voulaient préserver l’identité nationale du Liban, distincte de l’Islam arabe ou des intérêts régionaux.

De l’autre côté, des groupes musulmans, notamment palestiniens et plus tard chiites avec le Hezbollah, s’inscrivent dans une lutte plus large pour la cause arabe ou islamique, où la Oumma est un cadre d’appartenance fondamental. Pour ces groupes, la solidarité avec les frères musulmans, qu’ils soient palestiniens, iraniens, ou syriens, prime souvent sur les considérations nationales. En ce sens, le Hezbollah, soutenu par l’Iran, se voit non seulement comme un défenseur du Liban mais aussi comme un acteur de la résistance islamique globale, intégrée dans la Oumma chiite.

Le sociologue Samir Khalaf, dans Civil and Uncivil Violence in Lebanon, explique que cette opposition entre ces deux logiques a fragmenté la société libanaise et a empêché la constitution d’une identité nationale unifiée (Khalaf, 2002, p. 114). L’État libanais est ainsi affaibli, tiraillé entre des allégeances transnationales et des projets nationalistes conflictuels.

3. Le Hezbollah : Symbole de la Oumma au Liban

Le Hezbollah incarne cette tension dans sa forme la plus exacerbée. Fondé en 1982 dans le contexte de l’invasion israélienne du Liban, il se présente à la fois comme un mouvement de résistance libanaise et un acteur au service de la Oumma islamique chiite. Sa loyauté envers l’Iran, à travers le concept de « Wilayat al-Faqih » (gouvernance du juriste islamique), dépasse le cadre du nationalisme libanais, pour adopter une vision transnationale qui fusionne l’identité religieuse avec une mission politico-religieuse globale.

Augustus Richard Norton, dans Hezbollah: A Short History, décrit comment le Hezbollah fonctionne comme un État dans l’État, avec ses propres milices, ses services sociaux et sa base de soutien parmi les chiites. Cependant, il insiste également sur le fait que ce parti ne fait pas seulement allégeance à l’Iran, mais qu’il se positionne en défenseur des causes islamiques mondiales (Norton, 2007, p. 126-127). Cela le place en opposition avec les forces politiques libanaises chrétiennes et sunnites, pour qui l’État libanais doit être souverain et indépendant.

4. Le Liban : Nation ou Bastion de la Oumma ?

Le Liban se retrouve donc divisé entre ces deux logiques. D’un côté, la communauté chrétienne, surtout maronite, soutient une vision patriotique, où le Liban est une Patria distincte, héritière de la tradition phénicienne et méditerranéenne, et dont les liens avec l’Occident, notamment la France, sont historiques. De l’autre, des factions musulmanes, comme celles représentées par le Hezbollah, sont davantage orientées vers la Oumma, et voient le Liban comme une composante d’une lutte plus vaste pour la justice islamique dans le monde arabe.

Cette dualité a des répercussions directes sur la politique libanaise. Lors des conflits internes ou des crises politiques, cette fracture entre les visions nationalistes et transnationales est souvent réactivée. Par exemple, la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah a mis en évidence cette dualité. Alors que certains Libanais voyaient le Hezbollah comme un rempart contre l’agression israélienne, d’autres le percevaient comme un facteur de déstabilisation, au service d’intérêts iraniens et syriens plutôt que ceux du Liban.

5. Vers une Réconciliation ou une Aggravation de la Division ?

La question demeure de savoir si le Liban peut réussir à réconcilier ces deux logiques ou s’il est condamné à une division perpétuelle. Plusieurs analystes ont suggéré que la solution pourrait résider dans un nouveau contrat social, qui permettrait de concilier les aspirations transnationales de certaines communautés avec les exigences d’un État-nation fort et souverain. Cela impliquerait de reconnaître la pluralité des identités libanaises tout en renforçant la légitimité et l’autorité de l’État.

Des efforts pour construire un État fondé sur le pluralisme et le respect des différentes identités existent, mais ils sont continuellement freinés par des rivalités politiques, des interférences étrangères et la fragilité de l’économie libanaise.

Le Liban reste pris dans cette opposition entre la Oumma et la Patria. La Oumma transcende les frontières et lie les communautés musulmanes du Liban à un destin global, tandis que la Patria tente de forger une identité nationale fondée sur l’héritage, l’histoire et la souveraineté du territoire libanais. Pour que le Liban puisse se stabiliser et prospérer, il est nécessaire de trouver un équilibre entre ces deux forces, ce qui suppose une réforme en profondeur du système politique et des compromis difficiles entre les acteurs nationaux et transnationaux.

