Discours d’alerte et appels à la cohésion gouvernementale
Le 4 juillet 2025, plusieurs membres du gouvernement libanais ont multiplié les déclarations d’alerte concernant la situation économique et monétaire du pays. Le ministre des Finances a averti que l’économie nationale ne pourrait pas absorber une nouvelle série de sanctions internationales, ni supporter un arrêt prolongé des transferts financiers. Il a insisté sur la nécessité d’un « langage de vérité » entre partenaires politiques pour éviter une rupture avec les institutions financières internationales, en appelant à une coordination renforcée avec le ministère des Affaires étrangères pour anticiper les lignes rouges imposées par les bailleurs de fonds.
Selon ses services, les transferts extérieurs — qu’ils soient publics, multilatéraux ou provenant de la diaspora — ont représenté plus de 24 % des recettes de l’État en 2024. Leur interruption, même partielle, mettrait en péril la capacité du gouvernement à honorer ses engagements, notamment le paiement des salaires de la fonction publique, la couverture partielle des dépenses de santé, et le financement du réseau scolaire officiel.
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Le ministre a également évoqué les conséquences potentielles d’un isolement diplomatique dans un contexte régional marqué par l’escalade des tensions militaires. Selon lui, l’instabilité actuelle rend plus difficile la négociation d’accords de soutien ou de refinancement à court terme. Il a plaidé pour une révision des priorités budgétaires, soulignant que « la survie économique est aujourd’hui un impératif de souveraineté, pas seulement de technique financière ».
Menaces sur la monnaie et perte de contrôle sur les leviers monétaires
De son côté, le gouverneur de la Banque du Liban a tenu un discours tout aussi alarmant. Il a affirmé que le Liban était « plus proche que jamais d’une rupture monétaire irréversible ». Cette déclaration, largement reprise et commentée, a été formulée dans un langage inhabituellement direct. Selon ses propres termes, les institutions financières nationales sont confrontées à « des risques élevés sur les taux d’intérêt, le financement du déficit et la confiance des marchés », autant de signaux d’alerte qui pourraient, selon lui, précipiter un nouvel effondrement de la livre libanaise.
Le gouverneur a précisé que les marges de manœuvre de la Banque centrale étaient désormais réduites à leur strict minimum, en raison de l’absence de consensus politique sur le pilotage de la politique monétaire. Il a notamment pointé l’incapacité du gouvernement à adopter les décrets nécessaires à la mise en œuvre du plan de réforme bancaire discuté avec les partenaires étrangers. Faute de ces mesures, la Banque du Liban se retrouve seule à gérer les tensions sur le marché des changes, sans filet juridique ni soutien budgétaire.
L’absence de visibilité à moyen terme empêche également l’émission de nouveaux instruments financiers sur les marchés internationaux. Les tentatives de relancer des eurobonds libanais ont été suspendues, les agences de notation conditionnant toute réévaluation positive à des engagements politiques concrets. Les réserves de change continuent de diminuer, selon des sources internes, et la réactivation de certains mécanismes de régulation, comme le Sayrafa, reste à l’étude sans échéance claire.
Réactions politiques : clivages entre dramatisation et déni
Ces prises de parole ont suscité de vives réactions dans l’arène politique. Certains députés ont accusé les responsables économiques d’alimenter une stratégie de la peur pour forcer la main au Parlement. Selon ces critiques, les déclarations alarmistes viseraient à imposer des décisions impopulaires, notamment des hausses de taxes, des restrictions monétaires ou une recapitalisation des banques par les déposants.
Des membres de l’opposition parlementaire estiment que les avertissements répétés de l’exécutif manquent de crédibilité, faute d’indicateurs économiques vérifiables ou de prévisions budgétaires partagées. Ils exigent la publication immédiate d’un tableau de bord macroéconomique mensuel, établi sous le contrôle d’un comité d’experts indépendants, pour restaurer un minimum de transparence dans la conduite des politiques économiques.
Face à ces accusations, le ministère de l’Économie a défendu l’approche du gouvernement, rappelant que « la sécurité et la prospérité sont les deux piliers d’une relance crédible, mais ils ne peuvent être obtenus sans un minimum de compromis politique ». Il a souligné que toute tentative de relance sans stabilité institutionnelle se heurterait à une défiance croissante des acteurs économiques nationaux comme internationaux. Le ministre a réaffirmé que les choix économiques ne peuvent être dissociés des dynamiques politiques, appelant à « un contrat national de transition économique ».
Perceptions dans les milieux économiques et résistance à l’investissement
Les milieux bancaires et les chambres de commerce ont réagi avec une prudence croissante aux déclarations des autorités. Plusieurs associations professionnelles expriment leur inquiétude face au risque d’une nouvelle dévaluation, qui pèserait lourdement sur les entreprises ayant contracté des dettes en devises. Les importateurs, notamment dans les secteurs agroalimentaire et pharmaceutique, alertent sur la difficulté croissante à ouvrir des lignes de crédit auprès de leurs fournisseurs.
Les investisseurs étrangers, déjà frileux, ont gelé plusieurs projets dans les domaines de l’énergie, des télécommunications et du tourisme. Les missions économiques envoyées par certains pays partenaires ont suspendu leurs visites prévues cet été. Le volume des investissements directs étrangers a chuté de 47 % au premier semestre 2025, selon des estimations provisoires croisées de trois organismes financiers locaux.
Du côté des employeurs libanais, la Fédération des industries signale une recrudescence des fermetures temporaires ou définitives d’unités de production. La baisse du pouvoir d’achat, combinée à la hausse des coûts d’exploitation, pousse de nombreux entrepreneurs à privilégier l’externalisation ou à transférer leur activité vers des juridictions voisines.
Conséquences sociales : fatigue économique et démobilisation collective
La résonance des discours économiques se traduit aussi dans la sphère sociale. Plusieurs associations de consommateurs décrivent une fatigue généralisée des ménages face à l’instabilité monétaire. Les classes moyennes urbaines, autrefois pilier de la demande intérieure, réduisent leurs dépenses non essentielles et reportent les investissements éducatifs ou immobiliers. La consommation domestique se concentre sur des biens de première nécessité, avec une croissance accélérée du marché de seconde main.
Les syndicats de la fonction publique dénoncent la perte de valeur continue des salaires, non réajustés depuis plus de 18 mois. Ils réclament une indexation partielle sur l’inflation réelle, qui dépasse les 120 % selon des études universitaires indépendantes. Les enseignants des écoles publiques menacent de ne pas reprendre les cours à la rentrée, en l’absence d’une revalorisation effective des traitements. Les professionnels de santé, en grève partielle, exigent des garanties sur le maintien du fonds d’urgence hospitalier.
Dans les zones rurales et périurbaines, les mécanismes d’entraide communautaire se substituent de plus en plus aux dispositifs publics. Des collectifs organisent des chaînes alimentaires locales et des systèmes d’échange non monétaires. Cette réorganisation spontanée du tissu social est perçue à la fois comme une forme de résilience et un indicateur du désengagement progressif de l’État central.



