D’un côté, les chiffres officiels et les études sectorielles parlent d’inflation en net ralentissement, d’un léger redressement du commerce de détail et d’une remontée des eurobonds à des niveaux un peu moins désespérés. De l’autre, les Libanais constatent que leurs revenus ne suffisent toujours pas à couvrir les dépenses de base, que les entreprises ferment ou survivent à peine, et que les banques restent incapables d’assurer un service normal. Entre ces deux réalités, un constat s’impose: même en 2025, l’économie libanaise reste, en valeur réelle, en dessous de sa taille de 2019, et les signaux qualifiés de “positifs” relèvent davantage d’un ralentissement de la chute que d’un véritable rebond.
Des indicateurs moins mauvais, mais une économie toujours en retrait
Un rapport détaillé sur le commerce de détail, publié fin novembre, illustre ce décalage. L’indice élaboré par une association de commerçants de Beyrouth avec une grande banque privée se situe au troisième trimestre 2025 à 33,89 points, contre 33,13 au trimestre précédent, sur une base 100 fixée fin 2019. La hausse existe, mais elle demeure marginale au regard de l’effondrement survenu depuis le début de la crise. Hors carburants, le volume réel des ventes a encore reculé d’environ 8,5 % en un an.
L’inflation, elle, ralentit nettement. Le même rapport indique une hausse annuelle des prix de 15,06 % au troisième trimestre 2025, contre 32,92 % un an plus tôt. D’un trimestre à l’autre, la progression passe de 2,76 % à 2,50 %. Ces chiffres marquent la sortie d’une phase quasi hyperinflationniste et traduisent une forme de stabilisation monétaire relative.
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Mais l’essentiel se joue ailleurs. Ce que ces pourcentages mesurent, ce n’est pas le retour à des prix abordables, mais la stabilisation à un niveau déjà très élevé. L’explosion des années 2019–2023 a durablement renchéri les loyers, les denrées importées, les médicaments, les carburants, les frais scolaires. Le ralentissement de l’inflation ne fait pas baisser ces prix. Il fige simplement la nouvelle échelle du coût de la vie. Les ménages qui n’ont pas accès à des revenus en dollars, ou dont les salaires dans le secteur public ont été ajustés de manière très partielle, restent confrontés aux mêmes arbitrages douloureux: réduire l’alimentation, reporter des soins, renoncer à certains déplacements.
Les analyses macroéconomiques reprises dans la presse insistent sur ce point: l’économie libanaise “reste en dessous de sa taille de 2019” en volume réel, malgré la décélération de l’inflation et quelques signaux de reprise dans des secteurs ciblés. Le produit intérieur brut, corrigé des prix, demeure inférieur à son niveau d’avant-crise, tandis que le chômage, l’émigration et la contraction de l’investissement témoignent d’une dégradation structurelle.
Une crise systémique, pas seulement conjoncturelle
La nature de la crise explique cette résistance aux bonnes nouvelles partielles. Les économistes qui suivent le Liban depuis 2019 parlent d’un choc “systémique”, combinant effondrement du système bancaire, explosion de la dette publique, fragmentation monétaire et affaissement de l’État. Ce n’est pas une simple récession suivie d’une reprise, mais une transformation profonde du fonctionnement de l’économie.
Le premier pilier de cette crise tient à la faillite de fait du secteur bancaire. Pendant des années, les banques commerciales ont recyclé les dépôts en devises en prêts massifs à l’État et à la banque centrale. Lorsque le modèle s’est brisé, les avoirs des déposants se sont retrouvés piégés dans un système incapable de rembourser en dollars réels ce qui n’était plus qu’une écriture comptable. Depuis, les comptes sont gelés ou sévèrement rationnés, les transferts à l’étranger encadrés, et la confiance, pilier même de l’intermédiation financière, s’est évaporée.
