mardi, février 24, 2026

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Administration à l’arrêt, pays au ralenti: la grève qui coûte plus cher que les salaires

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Quand l’État ferme ses guichets: la grève comme choc invisible sur l’économie réelle

La grève de la Ligue des employés de l’administration publique ne se résume pas à une revendication salariale. Elle agit comme un choc économique diffus, parce qu’elle touche le point le plus sensible d’un pays en crise: la capacité à faire circuler des décisions, des documents et de l’argent. Quand les guichets s’arrêtent, l’économie ne s’arrête pas d’un seul coup, mais elle ralentit partout, de manière inégale et souvent silencieuse. Les retards s’accumulent dans les actes qui paraissent secondaires quand tout fonctionne, mais qui deviennent vitaux quand tout est fragile: formalités liées aux impôts, actes liés au registre foncier, procédures administratives pour les entreprises, dossiers de retraite, validations, signatures, paiements et autorisations. Dans une économie déjà sous tension, le coût principal n’est pas seulement la journée perdue par l’agent public. C’est la multiplication des journées perdues par les usagers, les entreprises et les administrations qui dépendent de ces validations. Or la grève est explicitement annoncée comme un arrêt de travail, ce qui signifie que la panne n’est pas une rumeur mais un fait d’organisation.  

Ce choc sur la productivité est d’autant plus destructeur qu’il survient au moment où l’État tente de construire des recettes rapides et de financer un paquet social. La même séquence politique met en avant une indemnité mensuelle destinée au secteur public, annoncée comme devant toucher environ 251 000 bénéficiaires, pour un coût annuel avancé à environ 800 millions de dollars, avec une logique de financement liée à des hausses fiscales.  Cette articulation crée un paradoxe cruel. L’État annonce une dépense pour stabiliser son administration, mais l’administration, en grève, réduit la capacité de l’État à collecter, à traiter et à exécuter. Le résultat est un cercle où la solution promise devient dépendante de l’appareil qui proteste. Plus la grève dure, plus l’exécution se fragilise. Plus l’exécution se fragilise, plus les agents publics doutent de la capacité réelle à payer. Plus ils doutent, plus la mobilisation a des chances de se durcir. Dans ce schéma, la grève ne frappe pas seulement l’image de l’État. Elle frappe sa trésorerie, car un appareil qui ralentit collecte moins bien, traite plus lentement et laisse davantage de place aux fuites. C’est précisément la raison pour laquelle l’exécutif insiste sur la nécessité d’améliorer la collecte, de suivre les ordres de recouvrement et de renforcer la surveillance des points de passage afin d’augmenter les recettes.  Cette insistance devient une alarme lorsque les guichets se ferment: améliorer la collecte exige une administration qui tourne.

Productivité en chute, coûts en hausse: la facture sociale d’un État qui ne délivre plus

Le coût social d’un service public en grève ne se calcule pas uniquement en salaires “non versés” ou en journées “non travaillées”. Il se calcule en coûts supplémentaires imposés aux ménages et aux entreprises. Quand une démarche administrative ne se fait pas, elle ne disparaît pas. Elle se déplace. Elle se reporte. Elle se “privatise” par la nécessité de recourir à des intermédiaires, de payer des transports supplémentaires, de multiplier les déplacements, de perdre des journées de travail dans le privé, et parfois d’accepter des solutions informelles. Dans une économie où les revenus sont déjà comprimés, la grève transforme le temps en facture. Une personne qui doit renouveler un document, obtenir un acte ou finaliser une transaction immobilière peut se retrouver à faire plusieurs allers-retours, à attendre des semaines, ou à geler une décision financière. Une entreprise qui attend une signature, une validation ou un certificat peut retarder une importation, une livraison, un paiement ou une embauche. L’effet final est une baisse de productivité générale, non pas parce que “les Libanais travaillent moins”, mais parce que la chaîne administrative qui rend le travail rentable se dégrade. La grève, dans ce contexte, agit comme un impôt caché: elle taxe le temps, l’énergie et l’argent dépensés pour contourner ce qui devrait être un service de base.  

