vendredi, février 20, 2026

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Vers un État civil ? Quand les voix religieuses appellent à dépasser le confessionnalisme

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Un système politique épuisé, une question longtemps taboue

Le Liban reste l’un des rares pays au monde où l’appartenance religieuse détermine explicitement la répartition des plus hautes fonctions de l’État et une partie des sièges parlementaires. La présidence de la République revient à un chrétien maronite, la présidence du Conseil des ministres à un sunnite, celle de la Chambre à un chiite. Les postes supérieurs de l’administration, les sièges de députés et de nombreuses fonctions publiques sont encadrés par des quotas communautaires.

Ce modèle, issu de l’indépendance puis consolidé par l’accord de Taëf, a longtemps été présenté comme une garantie de coexistence. Il est désormais au cœur des critiques, à la faveur de la crise multiforme qui frappe le pays. Effondrement financier, paralysie institutionnelle, guerre au Sud, émigration massive : pour une partie croissante de la population, le confessionnalisme n’apparaît plus comme une protection, mais comme un mécanisme de blocage et de reproduction des élites.

Dans ce contexte, des appels à un « État civil » – dépouillé de la tutelle politique des communautés religieuses – surgissent régulièrement du monde associatif, de l’université ou de certains partis. Ce qui est notable dans la séquence actuelle, c’est que ce discours est désormais porté, parfois avec force, par des responsables religieux eux-mêmes, en particulier du côté chiite, mais aussi dans des milieux chrétiens qui insistent sur la notion de « patrie définitive » pour tous.

Ali Khattib, un dignitaire chiite contre l’État confessionnel

Parmi ces voix, celle du cheikh Ali Khattib, vice-président du Conseil islamique chiite supérieur, a suscité une attention particulière. Lors d’une rencontre avec l’ancien ministre Joseph Hachem et l’universitaire Hassan Mahmoud Qobeissi, il a déclaré ne pas croire au « régime politique fondé sur un État confessionnel », ni au Liban ni dans le monde arabe ou islamique. Il a qualifié explicitement ce type de système de « tribalisme destructeur ».

Cette prise de position est significative pour plusieurs raisons. Elle émane d’un responsable au cœur d’une institution religieuse chiite, dans un pays où la représentation communautaire est souvent défendue comme un « droit acquis ». Elle s’inscrit aussi à rebours du réflexe qui consiste, en période de tension régionale, à se replier sur des identités confessionnelles perçues comme des refuges.

En s’attaquant au principe même de l’État confessionnel, Ali Khattib ne se contente pas de plaider pour quelques aménagements techniques. Il remet en cause le cadre qui structure la vie politique depuis des décennies. L’usage du terme « tribalisme » renvoie à une organisation où les appartenances primaires l’emportent sur la citoyenneté, où les allégeances se nouent d’abord autour de chefs communautaires, où l’accès à l’État passe par la médiation de ces chefs.

Le vice-président du Conseil islamique chiite supérieur insiste au contraire sur l’idée d’« État national unifié ». Il appelle à un dépassement des dualités confessionnelles au profit d’un cadre commun qui protège le pays et sa population. Surtout, il propose la tenue d’une large rencontre nationale pour étudier les voies permettant de parvenir à cet objectif, donnant ainsi à son discours une dimension programmatique, et non seulement morale.

« Le chrétien me concerne autant que le chiite »

L’une des phrases qui a le plus marqué les observateurs est la suivante : « le chrétien dans ce pays me concerne totalement, autant que le chiite ». En la prononçant, Ali Khattib renverse le langage classique de la défense communautaire. Il ne dit pas que les chiites protègent les chrétiens en échange d’un équilibre politique, ni que chaque communauté doit se soucier des autres pour préserver la coexistence. Il affirme que le chrétien, en tant que citoyen, relève pleinement de la responsabilité d’une institution religieuse chiite.

Cette assertion a une portée symbolique forte. Elle intervient dans un moment où les inquiétudes sur le départ des chrétiens du Liban se multiplient, où des voix s’alarment du risque de voir se déliter l’équilibre démographique et culturel qui a fait la spécificité du pays. En déclarant que le chrétien le « concerne totalement », un haut responsable chiite tente de déplacer le débat : au lieu de considérer la présence chrétienne comme un enjeu propre aux Églises ou aux partis à base chrétienne, il la pose comme une question nationale.

