Le Liban fait face à une épidémie silencieuse de cancer, avec une augmentation de 162 % des nouveaux cas depuis 1990, selon les données les plus récentes disponibles. Ce jeudi 5 février 2026, le journal Annahar rapportait une alerte lancée par le ministre de la Santé publique, Rakan Nassereddine, lors de l’ouverture d’une conférence sur le contrôle du cancer de la prostate à Beyrouth. Devant un parterre de spécialistes, d’oncologues et de représentants d’organisations internationales, le ministre a souligné l’urgence d’agir face à une situation où le cancer représente déjà 64 % des décès chez les adultes, avec plus de 14 000 nouveaux cas enregistrés en 2022 seul. « Nous entrons dans une nouvelle ère de la lutte contre le cancer, mais les défis sont immenses dans un pays marqué par des crises multiples », a déclaré Rakan Nassereddine, en référence aux données du registre national du cancer et aux projections alarmantes pour les années à venir.
Cette intervention du ministre, qui s’inscrit dans une série d’initiatives récentes du ministère de la Santé publique, met en lumière les tensions persistantes dans le système de santé libanais. Organisée en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des institutions locales comme l’hôpital universitaire américain de Beyrouth, la conférence a réuni plus de 250 participants pour discuter des stratégies de dépistage et de traitement. Rakan Nassereddine a insisté sur le fait que les cancers respiratoires, colorectaux et sanguins sont en hausse chez les hommes comme chez les femmes, attribuables à des facteurs communs tels que le tabagisme et la pollution environnementale. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2023, 233,5 nouveaux cas de cancer pour 100 000 habitants ont été rapportés, plaçant le Liban en tête des pays pour la croissance la plus rapide des incidences et des mortalités liées au cancer.
Les familles libanaises, déjà éprouvées par les répercussions de la crise économique et des conflits récents, expriment une inquiétude croissante. Des témoignages recueillis lors de la conférence évoquent des diagnostics tardifs et des traitements inaccessibles, amplifiant l’angoisse quotidienne. Le ministre a rappelé que le Liban enregistre annuellement entre 10 000 et 12 000 nouveaux cas de cancer, avec une prévalence plus élevée chez les femmes – environ 8 000 cas contre 6 000 chez les hommes en 2022. Cette alerte ministérielle survient alors que le pays tente de reconstruire son infrastructure sanitaire, endommagée par les événements de 2024 et 2025, et que les projections pour 2050 prévoient une augmentation mondiale des cas, mais avec un impact disproportionné sur des nations comme le Liban.
La prévention en première ligne
Face à cette hausse inexorable, la prévention émerge comme un pilier essentiel de la stratégie nationale. Le ministre Rakan Nassereddine a annoncé, lors de la conférence du 5 février, le renforcement des campagnes de sensibilisation, notamment contre le tabagisme, responsable de 52,1 % des adultes libanais – 53,7 % chez les Libanais et 46 % chez les réfugiés syriens. Les données du sondage NCD Stepwise indiquent que 28,2 % de la population adulte est en surpoids, avec 32,1 % obèse, et que 35,6 % pratiquent une activité physique insuffisante. Ces facteurs de risque, combinés à une exposition accrue à la pollution – due aux générateurs diesel et aux déchets industriels – alimentent l’essor des cancers du poumon, qui représentent 39 % des décès par cancer chez les hommes et 24 % chez les femmes en 2022.
Les efforts de prévention incluent des programmes ciblés, comme la campagne nationale de sensibilisation au cancer du poumon lancée en janvier 2026 par le ministre lui-même. Cette initiative vise à éduquer la population sur les dangers du tabac et de la fumée secondaire, absents des campagnes publiques jusqu’à récemment. Des experts présents à la conférence ont souligné que le Liban pourrait réduire de 4 % annuels les nouveaux cas en interdisant le tabac dans les espaces publics et en lançant des publicités anti-tabac agressives. Le cancer de la prostate, thème central de l’événement, touche 8 % des décès par cancer chez les hommes, avec plus de 1 000 cas diagnostiqués annuellement. Les recommandations incluent des dépistages systématiques pour les hommes de plus de 50 ans, via des tests PSA gratuits dans les centres de santé primaires.