Les Conséquences de la tension entre Oumma et Patria

La question de la tension entre Oumma et Patria au Liban ouvre de nombreuses autres dimensions qui vont au-delà des simples oppositions religieuses et nationales. Ces dimensions touchent à des enjeux culturels, sociaux, économiques, géopolitiques et philosophiques. Voici quelques-unes des dimensions supplémentaires que cette question permet d’explorer :

1. Identité Fragmentée et Pluralisme Confessionnel

Le Liban est un pays composé de multiples communautés religieuses, chacune ayant ses propres références identitaires. La coexistence de ces communautés a historiquement conduit à un pluralisme confessionnel unique dans le monde arabe, mais aussi à une fragmentation de l’identité nationale. La tension entre la Oumma, qui appelle à une identité islamique transnationale, et la Patria, qui appelle à une souveraineté nationale fondée sur l’indépendance et la diversité, exacerbe cette fragmentation.

Cela soulève des questions sur l’appartenance et la citoyenneté : quelle est la place d’un Libanais musulman chiite, qui s’identifie à la Oumma iranienne, au sein d’un État libanais fondé sur un pacte national multiconfessionnel ? La question se pose aussi pour les communautés chrétiennes qui, souvent, ont une vision plus tournée vers l’Occident. Ce pluralisme a permis une diversité culturelle et religieuse, mais a également affaibli la capacité de l’État à construire une identité nationale forte.

2. Souveraineté Nationale et Influence Étrangère

La tension entre Oumma et Patria met en lumière la difficulté du Liban à maintenir une souveraineté nationaleindépendante face à des influences étrangères. Le Liban est constamment tiraillé entre des influences régionales et internationales, notamment l’Iran (qui soutient le Hezbollah), la Syrie (avec ses propres intérêts au Liban), l’Arabie saoudite (qui soutient la communauté sunnite), et l’Occident (qui a traditionnellement soutenu les chrétiens maronites). Chaque acteur cherche à instrumentaliser les différentes communautés libanaises pour ses propres objectifs, exacerbant ainsi les divisions internes.

L’influence de la Oumma (notamment via le Hezbollah et son lien avec l’Iran) affaiblit la notion de souveraineté nationale, en rendant le Liban vulnérable aux agendas transnationaux. La dimension de l’ingérence étrangère devient ainsi un thème central, car elle remet en question la capacité du Liban à être un État indépendant, capable de formuler une politique étrangère autonome.

3. Sectarisme et Paralysie Politique

La question de la Oumma et de la Patria aggrave également la paralysie politique du Liban, où le système de partage du pouvoir, basé sur des quotas confessionnels, crée une rigidité institutionnelle. Ce sectarisme politique, hérité du Pacte national de 1943, perpétue les divisions entre les différentes communautés.

Le système est conçu pour équilibrer les différentes factions, mais il s’avère inefficace face aux crises nationales, car chaque groupe religieux a ses propres priorités et intérêts, souvent liés à des agendas régionaux ou transnationaux. La tension entre les aspirations à un État moderne et la survie des identités religieuses et communautaires alimente la méfiance mutuelle et complique la mise en œuvre de réformes politiques.

4. Economie : Dépendance et Autarcie Communautaire

L’opposition entre Oumma et Patria a des répercussions directes sur l’économie libanaise, en particulier dans un pays où les institutions sont souvent faibles et où l’économie est fragmentée par secteur confessionnel. Certaines communautés, comme celle du Hezbollah, ont mis en place des réseaux économiques autonomes, souvent soutenus par des financements étrangers (notamment l’Iran pour le Hezbollah). Cela crée des économies parallèles, hors du contrôle de l’État, rendant difficile une gestion économique nationale unifiée.

En parallèle, le système économique libanais repose sur un modèle néolibéral qui favorise les élites confessionnelles et aggrave les inégalités sociales. Les crises économiques successives du pays, notamment l’effondrement financier de 2019, montrent l’incapacité de l’État à réguler une économie structurée par des intérêts communautaires.