Le même responsable souligne que le Conseil islamique chiite se sent responsable des chrétiens comme des musulmans, et qu’il soutient tout effort culturel qui consolide la vie commune et l’image du Liban comme « patrie définitive qui accueille tous ses enfants ». Il ne s’agit plus seulement de coexistence, terme souvent associé à une juxtaposition de communautés, mais de citoyenneté partagée dans un cadre étatique.

Ces propos rencontrent un écho dans certains milieux chrétiens, où l’on insiste depuis longtemps sur le caractère « définitif » du Liban comme patrie plurielle, et où l’on observe avec inquiétude la montée des discours de rupture. Ils ouvrent aussi un espace de dialogue pour des acteurs qui plaident pour un État civil sans vouloir effacer les identités religieuses.

Les échos chrétiens : mémoire, souveraineté et présence d’Orient

Dans le camp chrétien, les prises de position favorables à un État civil ne sont pas nouvelles, mais elles sont souvent restées cantonnées à des déclarations de principe. Plusieurs responsables ecclésiaux ont affirmé à de nombreuses reprises que la mission des communautés chrétiennes au Liban ne se réduit pas à la défense de quotas ou de sièges, mais s’inscrit dans un projet de pays où la citoyenneté prime.

Le discours présidentiel s’inscrit partiellement dans ce registre. En commémorant l’assassinat de Jibran Tueni et du général François El Hajj, le chef de l’État rappelle que ces deux figures, chrétiennes, ont donné leur vie pour une conception du Liban où l’État est au centre. L’un par la plume, l’autre par l’uniforme, ils incarnent, dans cette lecture, un même engagement pour une souveraineté indivisible.

Le président insiste aussi sur la présence des chrétiens d’Orient, qu’il présente comme un élément essentiel de l’humanité et non comme une simple donnée démographique. Il souligne que leur disparition du Liban ou de la région viderait de sens le message libanais au monde. Ce discours, adressé à la fois aux Églises locales, aux partenaires étrangers et aux autres communautés, vise à consolider l’idée que la protection de cette présence passe par un État fort, non par la multiplication de micro-tutelles communautaires.

Dans des rencontres avec des représentants des Églises du Moyen-Orient, il rappelle que la liberté et la dignité de la personne sont des droits sacrés et que les religions, au lieu de diviser, devraient rassembler autour de ces valeurs. Là encore, c’est la notion de droit commun qui est mise en avant, au-delà des appartenances. Sans utiliser explicitement l’expression d’« État civil », ce type de discours va dans le sens d’un dépassement du confessionnalisme politique, au profit d’un cadre juridique partagé.

Des institutions religieuses en repositionnement

L’intérêt des prises de position actuelles tient aussi au repositionnement de certaines institutions religieuses dans le débat public. Longtemps, celles-ci se sont exprimées principalement pour défendre des prérogatives, des statuts ou des droits particuliers. Désormais, une partie de leurs interventions porte sur des enjeux transversaux : lutte contre la corruption, protection des plus vulnérables, défense de l’école, préservation des services publics.

Dans le camp chiite, le fait que le vice-président du Conseil islamique prône un État national unifié, « loin des dualités confessionnelles », illustre un glissement de registre. Il ne se contente plus de défendre la place de sa communauté, mais appelle à une réflexion globale sur la forme de l’État. La proposition de tenir une « large rencontre nationale » pour examiner la question met les autorités politiques face à leurs responsabilités : ce ne sont plus des militants laïques, mais un dignitaire religieux qui réclame un débat sur le dépassement du modèle actuel.

Du côté chrétien, plusieurs responsables de diocèses et d’ordres religieux se sont exprimés sur la nécessité de protéger la fonction éducative des écoles, tout en rappelant que ces établissements s’inscrivent dans une mission nationale. Les discussions sur des cas de dysfonctionnement dans certaines institutions scolaires ont conduit des autorités ecclésiales à affirmer qu’elles assument un devoir de transparence et de protection des élèves, au-delà de la réputation de leurs structures. Ce type de discours participe lui aussi d’une conception dans laquelle l’institution religieuse se pense comme acteur d’un espace public commun, pas seulement comme gardienne d’un périmètre identitaire.

Les résistances d’un système confessionnel enraciné

Ces évolutions ne doivent pas faire oublier la force des résistances. Le système confessionnel ne repose pas uniquement sur des textes : il est au cœur d’un réseau de clientèles, de services et de répartitions de ressources. De nombreux élus, responsables locaux et intermédiaires sociaux se définissent d’abord comme représentants d’une communauté auprès de l’État, puis comme représentants de l’État auprès de leurs communautés.

