Fracture croissante entre les élites politiques et la société
Le climat politique libanais connaît une détérioration accentuée, où la déconnexion entre les élites et la population ne cesse de s’approfondir. Plusieurs éditoriaux concordent pour diagnostiquer un « moment de bascule » au sein de la société libanaise, alors que la confiance populaire dans les dirigeants atteint un seuil critique. La population manifeste une lassitude généralisée à l’égard d’un système figé, où les figures politiques continuent d’occuper l’espace public malgré la succession des crises. La perception dominante est celle d’une élite préoccupée par ses équilibres internes, détachée des besoins réels des citoyens.
Cette fracture est aussi alimentée par l’absence persistante de réformes structurelles, promises à plusieurs reprises et constamment différées. L’érosion du pouvoir d’achat, l’effondrement du secteur éducatif, les pénuries chroniques d’électricité et d’eau aggravent un sentiment d’abandon. À cela s’ajoute la conviction que les élites ne paient aucun prix politique pour leur immobilisme, ce qui renforce l’idée d’une impunité structurelle.
Abstention et désengagement : les signes d’un rejet politique étendu
Le rejet du système ne s’exprime pas seulement dans les sondages ou les mouvements de protestation, mais aussi dans les comportements politiques quotidiens. À l’échelle locale, plusieurs maires chrétiens dans des localités telles que Rmeileh, Jiyyeh et Jadra ont choisi de s’abstenir de voter lors d’une consultation interne. Ce retrait stratégique, motivé par la volonté d’éviter de s’aligner sur les dynamiques conflictuelles opposant des figures comme Walid Jumblatt et Saad Hariri, symbolise une fatigue institutionnelle. Il traduit également une volonté de ne pas cautionner un jeu politique perçu comme stérile.
Ce geste, bien que circonscrit géographiquement, résonne avec un phénomène national : l’abstention électorale généralisée. Les dernières échéances ont confirmé un taux de participation en baisse, qui témoigne de la marginalisation croissante des mécanismes représentatifs. Ce désengagement ne relève pas d’une simple indifférence, mais d’un choix conscient, nourri par l’idée que le système ne produit ni alternance, ni résultats.
Un appel ambivalent à un gouvernement d’union nationale
Face à cet effondrement de la légitimité politique, certaines tribunes plaident pour la formation d’un gouvernement d’union nationale apolitique. Ce type de configuration, composé de figures dites indépendantes, est présenté comme une issue permettant d’enclencher les réformes minimales exigées par la société et les bailleurs internationaux. Les promoteurs de cette idée insistent sur la nécessité d’un exécutif qui ne soit pas soumis aux marchandages des blocs parlementaires.
Cependant, cette proposition soulève de nombreuses interrogations. D’abord, la difficulté à identifier des personnalités réellement neutres dans un paysage politique dominé par l’endogamie partisane. Ensuite, le risque que les partis traditionnels utilisent ce cadre comme un camouflage pour perpétuer leur influence, en promouvant des technocrates loyaux. Enfin, la question de la légitimité d’un tel gouvernement en l’absence de mandat populaire direct demeure posée.
La crise sociale s’aggrave dans l’attente des réformes
Sur le plan social, les signaux d’alerte se multiplient. Le coût de la vie continue de grimper, affectant directement les ménages aux revenus moyens et faibles. Le secteur de l’électricité demeure dans une impasse totale. Les tarifs des générateurs ont doublé, sans qu’aucune alternative durable ne soit proposée. Le réseau public est toujours hors d’usage dans plusieurs régions, ce qui contraint les familles à limiter leur consommation à l’essentiel, ou à vivre dans l’obscurité.
Le système éducatif, longtemps considéré comme une valeur refuge, est également frappé. Les frais de scolarité ont augmenté de plus de 50 %, forçant de nombreuses familles à retirer leurs enfants des écoles privées. Les établissements publics, quant à eux, souffrent d’un sous-financement chronique. La santé, l’alimentation, et même l’accès à l’eau deviennent des enjeux de survie pour une part grandissante de la population. Cette pression quotidienne alimente une exaspération sociale qui pourrait, selon certaines analyses, déboucher sur des formes de mobilisation incontrôlées.
Les blocages structurels entravent la mise en œuvre des réformes
Sur le plan politique, les réformes exigées par les partenaires du Liban restent bloquées. La restructuration bancaire n’avance pas. La réforme de la justice est constamment reportée, faute de consensus. L’audit de la Banque du Liban, promis à plusieurs reprises, demeure inachevé. Le programme de rationalisation des dépenses de l’État est suspendu à l’accord hypothétique avec le FMI, qui conditionne tout soutien à une série de mesures encore largement impopulaires parmi les décideurs.
Les partis au pouvoir semblent coincés entre l’obligation de répondre aux exigences des bailleurs internationaux et la crainte de perdre leurs bastions en procédant à des changements profonds. Cette ambivalence paralyse l’action publique. Le dilemme reste entier : ou bien des réformes structurelles sont adoptées au prix d’un bouleversement des équilibres traditionnels, ou bien le pays continue de s’enfoncer dans une crise multidimensionnelle.
La suite sera déterminée par la capacité – ou non – des acteurs politiques à répondre à l’ampleur des fractures, à la pression sociale croissante, et aux signaux d’alerte qui convergent depuis tous les secteurs du pays.



