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Ziad Rahbani, mort d’un Liban lucide : 2025, l’année où la satire a perdu sa voix

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Le 26 juillet 2025, Ziad Rahbani meurt à Beyrouth, à 69 ans. L’information ne se contente pas d’ajouter un nom à la liste des disparitions culturelles : elle agit comme une secousse nationale, parce que Rahbani n’était pas seulement un musicien ou un dramaturge. Il était un langage commun. Dans un pays fragmenté, où les appartenances se superposent et s’affrontent, il était l’un des rares artistes dont les répliques, les mélodies et les grimaces de colère circulaient d’un camp à l’autre. Le Liban perd alors une figure qui avait réussi une chose rare : transformer la désillusion en art populaire, sans renoncer à l’exigence intellectuelle, et faire de l’ironie une forme de résistance.

Ce décès arrive à un moment où le Liban s’est habitué à vivre en mode dégradé. L’économie “tient” sans guérir, l’État survit sans réformer en profondeur, la justice se bloque sur ses dossiers les plus sensibles, et la société se divise en bulles étanches. Dans ce paysage, Rahbani représentait l’inverse de l’étanchéité : un pont. Il avait le don d’exprimer, avec une précision quasi clinique, ce que chacun ressentait confusément sans réussir à le formuler. Il disait tout haut ce que beaucoup disaient à demi-mot. Il ridiculisait ce que le pays sacralise par peur. Et il le faisait en transformant la douleur en matière audible.

L’émotion qui suit sa mort est donc moins une nostalgie qu’un vertige : si Rahbani disparaît, qui reste pour raconter le Liban sans l’illusionner, sans l’excuser, sans le trahir ?

Une disparition qui devient un événement national

La mort de Ziad Rahbani, annoncée le 26 juillet 2025, provoque immédiatement une vague de réactions publiques : responsables politiques, artistes, citoyens, diaspora. Les hommages, parfois convenus, parfois intenses, convergent sur un point : il était une conscience critique. Le Liban, qui a appris à se méfier des grands mots, se surprend à parler de “perte” au sens plein, pas seulement d’un artiste, mais d’une manière de regarder le pays.

Les jours qui suivent confirment la dimension collective de l’événement. Les funérailles se tiennent le lundi 28 juillet 2025 à Bikfaya, dans la région du Metn, à l’église de la Dormition de la Vierge à Mhaydseh. Le cérémonial est religieux, mais l’atmosphère déborde le cadre : la foule vient pour un homme qui a passé sa vie à se moquer des postures. La présence de Fairuz, sa mère, rare en public, est un choc en soi. Dans un Liban où Fairuz relève presque d’un mythe intangible, la voir apparaître au moment où l’on enterre son fils ramène brutalement la légende à la condition humaine.

L’ampleur de la mobilisation, les chants, les larmes, les images qui circulent, racontent une chose simple : Rahbani ne s’était pas contenté de produire des œuvres. Il avait produit une mémoire émotionnelle commune. Beaucoup de Libanais n’ont pas “écouté” Rahbani : ils ont vécu avec lui, comme on vit avec un dictionnaire intime, un répertoire de phrases et de mélodies qui servent à survivre.

Ziad Rahbani : héritier, mais contre-héritier

On le présente souvent comme “le fils de Fairuz et d’Assi Rahbani”. C’est vrai, et c’est insuffisant. Il est né dans une dynastie culturelle qui a façonné l’imaginaire libanais moderne, mais il a fait de cet héritage une matière à contredire. Là où l’école Rahbani avait souvent célébré un Liban idéalisé, pastoral, poétique, Ziad installe un Liban urbain, âpre, traversé de classes sociales, d’injustices et de cynismes. Il ne détruit pas la beauté ; il la force à passer par le réel.

C’est l’un des points clés de son impact : il ne s’est pas contenté d’être “moderne”. Il a été corrosif. Il a parlé d’argent, de corruption, de peur, de lâcheté collective, de sectarisme, sans chercher à plaire. Il a mis en scène le Libanais ordinaire non pas comme un héros romantique, mais comme un être piégé dans des contradictions. Et surtout, il a introduit une figure essentielle : celle du citoyen qui comprend le système, qui voit la comédie, et qui continue pourtant à y participer, faute d’alternative.