Par ailleurs, l’obésité infantile, prédicteur d’obésité adulte et de maladies non transmissibles, est surveillée de près. Selon l’étude LIMA, 5 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de sous-poids modéré ou sévère, tandis qu’un tiers des adolescentes sont en surpoids ou obèses. Le sondage scolaire de 2017 révèle que 36 % des élèves sont en surpoids, plus chez les garçons et dans les classes inférieures. Ces statistiques poussent le ministère à intégrer la prévention dans les écoles, avec des programmes nutritionnels et sportifs pour contrer les habitudes alimentaires dégradées par la crise économique.
Accès aux soins : un défi persistant
L’accès aux soins oncologiques reste entravé par les séquelles de la crise économique entamée en 2019. Avant la levée des subventions en octobre 2022, les immunothérapies pour le cancer du poumon à petites cellules étaient partiellement couvertes, mais leur retrait a fait chuter l’accès de manière significative. Les coûts de traitement ont grimpé de 5 à 7 millions de livres libanaises par session, rendant ces thérapies inaccessibles pour la majorité. Une étude publiée en janvier 2026 dans JCO Global Oncology montre que ce retrait a disrupté l’accès aux inhibiteurs de points de contrôle immunitaires, contribuant à des résultats plus pauvres chez les patients en stade avancé.
Le système de santé libanais, fragmenté entre hôpitaux publics et privés, souffre d’une pénurie de personnel qualifié due à l’exode des professionnels. Plus de 34,45 % des admissions hospitalières financées par le ministère concernent des maladies cardiovasculaires ou pulmonaires, hors cancer, mais le traitement du cancer est la cause la plus fréquente et coûteuse. Les patients font face à des délais pour les diagnostics, avec des unités de soins intensifs néonatales et pédiatriques insuffisantes en périphérie, aggravant les mortalités maternelles et infantiles liées indirectement aux cancers gynécologiques.
Les réfugiés syriens et palestiniens, représentant une part significative de la population, rencontrent des barrières supplémentaires. Parmi eux, 17,9 % fument, contre 29,9 % chez les Libanais, mais leur accès aux soins est limité par la pauvreté et les disruptions logistiques. L’OMS note que les dépenses de poche ont grimpé à plus de 80 % des coûts totaux de santé, creusant les inégalités. Des initiatives comme les centres de soins primaires soutenus par l’ONU tentent de pallier cela, offrant des consultations gratuites pour les dépistages précoces.
Les coûts exorbitants des traitements
Le fardeau financier du cancer pèse lourdement sur les familles libanaises. En 2023, les dépenses pour les thérapies innovantes comme les immunothérapies cellulaires marquent une nouvelle ère, mais à quel prix ? Le ministre Nassereddine, lors de l’ouverture d’une conférence sur l’immunothérapie en janvier 2026, a déclaré : « Nous entrons dans une nouvelle ère en oncologie », tout en reconnaissant les contraintes budgétaires. Les coûts annuels pour un patient peuvent atteindre 15 000 dollars américains, soit jusqu’à 58 % du revenu médian des bénéficiaires de Medicare-like au Liban.
La crise socio-économique de 2018-2020 a exacerbé cela, avec une étude montrant un impact direct sur l’accès aux traitements et la mortalité. Les subventions levées en 2022 ont forcé les patients à payer de leur poche, menant à des abandons de soins. Pour le cancer du sein, 27 % des décès chez les femmes en 2022, les mammographies gratuites offertes en octobre 2025 via le hotline 1214 du ministère ont aidé, mais les traitements avancés restent chers. Les disparités sont flagrantes : les patients sous-assurés ou sans couverture affrontent des coûts OOP de 2 500 à 15 000 dollars annuels, poussant à la toxicité financière.
