dimanche, février 22, 2026

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“Abou Omar” au Liban: l’arnaque au “prince saoudien” qui a contaminé la politique — ce que l’on sait, ce qui relève de la rumeur, et pourquoi tant d’élus se sentent visés

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Le point de départ: un “émissaire” saoudien… qui n’existait pas

L’histoire “Abou Omar” s’est imposée fin décembre 2025 comme un dossier à la fois judiciaire, médiatique et politique. Le scénario, dans sa version la plus solide publiquement, est celui d’un imposteur présenté comme un “prince” ou un “émissaire” saoudien, supposé capable d’ouvrir des portes à Riyad, d’obtenir des rendez-vous, de “débloquer” des appuis, voire de faciliter des carrières et des deals. La promesse est simple: l’accès à l’influence saoudienne — un capital politique rare au Liban — en échange d’argent, de services, ou d’allégeances. Quand l’illusion se fissure, le dossier cesse d’être une simple escroquerie: il devient une grenade dans un système où la quête de parrainage extérieur est un réflexe structurel.

Qui est “Abou Omar” d’après les éléments publics

Sur l’identité exacte, les récits publics varient sur l’orthographe du nom civil, mais convergent sur l’essentiel: “Abou Omar” n’est pas un prince saoudien. Il est décrit comme un homme se faisant passer pour une personnalité liée au royaume, utilisant des intermédiaires, des récits et des codes (langage, références, promesses de rendez-vous, annonces de visites imminentes) pour crédibiliser son rôle. Plusieurs versions insistent sur un fonctionnement à distance: appels, messages, promesses répétées de comparution “en personne” qui n’arrive jamais, et un usage intensif de l’ambiguïté. C’est le cœur d’une escroquerie d’influence: vendre l’accès plutôt que le résultat, faire payer la perspective d’un “coup de fil”, d’un “feu vert”, d’une validation “au bon moment”.

Le mécanisme: une arnaque d’influence, pas une “simple” escroquerie

Ce dossier prospère sur trois failles typiques. D’abord l’économie de l’intermédiation: tout passe par “quelqu’un qui connaît quelqu’un”. Ensuite la fragilité financière et politique: l’argent manque, la légitimité aussi, et la tentation de chercher des raccourcis augmente. Enfin la valeur exorbitante du “tampon extérieur” dans la politique libanaise. Le modèle présumé est limpide: se vendre comme canal vers Riyad, promettre l’accès, puis monnayer l’accès. La victime n’achète pas un bien, elle achète une perspective: une photo, un rendez-vous, un signe d’appui. Et parce que cette marchandise est intangible, l’escroc gagne du temps en repoussant l’échéance (“la semaine prochaine”, “après telle visite”, “après validation”).

L’instant où ça casse: le détail qui trahit

Le basculement intervient lorsque les soupçons s’accumulent: “Abou Omar” évite systématiquement les apparitions, reste une voix au téléphone, entretient le suspense. Un épisode rapporté a valeur de scène révélatrice: une victime tente d’appeler “Abou Omar” alors qu’un suspect est présent; c’est le téléphone de ce suspect qui sonne. Ce type de coïncidence, quand elle est confirmée par des éléments matériels, met fin à la croyance et ouvre la porte aux plaintes, aux auditions et à l’emballement.

Le passage au judiciaire: auditions, détentions, et dossier inflammable

La dimension judiciaire s’est matérialisée avec l’intervention d’autorités de poursuite et l’audition de personnes citées comme intermédiaires. Un nom revient dans la séquence: le cheikh Khaldoun Araymet, décrit comme un pivot ou un facilitateur dans certains récits, et dont la situation a été associée à des décisions de garde/détention et à la poursuite de l’enquête. Point clé: une arrestation, une audition, une détention ne valent pas preuve définitive. Elles indiquent que les autorités estiment disposer d’indices suffisants pour avancer et vérifier.

Le communiqué institutionnel: “cela relève de la justice”

Début janvier 2026, une institution religieuse centrale a publié un texte au message très calculé: elle indique ne pas intervenir dans les enquêtes, rappelle que le dossier relève exclusivement de la justice libanaise, et précise que la personne citée dans l’affaire n’est pas employée par elle ni par ses institutions affiliées. Ce communiqué compte pour deux raisons. Il refuse toute politisation du dossier via l’idée d’une “protection” institutionnelle. Et il évite d’endosser une version des faits: pas de validation, pas de démenti sur le fond, uniquement un rappel de périmètre. En clair: la justice tranche, pas les institutions.