En 2025, sa mort oblige à relire cette trajectoire : Rahbani n’a pas seulement accompagné les crises du Liban. Il les a documentées de l’intérieur, parfois avant même qu’elles ne soient pleinement nommées. C’est pourquoi son œuvre revient dans l’espace public chaque fois que le pays se fracture : elle fournit des mots quand le discours officiel n’en fournit plus.

L’œuvre comme radiographie sociale : théâtre, musique, politique

Le théâtre de Ziad Rahbani a souvent été décrit comme “satirique”. C’est juste, mais encore incomplet. Sa satire n’est pas un divertissement : c’est une radiographie. Dans ses pièces les plus célèbres, il met en scène des classes sociales, des rapports de domination, des humiliations quotidiennes, et surtout cette forme de fatalisme libanais qui consiste à rire de sa propre impuissance. Le rire, chez lui, n’est pas une échappatoire. C’est un diagnostic.

Ses œuvres musicales suivent le même principe. Rahbani mélange le jazz occidental, les structures arabes, des harmonies inattendues, une manière d’écrire qui refuse le folklore figé. Il ne fait pas “fusion” pour faire exotique. Il fait fusion parce que le Liban est lui-même un pays de frictions : langues, rythmes, cultures, modernité et archaïsme. Sa musique est une traduction de ce frottement.

Il a aussi travaillé avec Fairuz d’une manière qui a déplacé son répertoire. Là encore, il ne s’agit pas d’un détail biographique : c’est un geste culturel. Il a pris l’icône, l’a rapprochée du politique et du social, a injecté dans ses chansons une densité nouvelle, parfois plus sombre, parfois plus ironique. Cela a contribué à faire de Fairuz non seulement une voix “nationale”, mais une voix traversée par le doute.

En 2025, quand les hommages affluent, ce qui revient le plus, ce ne sont pas des analyses savantes. Ce sont des phrases, des extraits, des répliques. C’est révélateur : Rahbani est devenu une langue de circulation, parce qu’il a su écrire au plus près de la conversation libanaise. Il a compris que la vérité politique passe souvent par le café, par la blague, par l’insulte, par l’aveu à demi-mot.

Pourquoi 2025 donne à sa mort une portée particulière

Le Liban de 2025 est un pays qui vit avec une crise prolongée. Les institutions sont fragiles, la société est épuisée, les repères se privatisent : énergie, santé, éducation, sécurité. Dans ce paysage, la culture joue un rôle paradoxal. Elle est à la fois un luxe et une nécessité. Un luxe parce que le quotidien écrase. Une nécessité parce que sans récit commun, un pays comme le Liban se dissout.

Ziad Rahbani, en mourant en 2025, disparaît au moment où le Liban manque précisément de récits communs qui ne soient pas des slogans sectaires ou des promesses politiques. Son œuvre, elle, ne propose pas un drapeau. Elle propose une lucidité. Et la lucidité est devenue rare, parce que la crise pousse au repli : chacun se réfugie dans son réseau, sa communauté, sa bulle économique.

L’autre raison est générationnelle. Rahbani n’était pas seulement l’artiste d’une époque. Il a traversé plusieurs générations, et son œuvre a été réappropriée par des jeunes, notamment à travers les périodes de contestation et de mobilisation. Sa musique et ses textes ont circulé comme des objets de protestation, parce qu’ils contiennent une critique de la structure même du système : l’hypocrisie, l’arrangement, la façade morale.

En 2025, quand on l’enterre, on enterre aussi une idée : celle qu’un artiste peut parler à tous sans se faire récupérer. C’est une idée fragile, et c’est ce qui rend l’émotion si forte.

La question Fairuz : un mythe confronté à la perte

Il est impossible de parler de cet événement sans parler de Fairuz, non pas comme argument sentimental, mais comme fait culturel. La rareté de ses apparitions publiques, la place quasi sacrée qu’elle occupe dans l’imaginaire libanais et arabe, donnent à sa présence aux funérailles une dimension historique. Pour beaucoup, Fairuz n’est pas une personnalité : c’est un repère. La voir, en deuil, rappelle brutalement que les repères aussi vieillissent, souffrent, se brisent.

