samedi, février 21, 2026

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Araméen, syriaque, arabe: comment le Liban a changé de langue (et pourquoi la légende du «tout arabe tardif» ne tient pas)

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Au Liban, la question des «langues maternelles» est souvent posée comme si l’arabe avait débarqué tard, presque au XIXᵉ siècle, et comme si l’araméen (ou le syriaque) avait été la langue naturelle du pays jusqu’à hier. La réalité est plus complexe — et plus intéressante: la région a été longtemps araméophone, l’arabe s’est imposé progressivement après la conquête musulmane, et le syriaque a survécu surtout comme langue d’Église et de culture écrite, parfois en cohabitation avec un arabe… écrit en alphabet syriaque (le garshuni).

Ce que l’on peut affirmer avec des sources solides, c’est ceci: l’araméen a effectivement persisté longtemps dans certaines zones montagneuses du Levant — y compris au Liban — mais la bascule vers l’arabe comme langue majoritaire est bien antérieure au XIXᵉ siècle. Les derniers îlots araméophones libanais sont plutôt situés jusqu’au début du XVIIIᵉ siècle, pas au début du XXᵉ.


Avant l’arabe: un pays araméen (dans un Levant plurilingue)

Pendant des siècles, l’araméen (au sens large: plusieurs dialectes) a été la grande langue du Levant. Il est même décrit comme dominant dans l’espace syro-mésopotamien jusqu’à l’époque des conquêtes islamiques, avec un paysage évidemment pluriel selon les régions, les villes et les influences politiques. (Almuslih)

Ce point est crucial pour comprendre le Liban: les montagnes (Mont-Liban, Anti-Liban) ont longtemps conservé des pratiques linguistiques plus anciennes, en partie parce que les circulations y sont différentes et que les communautés s’y organisent autrement. Un ouvrage de référence en linguistique du contact rappelle que, même après les conquêtes musulmanes, l’araméen ne disparaît pas «vite»: les sources historiques suggèrent une domination durable de l’araméen dans des zones urbaines et montagneuses de Syrie et du Liban, avant marginalisation progressive.


VIIᵉ–Xᵉ siècles: l’arabe s’installe, mais ne remplace pas d’un coup

L’idée d’un «switch» immédiat est fausse. Les sources décrivent plutôt une période de bilinguisme: l’arabe prend de l’importance dans l’espace public, l’administration, les marchés; l’araméen continue souvent d’être parlé «à la maison», surtout chez des populations rurales et dans certains milieux non musulmans. (Almuslih)

Un marqueur décisif, en revanche, concerne l’État. L’arabisation administrative s’accélère à la fin du VIIᵉ siècle: on situe vers 700 un remplacement progressif des anciennes langues de chancellerie (dont le grec, très présent dans l’Orient byzantin) par l’arabe dans l’administration omeyyade — un tournant de gouvernement plus que de «langue maternelle». (Collège de France)

Donc, pour répondre clairement à «jusqu’à quand l’arabe était minoritaire?»:

  • Avant la conquête musulmane, l’arabe est minoritaire dans l’actuel Liban par rapport à l’araméen (et à d’autres langues/écritures selon les contextes). (Almuslih)
  • Après la conquête, il progresse vite dans la sphère publique, mais l’araméen persiste longtemps dans des zones rurales et montagneuses; la coexistence peut durer des siècles.
  • Au Liban, des sources linguistiques indiquent que l’araméen a été prévalent dans des zones comme le Mont-Liban et l’Anti-Liban jusqu’au XVIIIᵉ siècle, ce qui implique que l’arabe n’y est pas «majoritaire partout» très tôt — mais cela n’autorise pas à dire qu’il reste minoritaire jusqu’au XIXᵉ.

Et le syriaque, dans tout ça?

