Dans un article d’opinion publié récemment, Michael Freund avance que le sud du Liban correspond historiquement au nord d’Israël. S’appuyant sur des textes bibliques, des traditions midrashiques et des vestiges historiques, l’auteur affirme que les racines du peuple juif dans cette région sont profondes.
Bien que ces revendications soient controversées surtout dans le contexte du conflit actuel, elles soulèvent des questions sur l’interconnexion entre histoire ancienne et géopolitique moderne au Moyen-Orient. Freund, qui a été directeur adjoint des communications sous le gouvernement de Benjamin Netanyahu, est connu pour ses prises de position nationalistes et ses écrits en faveur des revendications territoriales israéliennes. Cependant, ces propos ne sont pas les premiers de responsables israéliens en faveur d’une colonisation du Sud du Liban.
Son argumentaire s’inscrit clairement dans le cadre du sionisme messianique, promouvant une vision expansionniste du territoire israélien. Cet article publié par le Jerusalem Post soulève des questions cruciales sur l’instrumentalisation de l’histoire pour des projets géopolitiques actuels.
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Selon Freund, plusieurs références bibliques établissent un lien entre les régions actuellement considérées comme le sud du Liban et le territoire d’Israël biblique. Par exemple, le Livre de la Genèse mentionne Sidon comme une frontière de Canaan, tandis que le Livre de Josué décrit la région comme faisant partie des terres attribuées à la tribu d’Asher.
Le midrash va plus loin, affirmant que Dieu aurait promis à Abraham le « Promontoire de Tyr » comme partie intégrante de la Terre d’Israël. Freund évoque également la présence de lieux saints juifs dans le sud du Liban, notamment le tombeau de Zevulun à Sidon, un site de pèlerinage historique, et celui d’Oholiav ben Ahisamakh à Sojoud.
Témoignages culturels et archéologiques
L’auteur rappelle que le sud du Liban abrite certains des plus anciens témoignages de la présence juive, notamment la synagogue de Sidon, construite en 833 sur les vestiges d’un lieu de culte plus ancien. Bien que cette synagogue soit aujourd’hui abandonnée, elle témoigne de la longévité de cette présence.
D’autres sites, comme le tombeau présumé du prophète Sophonie à Jabal Safi, renforcent cette idée d’une continuité historique. Ces lieux, vénérés par les communautés juives et parfois aussi par les populations locales arabes, soulignent la richesse culturelle de cette région.
La frontière coloniale : une rupture artificielle
Freund souligne que la frontière actuelle entre Israël et le Liban est une création récente, issue de l’accord Sykes-Picot de 1916. Cet accord entre la France et la Grande-Bretagne a divisé le Moyen-Orient en zones d’influence, traçant des frontières arbitraires sans tenir compte des réalités historiques ou culturelles.
Cette séparation, estime Freund, a contribué à effacer les liens historiques entre le nord d’Israël et le sud du Liban, renforçant une vision moderne des frontières comme immuables.
Une idée controversée dans le contexte actuel
Si Freund reconnaît que traduire ces revendications historiques en réalité politique reste complexe, il n’en propose pas moins de réexaminer ces liens dans une perspective contemporaine. Il cite la fondation récente de l’organisation israélienne « Uri Tsafon » (Réveille-toi, ô Nord), qui milite pour encourager l’implantation juive dans le sud du Liban.
Cependant, la faisabilité d’un tel projet est hautement contestable. La région est marquée par des tensions militaires et politiques exacerbées, notamment en raison de la présence du Hezbollah. Revendiquer une telle connexion historique pourrait non seulement enflammer les tensions régionales, mais aussi compromettre les efforts de stabilisation.
Le déni de l’identité phénicienne
Une critique majeure adressée à la vision de Freund réside dans son rejet de l’identité phénicienne. Les Phéniciens, peuple maritime et commerçant, sont largement reconnus comme une civilisation distincte des Hébreux anciens. Freund minimise leur rôle historique et leur autonomie, en les réduisant à un simple prolongement du peuple juif.
Cette position va à l’encontre de l’historiographie classique, qui établit clairement les Phéniciens comme un peuple avec une langue, une culture, et des structures politiques propres. Leur réseau commercial s’étendait de la Méditerranée à l’Atlantique, et leurs relations avec les Hébreux étaient celles de partenaires commerciaux et diplomatiques, et non de subordonnés.
Témoignages culturels et archéologiques biaisés
Freund met en avant des sites comme la synagogue de Sidon ou le tombeau de Sophonie à Jabal Safi pour justifier une continuité historique juive dans la région. Si ces sites témoignent d’une présence juive ancienne, ils ne prouvent pas pour autant une souveraineté continue ou exclusive sur ces terres.
De plus, l’auteur omet délibérément d’évoquer les monuments phéniciens, comme le port antique de Tyr, qui sont des preuves tangibles de la civilisation indépendante de cette région, d’autant plus que Tyr est à l’origine de l’empire Carthaginois qui était le principal adversaire même de Rome. Un tel oubli interroge donc sur cette finalité. Ces omissions reflètent une volonté de réécrire l’histoire au profit d’une vision nationaliste expansionniste israélienne.
La frontière coloniale : un prétexte pour réviser l’histoire
Freund critique également la frontière actuelle entre Israël et le Liban, qu’il considère comme une division artificielle imposée par l’accord Sykes-Picot de 1916. Bien que cette critique soit valide dans le contexte des impacts du colonialisme, Freund l’utilise pour justifier un retour à une supposée « continuité biblique ».
Cependant, il ne tient pas compte des dynamiques historiques complexes avant l’intervention européenne, où les populations locales, y compris les Phéniciens, interagissaient en tant qu’acteurs indépendants, et non comme des extensions d’Israël ou d’autres entités.
Entre histoire et manipulation politique
Freund instrumentalise l’histoire pour promouvoir une vision expansionniste et messianique du sionisme. En effaçant des identités distinctes, comme celle des Phéniciens, et en utilisant des récits bibliques pour légitimer des revendications territoriales, il alimente un discours qui pourrait avoir des conséquences déstabilisantes sur le plan géopolitique.
Cette approche pose une question centrale : dans quelle mesure peut-on utiliser des récits historiques, souvent interprétatifs, pour justifier des politiques modernes ? Dans un Moyen-Orient déjà marqué par des tensions ethniques et religieuses, un tel discours risque d’aggraver les divisions et de compromettre les efforts de paix.