Le deuxième pilier est la dualisation de l’économie. Une partie croissante des transactions se fait en espèces, en dollars ou en livres “fraîches” issues de transferts de la diaspora. Une autre partie, plus réduite, continue de passer par les circuits bancaires, mais avec des contraintes telles que de nombreux acteurs ont choisi de les contourner. Ce basculement vers une économie de cash, tout en permettant à certains secteurs de continuer à fonctionner, prive l’État et les institutions de leviers essentiels: suivi statistique, fiscalité, contrôle des flux.
Le troisième pilier réside dans l’affaiblissement de l’appareil public. La contraction estimée de 66 % de la “financière publique” entre 2019 et 2026, mise en avant par un ancien directeur de service, illustre la réduction drastique des moyens budgétaires. Moins de recettes, moins de capacité à payer des salaires décents, moins d’investissement dans les services essentiels. Dans ce contexte, l’État peine à jouer son rôle de stabilisateur macroéconomique ou de moteur de la relance.
Enfin, la fuite des compétences complète ce tableau. Médecins, ingénieurs, enseignants, informaticiens, cadres du secteur privé et experts de l’administration ont quitté le pays par dizaines de milliers depuis 2019. Chaque départ affaiblit un peu plus la capacité de l’économie à rebondir. Les transferts qu’envoient ces expatriés soutiennent la consommation, mais la perte de capital humain réduit la productivité et la qualité des services, y compris dans les secteurs qui semblent encore dynamiques.
Une décennie perdue pour l’investissement et l’emploi
Les données disponibles sur le tissu productif confirment que le “rebond” reste très fragile. Le rapport sur le commerce de détail rappelle que près de 21 % des entreprises ont fermé définitivement depuis le début de la crise, et qu’environ 15 % ont suspendu leur activité de manière temporaire. Derrière ces pourcentages, ce sont des dizaines de milliers d’emplois qui ont disparu, souvent sans indemnité ni accompagnement.
Dans les rues commerçantes de Beyrouth comme dans les souks de province, la photographie est la même: vitrines vides, rideaux métalliques abaissés, panneaux “à louer” qui restent en place des mois durant. Des commerces familiaux, qui avaient survécu à la guerre civile et aux crises précédentes, ont été emportés en quelques années par la chute de la demande, la hausse des coûts d’importation et l’absence de crédit. Les immeubles de bureaux accueillent des espaces partagés ou des structures temporaires, là où s’alignaient autrefois des sociétés en croissance.
L’investissement est, lui aussi, entré dans une zone de quasi-paralysie. Les projets industriels, logistiques ou touristiques de long terme nécessitent une visibilité minimale sur les règles du jeu financier, le régime fiscal et la stabilité sécuritaire. Or, depuis 2019, les entrepreneurs opèrent dans un environnement caractérisé par des variations brutales du taux de change effectif, des coupures d’électricité persistantes, une justice encombrée par des contentieux liés à la crise bancaire et, depuis 2023–2024, des destructions importantes dans le Sud liées au conflit avec Israël.
Les quelques segments qui se portent mieux – restauration haut de gamme, hôtellerie ciblant la diaspora, événementiel – ne compensent pas ce recul. Ils reposent sur une clientèle en devises, souvent déconnectée du marché intérieur, et génèrent des emplois précaires, concentrés dans des zones déjà favorisées. Dans les campagnes, la hausse du coût des intrants agricoles, la destruction de terres au Sud et la baisse du pouvoir d’achat des consommateurs se traduisent par des abandons de cultures, des réductions de surfaces cultivées et une montée du travail informel.
La question bancaire, cœur du blocage
Au centre de toutes les analyses se trouve la crise bancaire, qui empêche le redémarrage du crédit et pèse sur la confiance. Les autorités monétaires, par la voix du gouverneur Karim Souaid, défendent l’idée d’une gestion ordonnée. Elles insistent sur la collégialité du conseil central, refusent l’idée d’un “droit de veto” officieux de certains responsables et dénoncent des campagnes de “désinformation” qui alimenteraient la défiance. Le message officiel met en avant la continuité de l’institution et son travail “de concert” avec le gouvernement pour restructurer le secteur et protéger les déposants.