Dans les pays à revenu faible et moyen comme le Liban, plus de 70 % des décès par cancer surviennent, aggravés par des prix plus élevés pour les médicaments essentiels. L’utilisation de génériques de qualité et de biosimilaires est préconisée par des experts comme Fadlo R. Khuri de l’hôpital universitaire américain de Beyrouth, pour alléger le fardeau. Le gouvernement vise une couverture santé universelle, mais les discussions parlementaires sur la loi stagnent.
Inégalités territoriales : un pays divisé
Les disparités territoriales en matière de cancer accentuent les fractures du Liban. À Beyrouth, les taux de dépistage sont plus élevés grâce aux hôpitaux spécialisés, mais dans les régions périphériques comme le sud ou la Békaa, l’accès est limité. Les unités d’oncologie sont concentrées dans la capitale, forçant les patients ruraux à voyager, avec des coûts additionnels. Selon l’OMS, les cancers respiratoires augmentent dans les zones polluées par les générateurs diesel, comme à Beyrouth où les taux ont grimpé de 30 % récemment.
Les réfugiés syriens dans les camps informels de la Békaa font face à des taux d’obésité et de tabagisme inférieurs, mais leur mortalité est plus élevée due au manque d’accès. Dans le sud, influencé par les dynamiques confessionnelles chiites, les programmes de prévention peinent à pénétrer, malgré les influences régionales. Tripoli, avec sa population sunnite, voit des inégalités similaires, où la pauvreté entrave les dépistages. Une étude de 2025 note que les IDPs – culminant à 899 725 en novembre 2024, puis tombant à 98 994 en février 2025 – aggravent ces disparités, avec 52 % de femmes affectées par un accès réduit aux soins gynécologiques.
Les réponses institutionnelles en question
Les institutions libanaises répondent par des mesures ciblées. Le ministère de la Santé, sous Rakan Nassereddine, a lancé plusieurs conférences en 2026 : sur les avancées en dermatologie et oncologie en janvier, et sur l’immunothérapie. La stratégie nationale de santé (Vision 2030) aligne avec le programme de l’OMS, visant une résilience inclusive. Le CCS 2026-2029, lancé en juillet 2025, guide la récupération post-crise, avec un focus sur les NCDs.
Des partenariats avec l’OMS et l’UNICEF soutiennent les hôpitaux comme Merjayoun et Ain Wazein pour des vaccinations et dépistages. Le gouvernement, via le plan de réponse au Liban 2026, alloue 1,62 milliard de dollars pour 1,5 million de personnes, incluant des aides en espèces pour les soins. Cependant, les critiques pointent un manque de ressources, avec le cabinet de Nawaf Salam formé en février 2025 luttant contre l’inflation et la dévaluation.
Besoins en données et campagnes : vers une action accrue
Les appels pour des données plus robustes se multiplient. Le registre national du cancer, inactif depuis 2016, doit être réactivé pour des statistiques fiables. Des experts comme Ali Mokdad de l’IHME soulignent que sans campagnes agressives, les taux de tabagisme risquent d’augmenter, menant à des cancers post-guerre d’ici 2030. Le ministre Nassereddine a appelé à des études sur l’impact de la pollution, avec des prévisions de 30,5 millions de nouveaux cas mondiaux d’ici 2050.
Les campagnes comme Pink October 2025, offrant des mammographies gratuites, montrent la voie, mais élargies aux hommes pour le prostate. L’initiative « No One Left Alone » cible les disparités, avec des économies potentielles de 230 milliards de dollars en éliminant les inégalités chez les 25-79 ans. Les organisations de patients, comme celle de M. Nassar, collaborent avec hôpitaux et ONG pour des supports complets, tandis que l’UICC pour le World Cancer Day 2026 pousse pour des politiques basées sur les expériences vécues, intégrant les voix des survivants pour des réformes durables.