Cette scène produit une inversion symbolique : Ziad Rahbani, qui avait souvent traité le Liban comme un objet de satire, devient lui-même un objet de deuil national. Le pays se voit pleurer un homme qui l’a souvent insulté. Et c’est précisément ce qui prouve son importance. On ne pleure pas un artiste parce qu’il flatte ; on le pleure parce qu’il a dit vrai.

Un héritage politique inconfortable

Rendre hommage à Rahbani, c’est aussi accepter qu’il ait été dérangeant. Il a été un critique féroce de la classe politique, du sectarisme, de la lâcheté sociale. Il a aussi eu des positions politiques clivantes, qui lui ont valu des ruptures avec une partie de son public. C’est un point que les hommages officiels préfèrent souvent lisser, parce que la politique, au Liban, adore enterrer les conflits sous des couronnes de fleurs.

Or, Rahbani n’est pas “consensuel”. Il est précisément l’inverse : un artiste qui expose la structure de domination, qui montre comment le pays recycle ses crises, qui ridiculise les discours de pureté. Le rendre consensuel après sa mort serait lui faire violence. La question de son héritage, en 2025, est donc aussi une question de récupération : le pays peut-il honorer une voix critique sans la neutraliser ?

Le symbole est révélateur : quelques jours après sa mort, l’État approuve l’idée de renommer une avenue de Beyrouth en son honneur. Le geste est fort, mais il contient une ambiguïté typiquement libanaise : transformer une voix corrosive en nom de rue, est-ce honorer ou anesthésier ? Les deux peuvent coexister. Et c’est toute la difficulté de la mémoire au Liban : elle célèbre souvent ce qu’elle n’a pas su écouter.

La culture face au pays qui se “débranche”

La mort de Ziad Rahbani souligne un autre phénomène de 2025 : la culture libanaise se bat pour exister dans un pays où les infrastructures s’effondrent. Produire une pièce, organiser un concert, enregistrer, répéter, diffuser, coûte plus cher, demande plus d’énergie, dépend plus de financements privés, et se heurte aux mêmes obstacles que le reste : électricité, logistique, pouvoir d’achat du public.

En même temps, la culture libanaise reste un des rares domaines où le Liban conserve un capital symbolique international. C’est un paradoxe : le pays peut être institutionnellement faible et culturellement puissant. Rahbani incarnait ce paradoxe : une œuvre ancrée dans les ruelles de Beyrouth, mais capable de parler à un public large, parce qu’elle touche à des mécanismes universels — la domination, l’hypocrisie, l’injustice, la fatigue.

En 2025, sa disparition pose donc une question de continuité : qui, dans un pays économiquement fragilisé, pourra prendre le relais d’une production culturelle exigeante, non alignée, populaire et intelligente ? Le Liban ne manque pas de talents. Il manque de conditions de production et de protection.

Ce que la disparition révèle : un besoin de vérité plus fort que le besoin de consolation

Le plus frappant, dans la réaction à la mort de Rahbani, n’est pas la nostalgie du “bon vieux temps”. C’est la recherche d’une vérité. Les Libanais ne pleurent pas seulement un passé. Ils pleurent une voix qui savait nommer le présent. Et c’est ici que la mort devient politique : elle révèle une faim de parole claire, dans un pays saturé de discours creux.

En 2025, le Liban est un pays qui a appris à vivre avec l’inacceptable. Rahbani, lui, refusait de normaliser l’inacceptable. Sa disparition n’est donc pas seulement une perte artistique. C’est une perte de résistance symbolique. Ce qui reste, c’est une œuvre immense, réutilisable, transmissible, et, surtout, dangereuse pour ceux qui préfèrent que le pays oublie.

C’est peut-être cela, la conclusion la plus juste : Ziad Rahbani est mort en 2025, mais son art continue de fonctionner comme un instrument de diagnostic. Il rappelle au Liban ce qu’il tente souvent d’oublier : la crise n’est pas seulement économique ou institutionnelle. Elle est morale. Et tant que la morale publique n’est pas reconstruite — responsabilité, transparence, justice — le pays restera un matériau parfait pour la satire… mais un terrain pauvre pour la dignité.

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