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Ce coût social devient plus lourd dans la période où l’État met en avant des hausses fiscales et où la société redoute une nouvelle poussée du coût de la vie. Les mesures de financement associées au paquet salarial incluent une hausse de TVA annoncée, ainsi qu’une hausse liée au carburant, dont l’objectif est de générer des recettes significatives.  Or une administration en grève réduit la capacité à contrôler l’impact de ces taxes et à surveiller les circuits où la fraude peut augmenter. Le risque est double. D’une part, les recettes attendues peuvent être inférieures au rendement théorique si les fuites se renforcent au moment où la pression fiscale augmente. D’autre part, l’inflation peut absorber une partie des compensations salariales si l’État n’a pas la capacité de contrôler la répercussion des coûts et les pratiques de prix. Des discussions avec des acteurs économiques existent pour limiter des hausses de prix et encadrer certaines pratiques, mais ces engagements restent fragiles si les coûts logistiques montent et si les contrôles publics sont affaiblis.  Dans ce cadre, la grève ne produit pas seulement un ralentissement administratif. Elle rend plus probable le scénario où l’État demande davantage à la société tout en étant moins capable de garantir l’équité de l’effort. C’est cette impression d’injustice, plus que le principe de la revendication, qui transforme une grève en crise sociale durable.

L’État veut taxer, mais l’État doit d’abord fonctionner: la crise de confiance qui nourrit la grève

La grève apparaît aussi comme un symptôme d’un contrat social cassé. L’exécutif avance une logique de stabilisation du secteur public en proposant une indemnité mensuelle séparée du salaire de base, annoncée comme une réponse rapide à l’érosion des revenus, et en reliant cette capacité de paiement à des recettes fiscales renforcées.  Mais la forme même de cette réponse alimente une inquiétude chez les agents: une indemnité séparée est plus facile à suspendre, à réduire ou à différer qu’une réforme intégrée de la grille salariale. Elle peut être vécue comme une solution de court terme, donc comme un engagement fragile. De l’autre côté, la société non bénéficiaire voit surtout la hausse des taxes et la hausse du coût des intrants, notamment le carburant, qui se diffuse ensuite dans les prix.  La conséquence est une défiance à deux sens. Les agents publics doutent de la continuité des paiements. Les ménages doutent de la justice de l’effort. Dans une telle atmosphère, la grève devient un langage de force, parce qu’elle est l’un des rares moyens dont disposent des salariés publics pour rendre visible leur fragilité.

Cette crise de confiance ne touche pas seulement les revenus. Elle touche la capacité d’exécution, qui est aussi au cœur des discussions avec les institutions financières internationales. Les éléments disponibles sur la négociation avec le FMI décrivent précisément un moment où l’on dit passer de la stagnation aux “détails techniques”, avec une insistance sur la nécessité de traduire les engagements en lois et en exécution avant des rendez-vous internationaux clés.  Une grève administrative fragilise directement cette promesse, car elle montre que l’appareil de mise en œuvre est instable. Même lorsqu’un texte est préparé, il faut des services capables de l’appliquer, d’enregistrer, de traiter, de contrôler, de payer et de recouvrer. Or l’exécutif reconnaît lui-même que l’amélioration de la collecte, le suivi des ordres de recouvrement et la surveillance des points de passage sont des priorités.  Sans administration opérationnelle, ces priorités restent des slogans. Ainsi, la grève a un effet de contagion: elle affaiblit la collecte, ce qui affaiblit la capacité à financer l’indemnité, ce qui nourrit la grève; elle affaiblit l’exécution, ce qui affaiblit la crédibilité des réformes, ce qui complique l’accès aux appuis, ce qui réduit la marge budgétaire, ce qui alimente à nouveau la tension salariale. Le coût social, ici, n’est pas seulement l’arrêt d’un service. C’est la consolidation d’un cycle où l’État ne parvient plus à se stabiliser, parce que sa stabilisation suppose l’outil même qui proteste.