Le syriaque n’est pas «une autre langue» tombée du ciel: c’est une forme d’araméen (classiquement rattachée à l’araméen d’Édesse) devenue une grande langue littéraire et liturgique chrétienne. L’Encyclopaedia Britannica rappelle son rôle majeur comme langue chrétienne de littérature et de liturgie, en particulier entre le IIIᵉ et le VIIᵉ siècle. (Encyclopedia Britannica)

Au Liban, la nuance est essentielle:

  • la langue parlée a basculé (progressivement) vers l’arabe dans la plupart des régions;
  • la langue d’Église et de culture savante a continué à mobiliser le syriaque dans des traditions orientales, y compris dans l’environnement maronite au sens large.

Autrement dit, on peut avoir arabe comme langue maternelle et syriaque comme langue liturgique — ce qui a existé durablement. Une thèse académique sur un manuscrit garshuni résume bien cette configuration: chez les Maronites, l’arabe est généralement la langue maternelle, tandis que le syriaque est utilisé comme langue liturgique et littéraire, et le garshuni sert à écrire l’arabe en caractères syriaques.


Garshuni: quand l’arabe s’écrit en alphabet syriaque (et entretient la confusion)

Une grande part de la «légende» du Liban non arabophone jusqu’au XIXᵉ vient d’un piège visuel: on confond langue et écriture.

Le garshuni (ou karshuni) désigne l’arabe écrit avec des lettres syriaques. Les spécialistes de manuscrits (HMML) expliquent que c’est précisément un cas où script et langue ne coïncident pas: des textes arabes sont rédigés en caractères syriaques, surtout dans des milieux chrétiens orientaux, et les exemples continus les plus anciens se situent autour du XIVᵉ siècle, avec des prolongements très tardifs. (hmmlschool.org)

Pourquoi le faire?

  • par praticité (écrire la langue parlée avec l’alphabet que les clercs maîtrisent);
  • par continuité identitaire (rester dans l’univers graphique syriaque tout en arabophonie);
  • parfois aussi par stratégie communautaire (ne pas exposer certains écrits à des lecteurs extérieurs).

Résultat: quand, au XIXᵉ–début XXᵉ, des observateurs voient encore des manuscrits «en syriaque», ils peuvent croire que la population ne parle pas arabe — alors qu’ils regardent parfois de l’arabe garshuni.


Alors, l’arabe était-il «minoritaire jusqu’au XIXᵉ siècle, surtout dans les villes»?

Non — pas si on parle de langue parlée au quotidien.

Ce qui est vrai, et documenté, c’est plutôt:

  1. L’araméen a survécu très longtemps dans des poches rurales/montagnardes du Liban, avec une borne souvent donnée au début du XVIIIᵉ siècle pour des villages chrétiens du Nord. (Almuslih)
  2. L’arabe s’est imposé par étapes: d’abord comme langue publique et administrative (tournant autour de 700), puis comme langue majoritaire parlée dans de larges zones, sans uniformité totale. (Collège de France)
  3. Au XIXᵉ, ce qui change beaucoup, ce n’est pas l’«arrivée» de l’arabe, mais la modernisation de ses usages: écoles, presse, standardisation, et surtout la diglossie (arabe dialectal parlé vs arabe standard écrit), sur fond d’influences ottomanes et européennes.

Et, pour fixer le cadre institutionnel moderne: la Constitution libanaise, amendée le 9 novembre 1943, établit l’arabe comme langue nationale officielle (Article 11).


Repères nets (pour éviter les raccourcis)

  • Antiquité – VIIᵉ siècle: araméen dominant au Levant; arabophonie présente mais non dominante. (Almuslih)
  • VIIᵉ–IXᵉ siècles: arabisation politique et administrative; bilinguisme social fréquent. (Collège de France)
  • Moyen Âge – début XVIIIᵉ: arabe dominant dans l’ensemble, mais persistance d’îlots araméens en zones périphériques/montagneuses; syriaque maintenu dans le religieux et l’érudit.
  • XIVᵉ–XXᵉ siècles: pratique du garshuni (arabe en caractères syriaques) dans des milieux chrétiens, source majeure de confusion entre langue et écriture.
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