En face, des experts indépendants et d’anciens responsables développent une lecture plus critique. Dans une analyse juridique et financière détaillée, l’un d’eux soutient que les pertes de la banque centrale ont été à tort incorporées dans l’estimation globale du “trou” bancaire et de la fuite de capitaux. À ses yeux, ces pertes relèvent de la responsabilité propre de l’institution d’émission et ne devraient pas être imputées aux déposants. Il plaide pour une reconnaissance intégrale des dépôts par les banques, sans réduction unilatérale, et pour un traitement différencié entre solvabilité et liquidité des établissements.
Ce même expert propose la création d’un fonds spécial d’environ 10 milliards de dollars, financé par les réserves libres de la banque centrale et certains actifs, pour fournir des lignes de liquidité aux banques en échange de nantissements sur leur capital ou leurs biens. Il estime qu’une telle structure permettrait de relancer progressivement les retraits, de remettre en circulation l’épargne aujourd’hui stockée en billets et de soutenir le crédit au secteur privé, sans brader les réserves d’or ni privatiser massivement les actifs publics.
Parallèlement, les associations de déposants se sont organisées. L’une d’elles a été reçue au palais présidentiel par des conseillers du chef de l’État. Ses représentants ont rappelé que la protection des épargnants faisait partie des engagements publics pris lors de l’élection de Joseph Aoun et ont présenté des propositions pour répartir les pertes en épargnant les petits comptes. Les conseillers ont répondu qu’un plan “scientifique et légal” était en préparation, sans toutefois en dévoiler les contours.
En attendant, la réalité quotidienne reste inchangée: retraits plafonnés, multiples taux de change implicites, difficulté à effectuer des paiements à l’étranger, incertitude sur la valeur réelle des dépôts en devises. Cette situation bloque l’investissement productif, fragilise le commerce extérieur et entretient une économie parallèle où les billets et les transferts informels prennent le pas sur les circuits bancaires. Tant que ce nœud ne sera pas tranché, les autres réformes – budgétaires, fiscales, sectorielles – auront un impact limité sur la perception d’un “rebond”.
Trois scénarios discutés pour les années à venir
Les économistes qui suivent le dossier libanais évoquent, à partir des données disponibles et des annonces politiques, trois grands scénarios de moyen terme, sans prétendre trancher entre eux.
Le premier scénario serait celui d’un redressement encadré par un accord solide avec le Fonds monétaire international et les bailleurs. Dans cette hypothèse, le Liban adopterait une loi de restructuration bancaire pleinement appliquée, clarifierait la répartition des pertes entre État, banques et déposants, mettrait en place une réforme fiscale progressive incluant l’économie numérique et rétablirait une trajectoire budgétaire crédible. Les eurobonds, aujourd’hui autour de 18 cents, pourraient alors remonter, traduisant une confiance accrue dans la capacité de l’État à honorer une partie de ses engagements.
Le deuxième scénario, évoqué par plusieurs commentateurs, ressemble davantage à celui d’une décennie perdue. Dans ce cas, l’absence de décisions claires sur les banques et la dette prolongerait la situation actuelle: budgets annuels adoptés sous forte contrainte, inflation modérée mais persistante, croissance faible, dualisation croissante de l’économie et maintien d’un système bancaire partiellement paralysé. L’économie resterait en dessous de son niveau de 2019 en valeur réelle pendant des années, avec un marché du travail marqué par l’émigration et l’informalité.
Le troisième scénario repose sur l’idée d’un ajustement partiel, tiré par quelques secteurs dynamiques – énergie, numérique, tourisme – intégrés aux circuits régionaux. Des projets gaziers en Méditerranée orientale, des investissements dans les infrastructures numériques et une montée en puissance de certains pôles d’innovation pourraient alors coexister avec une stagnation des services publics et des revenus de la majorité. L’économie enregistrerait une croissance en valeur, mais la disparité entre une minorité branchée sur les devises et une majorité confinée à une économie en livres resterait marquée.



