La signature comme signal: quand l’État cherche la crédibilité par des chantiers “livrables”
Le cœur de la séquence est politique avant d’être technique. En actant la poursuite et l’achèvement de projets financés par la Banque mondiale, l’exécutif cherche à produire un type de preuve qui manque souvent au Liban: la preuve qu’un engagement se traduit en exécution. La logique est visible dans la mise en scène institutionnelle de la signature d’accords dits “complémentaires” destinés à assurer la continuité de chantiers déjà lancés, et à éviter que des projets ne s’enlisent faute d’avenants, de clarifications de responsabilités, ou de mécanismes de suivi. La présence, au moment de la signature, du ministre des Finances Yasine Jaber, du ministre de l’Énergie et de l’Eau Joe Saddi, et du ministre des Travaux publics et des Transports Fayez Rassamny, aux côtés d’acteurs d’exécution comme le Conseil du développement et de la reconstruction et l’établissement des eaux de Beyrouth et du Mont-Liban, n’est pas un détail protocolaire. Elle vise à montrer une chaîne complète entre la décision, la tutelle sectorielle et l’opérateur. Cette chaîne est centrale pour les bailleurs, parce qu’elle réduit le risque d’un projet “sans propriétaire” et permet de désigner qui doit répondre si le calendrier dérape. Les accords sont présentés comme relevant de projets d’assistance d’urgence, avec un axe sur le renforcement de l’approvisionnement en eau dans le Grand Beyrouth et un autre sur l’administration financière, ce qui suggère une hiérarchie des urgences: garantir des services et mieux gérer les ressources. L’enjeu, derrière le vocabulaire de la “bonne exécution”, est de créer une relation où la Banque mondiale n’est plus seulement un financeur mais un contrôleur de trajectoire, et où l’État accepte une discipline d’exécution en échange d’un retour de confiance. Cette logique explique pourquoi la communication insiste sur la continuité, la qualité de mise en œuvre et l’atteinte de résultats “attendus”: ce sont des mots qui parlent aux bailleurs, mais aussi aux acteurs locaux qui, eux, jugent l’État à la capacité de maintenir l’eau, les réseaux et les services au quotidien.
Cette recherche de crédibilité est d’autant plus visible qu’elle se construit dans un climat où la confiance est devenue un actif rare. L’État libanais veut montrer qu’il peut encore produire des projets “livrables”, c’est-à-dire des projets dont l’objet est tangible et dont l’exécution peut être suivie. L’eau est emblématique de cette stratégie parce que sa livraison se mesure en continuité d’alimentation, en pression, en qualité, donc en perception sociale immédiate. L’administration financière, elle, répond à un autre impératif: celui de convaincre que la gestion budgétaire et fiscale peut être modernisée, ce qui est un prérequis pour mobiliser d’autres financements et pour réduire les suspicions liées à la fuite des recettes ou à la mauvaise allocation des ressources. Dans cette logique, la Banque mondiale apparaît comme un partenaire qui finance, mais surtout comme un partenaire qui exige une architecture d’exécution. Le fait que les accords soient qualifiés de complémentaires montre que le risque principal n’est pas l’absence de projets, mais leur interruption, donc la perte de valeur de ce qui a déjà été engagé. Politiquement, c’est l’un des scénarios les plus coûteux: un chantier arrêté produit un sentiment d’incompétence, de gaspillage et de corruption. À l’inverse, un chantier mené à terme devient un argument de “capacité”, y compris dans des discussions plus larges sur les réformes. C’est pour cette raison que la séquence associe la Banque mondiale à une promesse de confiance: on ne parle pas seulement de montants, on parle d’une méthode. Le Liban veut envoyer le signal qu’il peut revenir à une relation fondée sur la performance et le suivi, plutôt que sur l’annonce et le report.
“Réformes” au sens concret: moderniser la machine fiscale et financière pour rendre l’État lisible
Au-delà de l’affichage des projets, la partie la plus structurante est celle qui touche à la modernisation administrative, parce qu’elle conditionne la confiance des bailleurs et des investisseurs. Dans une réunion de travail décrite comme tenue au ministère des Finances, Yasine Jaber met en avant un engagement à avancer dans la modernisation numérique et la stabilisation des “systèmes vitaux” de l’administration, avec une approche institutionnelle présentée comme destinée à garantir la transparence et la bonne utilisation des ressources. Cette séquence ne se limite pas à une déclaration générale. Elle est associée à des objets très précis: la stabilisation et la mise à jour des systèmes du registre foncier et des impôts, afin d’assurer la continuité du travail, d’améliorer l’efficacité technique et de renforcer la stabilité des systèmes numériques utilisés par le ministère. Le financement mentionné prend la forme d’une subvention d’environ 6,5 millions de dollars destinée à des travaux de stabilisation et de modernisation, répartie entre les composantes essentielles du projet. La granularité de ces éléments est importante, car elle indique que l’État cherche à transformer une idée de réforme en programmes identifiables et auditables. La présence, dans la réunion, de responsables administratifs et techniques comme le directeur des Finances publiques Georges Maaraoui, le directeur du centre informatique Georges Saoud et la directrice de la dette publique Rania Al Shaar, ainsi que de conseillers nommés, renforce l’idée d’un pilotage par la chaîne administrative, et pas uniquement par le politique. Côté Banque mondiale, la délégation est conduite par le directeur du bureau au Liban Enrique Armas, avec la mention de membres de l’équipe, ce qui suggère un suivi rapproché et une relation de travail plutôt qu’un simple échange protocolaire. Dans le contexte libanais, cette distinction compte: une réforme annoncée sans équipe et sans outils reste une promesse; une réforme associée à des systèmes, des budgets de modernisation et un calendrier de stabilisation devient une obligation de résultat.