La promesse d’accès à Riyad: le carburant de l’imposture

Le contenu attribué à “Abou Omar” est constant: il aurait proposé, ou laissé entendre, qu’il pouvait obtenir des soutiens saoudiens — politiques, financiers, électoraux — au bénéfice de responsables libanais: appuis pour des candidatures, retours au gouvernement, nominations, ou influence sur des équilibres internes. Dans une scène sunnite historiquement attentive aux signaux saoudiens, l’idée d’un “canal privé” peut suffire à déclencher des comportements d’alignement: repositionnements, attentes, promesses, financements “pour se rendre utile”, proximité “au cas où”. Un détail revient souvent: le faux canal aurait insisté pour rester hors des circuits officiels, en invoquant le secret et la sensibilité. Marqueur classique: plus on interdit de vérifier, plus on contrôle.

L’argent: ce qui est allégué, et ce que l’enquête devra objectiver

Sur l’argent, il faut être strict. Oui, des récits évoquent des paiements ou avantages donnés en échange d’un accès promis ou d’un appui supposé. Oui, l’affaire est décrite comme une corruption d’influence ou une escroquerie d’influence: on monnaye une proximité fictive avec un centre de pouvoir. Non, publiquement, on ne dispose pas d’un acte détaillé listant montants, circuits, bénéficiaires, ni du nombre exact de victimes. C’est l’enquête qui doit consolider: qui a payé, combien, par quels canaux, à quel titre, et quelles promesses ont été formulées. Sans preuve de flux, l’affaire reste un scandale politique et moral; avec preuve de flux, elle peut devenir un dossier pénal lourd.

Pourquoi la rumeur vise les élus: être cité signifie déjà être atteint

C’est ici que l’affaire devient politique: les rumeurs ne se contentent pas de décrire un imposteur; elles “collent” des noms d’élus et de dirigeants, en insinuant qu’ils auraient cherché un accès à Riyad, qu’ils auraient payé, qu’ils auraient demandé une médiation, qu’ils auraient voulu un feu vert. Même sans preuve publiée, l’effet est immédiat, car l’accusation implicite est double: soit l’élu a été dupé (ridicule), soit il a tenté une influence achetée (infamant). Dans les deux cas, la réputation saigne.

Les hommes politiques cités par les rumeurs — et comment ils démentent

Saad Hariri: “aucun contact, aucune rencontre”

L’ancien Premier ministre Saad Hariri a fait diffuser un démenti: pas de communication, pas de rendez-vous, pas de rencontre à l’étranger comme certaines versions l’affirmaient. Le message vise à couper net le soupçon d’une relation personnelle et à désamorcer l’idée d’une “validation” saoudienne recherchée par des voies parallèles.

Fouad Siniora: démenti formel, rejet de la “fabrication”

Le bureau de l’ancien Premier ministre Fouad Siniora a publié un démenti niant toute relation avec “Abou Omar”. La ligne est simple: aucune connaissance, aucune interaction, et rejet du récit comme étant fabriqué. L’objectif est de sortir du champ du soupçon avant qu’il ne prenne une forme judiciaire.

Ghassan Hasbani: “aucun lien”, et l’argument des “canaux officiels”

Le député Ghassan Hasbani a démenti toute relation, allant jusqu’à affirmer ne pas connaître l’existence de la personne. Il met en avant une formule devenue un standard: les relations avec des États se font via les canaux officiels, pas via des “courtiers”. C’est une manière de dire à la fois “nous n’avons pas besoin de lui” et “nous ne pratiquons pas cela”.

Ihab Matar: “bazar de noms” et dénonciation d’un chantage

Le député Ihab Matar a rejeté toute connaissance de l’homme et a décrit le mécanisme comme relevant d’une corruption d’influence avant d’être une escroquerie. Son angle est offensif: il dénonce un climat où des noms sont jetés sans preuve, avec une dimension de chantage politico-financier. Il insiste aussi sur l’idée qu’un élu n’a pas à passer par un canal occulte s’il a, ou peut avoir, des contacts institutionnels.

Jihad Murad: démenti et retour au “officiel”

Le nom de Jihad Murad a circulé dans certaines rumeurs; un démenti a été diffusé pour nier toute communication avec “Abou Omar” et rappeler que toute relation avec Riyad relève des canaux officiels. Même logique: couper le fil avant qu’il ne s’enroule.

Michel Pharaon: démenti sur des “liens financiers” et clarification du contact

L’ancien ministre Michel Pharaon a démenti des rumeurs portant sur des liens financiers et politiques le reliant à des figures citées dans la séquence. Sa stratégie est plus nuancée: rejeter la dimension financière et l’idée d’un arrangement, tout en admettant qu’un contact social ou “normal” peut exister dans un pays où tout le monde se parle. L’objectif est d’éviter le piège du “tu mens donc tu caches”, sans ouvrir une brèche.