Productivité publique et survie privée: pourquoi chaque jour de grève pèse plus lourd qu’avant

La productivité d’un État en crise a une valeur plus élevée que dans un État normal, parce que chaque service public actif compense des coûts privés qui, autrement, explosent. Quand un service public traite un dossier, il évite à un ménage de payer un intermédiaire. Quand il délivre un acte, il évite à une entreprise de retarder une transaction. Quand il encaisse un impôt correctement, il réduit la tentation de compenser par des taxes encore plus lourdes. Dans un pays où une partie des mécanismes de protection sociale s’est fragilisée, la continuité administrative devient une forme d’infrastructure sociale. Or une grève, même justifiée du point de vue des revendications, met cette infrastructure à l’arrêt. Elle transforme la fragilité en coût direct, parce que les ménages et les entreprises ont moins de capacité à absorber des retards. Avant, une semaine de retard pouvait être un désagrément. Aujourd’hui, elle peut être la différence entre payer un loyer, finaliser un paiement, honorer une échéance, ou maintenir une activité. C’est pour cette raison que le “coût social” d’un service public en grève augmente dans un contexte de crise: la société a moins de coussin.  

Cette absence de coussin se combine à une pression fiscale qui vise précisément à financer la survie de l’État. Les éléments disponibles montrent une logique de recettes recherchées via des taxes sur la consommation et sur le carburant, avec des estimations de rendement élevées pour la taxe sur l’essence et une conditionnalité annoncée autour de la TVA pour sécuriser la dépense salariale.  Or la productivité administrative est l’une des conditions de réussite de ce type de montage. Si l’État collecte mal, le rendement chute. Si le rendement chute, l’État augmente la pression ailleurs. Si la pression augmente, la contestation s’élargit. Ce qui rend la situation particulièrement risquée, c’est la judiciarisation et la contestation sectorielle autour de certaines taxes, notamment par des acteurs du transport, ce qui ajoute un niveau de conflit de procédure et de légalité au conflit social.  Dans ce climat, la grève n’est pas un épisode isolé. Elle devient un nœud où se rencontrent trois tensions: la tension salariale, la tension fiscale et la tension de confiance. Et c’est précisément ce nœud qui explique pourquoi la productivité publique est devenue un enjeu social total. Le service public n’est plus seulement un prestataire. Il est l’un des derniers stabilisateurs possibles. Quand il s’arrête, c’est le coût privé qui explose, et c’est ce coût privé, invisible dans un communiqué, qui compose la facture sociale la plus lourde.

Le dilemme final: payer pour relancer, ou réformer pour payer, sans casser la société

Le gouvernement se retrouve face à un dilemme à haute intensité. S’il paie rapidement et durablement, il peut calmer une partie de la tension et remettre la machine en route, donc améliorer la collecte et l’exécution. Mais pour payer, il doit sécuriser des recettes, ce qui passe par des mesures fiscales impopulaires et par une capacité de contrôle qui est justement affaiblie lorsque l’administration est en grève.  S’il choisit de réformer d’abord, en améliorant la collecte, en réduisant les fuites et en renforçant les contrôles, il peut regagner de la crédibilité et réduire l’injustice perçue de la pression fiscale. Mais cette réforme exige du temps, des compétences et une administration mobilisée, donc une paix sociale minimale. Dans les deux cas, il faut que l’État fonctionne pour devenir solvable. Et il faut que l’État soit solvable pour fonctionner. Cette contradiction explique pourquoi la question de la productivité n’est pas une question comptable. Elle est politique et sociale: elle détermine si l’État peut redevenir un outil de service ou s’il devient un objet de conflit permanent.

Dans ce paysage, la grève agit comme un révélateur. Elle révèle que le coût social n’est pas seulement dans les salaires faibles, mais dans l’incertitude. Les agents publics ne croient pas que la promesse tiendra. Les ménages ne croient pas que l’effort sera équitable. Les entreprises ne croient pas que l’État délivrera des services au rythme requis pour fonctionner. Or la confiance est la condition de toute productivité. Elle réduit les coûts de transaction. Elle réduit les contournements. Elle réduit la fraude. Elle rend les taxes plus collectables et les paiements plus acceptables. L’exécutif tente de reconstruire cette confiance par un paquet fiscal et salarial, mais les éléments disponibles montrent que le paquet lui-même dépend d’une exécution difficile et d’un appareil administratif sous tension.  C’est à cet endroit que la facture sociale devient plus lourde que la facture budgétaire. Un État peut parfois payer cher une réforme. Il ne survit pas longtemps à une perte totale de productivité administrative. Dans une société où les marges sont faibles, chaque jour de service public en moins se traduit en jours de vie plus chers pour le reste du pays. Et c’est précisément ce mécanisme, invisible mais massif, qui fait de la grève un enjeu de productivité nationale autant qu’un conflit salarial.

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