5. Culture et Mémoire Collective

La tension entre Oumma et Patria impacte également la mémoire collective et les représentations culturelles du Liban. Les différentes communautés religieuses ont des récits historiques divergents, ce qui fragmente la mémoire nationale. Les maronites, par exemple, mettent en avant une histoire de résistance chrétienne et d’alliance avec l’Occident, tandis que les chiites peuvent insister sur leur marginalisation historique et leur combat contemporain au nom de la résistance islamique.

Cette divergence rend difficile la construction d’un récit national commun. Les mémoires traumatiques de la guerre civile (1975-1990) restent vives, et chaque communauté interprète ces événements selon ses propres références. Cela renforce la fracture identitaire entre la vision nationale (Patria) et la vision transnationale (Oumma).

6. Changements Démographiques et Sociétaux

Les tensions entre Oumma et Patria sont aussi liées à des changements démographiques importants. Le poids démographique croissant de la communauté chiite, en particulier, modifie les dynamiques de pouvoir au sein du pays. Cette communauté, longtemps marginalisée, occupe désormais une place centrale dans la politique libanaise grâce à la montée en puissance du Hezbollah. Cela crée des peurs et des réactions au sein des autres communautés, notamment les chrétiens et les sunnites, qui craignent une domination chiite.

De plus, la diaspora libanaise, surtout chrétienne, joue un rôle important dans le maintien d’un lien avec l’Occident, renforçant l’idée d’une Patria connectée aux valeurs européennes. La migration et les nouvelles générations influencées par des idées globales contribuent également à redéfinir les frontières de l’identité libanaise.

7. Philosophie Politique : Nation, Communauté et Individu

La question entre Oumma et Patria ouvre aussi une réflexion philosophique plus profonde sur les concepts de communauté, de nation et d’individu. En Occident, l’État moderne s’est construit autour de l’idée de citoyenneté et de souveraineté nationale, mais dans le monde arabe, ces concepts coexistent souvent avec des identités communautaires ou religieuses.

Le modèle de la Oumma propose une vision où l’appartenance religieuse prime sur la citoyenneté nationale. Ce modèle soulève des questions sur le rapport entre l’individu et la communauté, et entre la loi religieuse et la loi civile. Le concept de Patria, en revanche, privilégie une citoyenneté fondée sur des institutions laïques et une unité territoriale, mais peut également se heurter aux réalités de la fragmentation religieuse et ethnique.

8. Géopolitique : Le Liban, Carrefour des Enjeux Régionaux

Le Liban est un carrefour géopolitique où s’affrontent les grandes puissances régionales et mondiales. La question de la Oumma et de la Patria a des implications pour les relations entre le Liban et ses voisins (Israël, Syrie, Iran, Arabie Saoudite), ainsi que pour les grandes puissances comme les États-Unis, la France et la Russie. Le Hezbollah, par exemple, est un acteur majeur dans la stratégie iranienne de projection de pouvoir dans le Levant, tandis que certaines factions chrétiennes continuent de regarder vers la France pour un soutien.

Ces dimensions géopolitiques façonnent les politiques intérieures et extérieures du Liban, qui se trouve souvent pris au piège entre des agendas externes contradictoires.

Conclusion

La tension entre Oumma et Patria au Liban, symbolique des fractures identitaires, religieuses, et politiques, reflète les complexités d’un pays où l’appartenance communautaire et la souveraineté nationale peinent à coexister harmonieusement. Le Liban, pris dans un tourbillon d’influences extérieures et de rivalités internes, demeure à la croisée des chemins entre une vision transnationale, incarnée par l’idéologie de la Oumma, et une quête de cohésion nationale fondée sur la Patria.

Les enjeux soulevés par cette tension traversent plusieurs dimensions : de la fragmentation identitaire à la paralysie politique, de l’influence étrangère à la structuration économique parallèle, et des mémoires collectives divergentes aux changements démographiques et sociétaux. Chaque facette de cette tension appelle à une réflexion approfondie sur la manière de concilier des identités multiples dans un cadre national, tout en résistant aux pressions d’ingérences extérieures.