Les Forces libanaises: démenti doublé d’une accusation d’instrumentalisation

Le parti des Forces libanaises a rejeté l’idée d’un lien avec “Abou Omar” et a accusé certains acteurs d’instrumentaliser l’affaire, en collant le nom du parti au scandale pour des agendas politiques. C’est un démenti doublé d’un contre-récit: le vrai sujet serait la manipulation, pas le parti.

Gebran Bassil et le CPL: démenti, puis riposte judiciaire

Le Courant patriotique libre a affirmé que son chef, Gebran Bassil, n’a aucune connaissance de “Abou Omar” et ne pratique pas ces médiations. Surtout, la riposte a été annoncée sur le terrain judiciaire: plaintes pour diffamation et atteinte à la réputation contre des personnes ou comptes ayant relayé des allégations. C’est une tactique de dissuasion: déplacer la rumeur du terrain médiatique vers le terrain pénal.

Fouad Makhzoumi: “allégations fabriquées” et menace de poursuites

Le député Fouad Makhzoumi a également démenti, qualifiant les informations le visant de fabrication, avec un registre proche de celui d’autres responsables: rejet complet, et signal d’une possible action en justice.

Pourquoi ces démentis se ressemblent: un réflexe de survie réputationnelle

L’uniformité est logique. Dans une arnaque d’influence, admettre le moindre contact devient immédiatement interprétable comme une tentative de courtage: même “j’ai entendu parler de lui” peut se transformer en “j’ai tenté de l’approcher”. La défense optimale est donc binaire: zéro contact, zéro rencontre, zéro interaction. Deuxième constante: l’argument des canaux officiels, bouclier moral (“nous ne faisons pas de courtage”) et pratique (“nous n’avions pas besoin de lui”). Troisième constante: la menace judiciaire, qui vise à ralentir la circulation de nouveaux “noms” jetés en pâture.

Là où la rumeur devient politique: qui veut salir qui?

À partir du moment où des noms circulent, l’affaire cesse d’être seulement une escroquerie: elle devient une arme. Ceux qui veulent démontrer la corruption insistent sur l’idée que des élus ont cherché un accès saoudien. Ceux qui veulent viser un rival insistent sur un nom précis, même sans preuve. Ceux qui veulent éteindre l’incendie plaident pour le judiciaire et la discrétion. Ceux qui veulent laver leur image réclament une clarification rapide, parfois en exigeant que l’enquête tranche publiquement. Dans ce jeu, la rumeur sert d’acide: elle attaque d’abord, elle vérifie ensuite.

Ce que l’enquête devra établir pour clore (ou aggraver) l’affaire

Si l’objectif est de sortir du marécage, trois blocs de preuves comptent. Les communications: historiques d’appels, messages, identités numériques, et lien entre la voix “Abou Omar” et une personne physique. Les flux d’argent: virements, remises en cash, intermédiaires, justificatifs, dates. Sans argent traçable, la preuve est fragile. Les complicités: qui introduit qui, qui certifie qui, qui prête une crédibilité, un décor, un accès. Les impostures d’influence vivent rarement seules; elles prospèrent parce que des gens prêtent de l’autorité, parfois par naïveté, parfois par intérêt.

Pourquoi cette affaire parle du Liban plus que d’un seul homme

L’épisode “Abou Omar” raconte un pays où l’État est trop faible pour imposer des procédures, et où la politique reste suffisamment dépendante de validations extérieures pour créer un marché de faux accès. Dans un tel système, l’escroc n’est pas une anomalie: il est un parasite adapté. La rumeur, elle, n’est pas un bruit: elle devient un outil de tri et de pression. Et si l’affaire tient autant l’espace public, c’est parce qu’elle touche un soupçon central: la frontière est poreuse entre diplomatie, influence, financement politique et transaction personnelle — réelle ou fantasmée. C’est cette porosité qui rend les démentis nerveux, et l’affaire si inflammable.

Ce qui est “fact-checkable” aujourd’hui

Oui, l’emballement est récent. Oui, l’histoire tourne autour d’un imposteur présenté comme un canal saoudien. Oui, une enquête et des auditions ont été rapportées. Oui, une série de responsables politiques cités par les rumeurs — Saad Hariri, Fouad Siniora, Ghassan Hasbani, Ihab Matar, Jihad Murad, Michel Pharaon, Gebran Bassil et le CPL, Fouad Makhzoumi, ainsi que les Forces libanaises — ont publiquement nié tout lien, souvent en invoquant les canaux officiels et parfois en annonçant des poursuites. Non, publiquement, les allégations centrales sur les paiements et les montants ne sont pas établies de manière exhaustive à ce stade: c’est précisément la ligne que la justice devra documenter, preuves à l’appui.

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