Ce volet “machine fiscale et financière” contient aussi une dimension stratégique qui dépasse la technique. Le registre foncier et l’administration fiscale sont deux zones où la confiance se gagne ou se perd, parce qu’elles touchent directement à la propriété, à l’impôt, donc au contrat social. Stabiliser ces systèmes, c’est réduire les marges de contestation, limiter les erreurs, accélérer les procédures et, surtout, diminuer les zones grises qui alimentent la corruption. La discussion mentionne aussi des systèmes et sigles techniques liés à l’administration fiscale et financière, avec l’idée d’un possible “intégration” ou “interfaçage” entre des plateformes, afin d’inscrire la modernisation dans une vision unifiée de réforme de la gestion financière et fiscale. Dans une lecture politique, cela revient à dire que l’État cherche à devenir “lisible”: lisible dans la collecte, lisible dans la dépense, lisible dans la traçabilité. Or la Banque mondiale, comme d’autres institutions, valorise précisément cette lisibilité, car elle permet de justifier un financement, de limiter le risque de détournement et d’augmenter la probabilité de résultats. C’est aussi dans ce cadre que la question des ressources humaines apparaît comme une condition pratique: le besoin de renforcer l’équipe technique de soutien aux systèmes, d’identifier des compétences juridiques ou financières spécialisées selon les exigences du projet, et d’éviter les chevauchements avec d’autres programmes d’assistance technique fournis par des acteurs internationaux. Autrement dit, la réforme ne se réduit pas à acheter du matériel ou à installer un logiciel. Elle suppose un modèle de gouvernance interne, des descriptions de poste, une unité de coordination et une articulation claire avec les autres partenaires. C’est une manière de dire que la Banque mondiale ne finance pas seulement une dépense, mais une capacité d’État. Et c’est exactement ce que le Liban veut prouver: qu’il peut reconstruire une capacité administrative qui produise de la confiance, non par des discours, mais par des systèmes qui fonctionnent et qui résistent aux interruptions.
La “promesse de confiance” sous tension: calendrier politique, rythme des réformes et risque de décrochage
Le troisième niveau du dossier est celui qui rend la promesse de confiance fragile: le rythme politique. Les échanges décrits autour de la modernisation et de l’agenda de réforme évoquent explicitement l’impact du calendrier des échéances électorales sur la cadence d’exécution du programme de réforme. Le message formulé est clair: il faut préserver l’élan des réformes et garantir leur continuité, car c’est cette continuité qui renforce la confiance dans l’économie nationale et protège la stabilité financière à court terme. Ce type de formulation n’est pas une formule neutre. Elle reflète une inquiétude classique des bailleurs: à l’approche d’échéances politiques, les gouvernements ralentissent, les administrations hésitent, les arbitrages deviennent plus coûteux, et la tentation du report augmente. Dans une relation avec la Banque mondiale, la continuité est centrale parce qu’elle conditionne la capacité à décaisser, à suivre les indicateurs, et à éviter l’accumulation d’avenants correctifs. Si le calendrier politique casse l’exécution, la promesse de confiance se retourne. Le bailleur devient prudent, les projets glissent, et l’État perd l’un des rares arguments qu’il cherche à reconstruire: celui de la capacité à tenir un engagement. C’est ici que la Banque mondiale devient aussi un instrument de discipline: sa présence et ses exigences obligent le pouvoir à maintenir un minimum de stabilité de cap, sous peine d’assécher l’un des flux de projets encore défendables publiquement, parce qu’ils touchent des services essentiels.
Cette tension entre réforme et calendrier se lit aussi dans la manière dont les acteurs associent les chantiers Banque mondiale à un récit plus large de confiance des investisseurs et de relance de la croissance. L’idée répétée est que poursuivre l’agenda de réforme selon des calendriers “convenus” doit contribuer à renforcer la confiance, stimuler la croissance et soutenir un développement durable. Ce registre, souvent jugé abstrait par le public, prend ici un sens concret: il sert à justifier la priorité donnée à des projets comme l’eau et la gestion financière, parce qu’ils sont des conditions minimales de fonctionnement économique. Sans eau, les coûts privés explosent, les entreprises perdent en productivité, et les ménages paient une double facture. Sans administration financière modernisée, l’État reste incapable de piloter ses recettes et ses dépenses, ce qui alimente les crises fiscales et réduit la capacité à financer des politiques publiques. La Banque mondiale, dans cette logique, joue sur deux tableaux. Elle finance des chantiers visibles, et elle pousse des réformes de système, moins visibles mais déterminantes pour la confiance. Le problème est que cette double approche exige un État capable de tenir plusieurs fronts en même temps, alors que la politique libanaise fragmente souvent les priorités. C’est pour cela que la promesse de confiance reste conditionnelle: la confiance ne vient pas seulement d’un accord signé, elle vient d’un enchaînement. Un projet doit être exécuté. Un système doit être stabilisé. Une unité de coordination doit être désignée. Les compétences doivent être recrutées. Les interférences entre programmes doivent être évitées. Et surtout, le tout doit survivre au calendrier politique. Tant que cet enchaînement n’est pas prouvé, la “promesse de confiance” reste une promesse. Dès qu’il est prouvé, elle devient un levier qui dépasse la Banque mondiale, car il facilite d’autres discussions de financement et réduit, marginalement mais réellement, la prime de risque attachée au Liban. C’est à cet endroit que le dossier des projets et réformes Banque mondiale se transforme en test de gouvernance: non pas un test de discours, mais un test de continuité administrative face à la pression politique.