Dans ce cadre, l’appel à un État civil se heurte à des intérêts bien établis. Réduire le poids du confessionnalisme dans la nomination des fonctionnaires, dans l’accès aux subventions ou dans la gestion des services publics, reviendrait à priver certains acteurs de leur principal levier de légitimité. Les cartes de recommandation délivrées par des chefs politiques, les interventions pour placer tel ou tel proche dans un poste, les arbitrages de dernière minute pour répartir des aides entre régions sont autant de pratiques soutenues par la logique communautaire.

La crise a, paradoxalement, renforcé certains de ces réflexes. Face à l’effondrement de l’État, nombre de citoyens se tournent vers leurs leaders communautaires pour obtenir de l’aide, accéder à un hôpital, trouver un emploi. Ces leaders y voient la confirmation de leur rôle indispensable. Les appels à l’État civil, même lorsqu’ils émanent de responsables religieux, doivent composer avec cette réalité : tant que l’État ne sera pas capable d’assurer des services de base de manière équitable, l’argument du dépassement du confessionnalisme restera fragile.

État civil : de quoi parle-t-on concrètement ?

Le terme d’« État civil » est fréquemment utilisé dans le débat libanais, mais son contenu exact varie selon les interlocuteurs. Pour certains, il s’agit avant tout de mettre fin au partage confessionnel des fonctions politiques et des sièges parlementaires, en passant à un mode de scrutin non communautaire et en réservant au Sénat, une fois créé, la représentation des communautés. Pour d’autres, il faut aller plus loin et unifier une partie du droit de la famille, aujourd’hui entièrement géré par les juridictions religieuses.

Les responsables religieux qui plaident pour un État national ne vont pas tous jusqu’à réclamer la remise en cause du statut personnel. Ali Khattib insiste sur la séparation entre État civil et « tribalisme politique », sans entrer dans le détail des compétences des tribunaux religieux. Des responsables chrétiens mettent l’accent sur la fonction politique de l’État, pas nécessairement sur une réforme du droit matrimonial ou successoral. La notion reste donc, pour l’instant, davantage politique que juridique.

Ce flou permet de rassembler des acteurs différents sous une même bannière, mais il rend aussi plus difficile la traduction concrète des appels. Passer d’un État confessionnel à un État civil supposerait des réformes constitutionnelles lourdes, un accord politique transversal et une redéfinition précise des rapports entre institutions religieuses et institutions publiques. Les voix qui s’élèvent aujourd’hui contribuent à préparer ce terrain, sans que l’on puisse dire à quel horizon ces transformations deviendraient possibles.

Un débat qui déborde les clivages traditionnels

Ce qui distingue la période actuelle, c’est que le débat sur l’État civil ne se limite plus à l’opposition classique entre partis laïques et formations confessionnelles. Il traverse les camps. Des responsables religieux chiites parlent la langue de l’État national ; des responsables chrétiens évoquent la patrie comme cadre définitif pour tous ; des acteurs sunnites insistent sur la nécessité de préserver les institutions face aux logiques de milices ou de clientèles.

Cette transversalité reste fragile mais elle existe. Elle est alimentée par un constat largement partagé : le système politique tel qu’il fonctionne aujourd’hui ne parvient ni à protéger le pays, ni à protéger les citoyens. Les guerres, les effondrements économiques et les paralysies institutionnelles ont entamé la confiance dans les arrangements du passé. Dans ce désenchantement, l’idée d’un État civil, longtemps cantonnée aux revendications d’une minorité militante, gagne du terrain.

Les propos d’Ali Khattib sur le chrétien qui le concerne autant que le chiite, ceux de responsables chrétiens sur la vocation du Liban comme patrie de tous, les rappels présidentiels sur la souveraineté exclusive de l’État, composent une trame nouvelle. Ils ne suffisent pas à eux seuls à transformer un système, mais ils dessinent un espace commun où les appartenances religieuses ne seraient plus les matrices directes de l’ordre politique.

Dans un pays où chaque réforme semble se heurter à une double muraille – celle des intérêts établis et celle des équilibres communautaires – l’émergence de ces voix religieuses en faveur d’un État civil ne garantit pas le changement. Elle indique toutefois que l’idée a quitté les marges pour entrer dans le discours de certains centres d’autorité. À défaut de bouleverser immédiatement le paysage, ce déplacement modifie déjà la manière dont se pose la question centrale : non plus seulement « comment protéger chaque communauté ? », mais « comment reconstruire un État qui protège tout le monde à égalité ? »

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