Vers une Réconciliation des Identités : Perspectives Futures

Pour sortir de cette impasse et ouvrir de nouvelles perspectives de stabilité, il semble nécessaire de repenser le projet libanais à travers plusieurs axes complémentaires :

  1. Renforcer une Citoyenneté Inclusive : Il est impératif de construire une identité nationale fondée sur la citoyenneté plutôt que sur l’appartenance religieuse. Cela passe par la mise en place d’un cadre juridique qui transcende les divisions confessionnelles et garantit l’égalité des droits pour tous les citoyens, indépendamment de leurs affiliations communautaires. Une révision du système politique confessionnel pourrait être envisagée pour réduire la fragmentation et encourager une solidarité nationale fondée sur des valeurs communes.
  2. Créer un Dialogue Intercommunautaire : La réconciliation passe par le dialogue intercommunautaire, non seulement entre les élites politiques, mais surtout au niveau de la société civile. Il est essentiel de promouvoir des espaces de rencontre et d’échange où les diverses communautés libanaises peuvent aborder leurs différences et leurs similitudes dans un cadre de respect mutuel. Ce dialogue peut permettre de créer une mémoire collective partagée et de guérir les blessures historiques qui continuent de diviser le pays.
  3. Réduire l’Ingérence Étrangère : L’influence des puissances étrangères, qu’elle provienne de l’Iran, de l’Arabie saoudite, de la Syrie ou de l’Occident, doit être réduite pour permettre au Liban de retrouver sa souveraineté. Un renforcement des institutions nationales, combiné à une diplomatie équilibrée, pourrait aider le Liban à naviguer entre les intérêts régionaux sans devenir un champ de bataille pour des agendas externes.
  4. Réformer l’Économie et Réduire les Inégalités : La refonte de l’économie libanaise est cruciale pour assurer une justice sociale qui dépasse les loyautés communautaires. Lutter contre les économies parallèles et assurer une répartition plus équitable des richesses pourrait diminuer les tensions entre les communautés et renforcer la cohésion nationale. En mettant l’accent sur des secteurs créateurs d’emplois et non confessionnels, le Liban pourrait réduire les dépendances aux financements étrangers et autonomiser ses citoyens.
  5. Éducation à la Tolérance et au Pluralisme : Enfin, il est essentiel de promouvoir une éducation basée sur le pluralisme et la tolérance, qui valorise les diverses identités culturelles et religieuses tout en favorisant un sentiment d’appartenance commune. Les jeunes générations doivent être formées à reconnaître la richesse de la diversité libanaise et à éviter les pièges du sectarisme et de l’exclusivisme idéologique.

Une Vision d’Avenir pour le Liban

En adoptant ces pistes de réformes, le Liban peut espérer construire une société plus cohérente et résiliente, capable de surmonter les défis posés par la double logique de la Oumma et de la Patria. Plutôt que de choisir entre l’une ou l’autre, l’avenir du Liban pourrait reposer sur une synthèse : une Patria inclusive qui valorise la diversité religieuse et culturelle, tout en s’ouvrant à des identités transnationales, mais sans sacrifier sa souveraineté nationale.

La clé réside dans l’équilibre : permettre à chaque communauté de s’épanouir, tout en renforçant une nation libanaise unifiée, capable de résister aux pressions extérieures et d’offrir à ses citoyens un projet commun. Dans ce cadre, la tension entre Oumma et Patria, loin de disparaître, pourrait devenir une force motrice pour un Liban renouvelé, où les identités multiples coexistent dans un respect réciproque, au service de la paix et de la prospérité partagée.

Références

·  Lapp, Ralph, The Road to Westphalia, New York: HarperCollins, 1971.

·  Saad-Ghorayeb, Amal, Hizbullah: Politics and Religion, London: Pluto Press, 2002.

·  Huntington, Samuel, The Clash of Civilizations, New York: Simon & Schuster, 1996.

·  Said, Edward, Orientalism, New York: Pantheon Books, 1978.

· Croxton, D. (1999). The Peace of Westphalia of 1648 and the Origins of Sovereignty. The International History Review, 21(3), 569-591.

· Bernard R. Jabre (2022). Oumma contre Patria. L’Orient-Le Jour.

· Norton, A. R. (2007). Hezbollah: A Short History. Princeton University Press.

· Roy, O. (2002). L’Islam mondialisé. Seuil.

· Taylor, C. (2007). A Secular Age. Harvard University Press.

·Khalaf, S. (2002). Civil and Uncivil Violence in Lebanon: A History of the Internationalization of Communal Conflict. Columbia University Press.

Bernard Raymond Jabre

Email : bjabre@aleph.bz

Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.