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Bloc 8 offshore : l’accord entre TotalEnergies et l’État libanais, promesse économique ou poudre aux yeux ?

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Le 28 décembre 2025, le ministre libanais de l’Énergie a annoncé en grande pompe l’attribution du bloc 8 offshore à un consortium mené par TotalEnergies, en partenariat avec Eni et QatarEnergy. Cet accord, signé dans un climat d’urgence économique et de pressions politiques, est présenté par les autorités comme un tournant stratégique. Il représenterait une opportunité de relance économique, un moyen d’attirer des investissements et une confirmation de la stabilité retrouvée des frontières maritimes après la signature de l’accord de démarcation avec Israël en 2022. Pourtant, de nombreux économistes et analystes énergétiques expriment un scepticisme croissant. Loin d’un gisement miraculeux, le bloc 8 soulève des interrogations fondamentales sur la rentabilité réelle de l’exploitation, la capacité administrative du Liban à gérer un tel projet et les conditions du contrat signé dans la précipitation.

Une concession géopolitique autant qu’énergétique

Le bloc 8 est situé au nord-ouest du littoral libanais, dans une zone maritime jusqu’ici inexplorée. Ce bloc a longtemps été ignoré au profit du bloc 9, jugé plus prometteur en raison de sa proximité avec les réserves israéliennes. Or, après l’échec partiel du forage exploratoire réalisé dans le bloc 9 au deuxième semestre 2023, TotalEnergies et ses partenaires ont réorienté leur stratégie.

La concession du bloc 8 intervient donc dans un moment particulier : après un échec technique, dans un contexte économique libanais dramatique, et sur fond de besoins urgents de signatures visibles pour montrer aux créanciers internationaux que le pays reste « ouvert au business ». L’opération n’est pas neutre : elle donne un signal symbolique fort, mais les conditions de rentabilité restent floues.

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Le consortium obtient une licence d’exploration et d’exploitation pour une période de 10 ans, renouvelable. En échange, les entreprises s’engagent à mener des études sismiques, à forer au moins un puits exploratoire dans les 3 ans, et à proposer un plan de développement en cas de découverte commerciale. L’État libanais recevra une quote-part variable sur les bénéfices nets, après amortissement des investissements.

Rentabilité hypothétique et risques techniques

Selon les données officielles, le potentiel en hydrocarbures du bloc 8 reste à ce jour non prouvé. Aucune étude sismique 3D n’avait été réalisée avant la signature du contrat. Seules des analyses 2D anciennes ont permis d’identifier une série de structures géologiques compatibles avec la présence de gaz naturel. Aucune donnée ne permet aujourd’hui de parler de réserves probables, encore moins de réserves prouvées.

Dans ces conditions, l’annonce d’un « gisement prometteur », relayée par plusieurs responsables politiques, apparaît prématurée. Elle vise davantage à rassurer l’opinion publique qu’à refléter la réalité technique. Le coût d’un forage exploratoire dépasse 40 millions de dollars. Si aucun gaz n’est trouvé, la perte est intégralement supportée par le consortium, mais l’image du Liban en sortirait à nouveau affaiblie, comme en 2023.

De plus, les conditions géologiques de la zone nord sont complexes. Le sous-sol marin présente des failles profondes, des pressions élevées et des couches sédimentaires instables, selon plusieurs géologues libanais. Le risque d’échec technique est donc important. Par ailleurs, toute découverte commercialement exploitable nécessiterait entre cinq et sept ans pour produire le premier mètre cube de gaz, compte tenu des infrastructures à mettre en place.

Une opacité persistante sur les clauses contractuelles

La publication intégrale du contrat signé avec le consortium n’a toujours pas été faite, malgré les engagements de transparence pris en 2018 lors de l’adhésion du Liban à l’Initiative pour la transparence des industries extractives (EITI). Seule une synthèse des clauses a été communiquée à la presse. Or, plusieurs juristes s’interrogent sur la pertinence des termes négociés, dans un contexte de faiblesse institutionnelle.

Le mode de partage des revenus reste flou. Le Liban percevra une part des « profits nets », après remboursement intégral des dépenses d’exploration, ce qui pourrait prendre plusieurs années. De plus, la structure du contrat type utilisé dans la négociation favorise souvent la récupération accélérée des investissements initiaux par les entreprises, au détriment de la part d’État dans les premières phases d’exploitation.

Ce manque de transparence suscite des inquiétudes sur la gouvernance du secteur. Le ministère de l’Énergie est accusé de fonctionner comme un « État dans l’État », sans contrôle parlementaire réel. L’Autorité de gestion du pétrole, censée encadrer les appels d’offres et les négociations, a vu son rôle marginalisé depuis 2022. Ce déficit de supervision alimente la crainte d’un scénario à la nigériane : richesses annoncées, ressources extraites, mais recettes publiques évaporées.

Effet d’annonce ou stratégie économique ?

Les autorités libanaises présentent l’accord sur le bloc 8 comme une avancée majeure pour l’économie nationale. Le ministre de l’Économie a évoqué la possibilité de « plusieurs milliards de recettes fiscales annuelles » en cas de découverte significative. Certains membres du gouvernement parlent même d’un « levier décisif pour le remboursement des dépôts bancaires gelés ».

Ces projections relèvent davantage du vœu pieux que de l’analyse rigoureuse. Aucun chiffre fiable n’est disponible sur les volumes potentiels. Aucune simulation n’a été rendue publique sur les flux de trésorerie attendus. Aucun mécanisme de fléchage des revenus futurs n’a été voté pour les affecter à la restructuration bancaire ou au budget social.

Le danger est donc celui d’un effet d’annonce destiné à masquer l’absence de progrès sur les réformes fondamentales. En matière économique, le Liban a besoin d’une stratégie industrielle intégrée, pas d’un pari incertain sur un sous-sol encore vierge.

Le silence des banques sur le sujet

Étrangement, le secteur bancaire libanais reste silencieux sur le dossier. Pourtant, les implications sont majeures : si des recettes substantielles sont un jour dégagées, elles pourraient alimenter un fonds souverain ou garantir une partie des pertes du secteur. Mais en l’absence de mécanisme juridique clair, les banques semblent préférer l’attentisme. Ce mutisme peut également traduire une volonté de ne pas se mêler d’un sujet politiquement sensible, où les intérêts extérieurs sont nombreux et les arbitrages stratégiques encore flous.

Cette attitude contraste avec l’activisme bancaire sur d’autres sujets, notamment le “gap law”. Elle alimente les soupçons d’un désintérêt structurel des banques pour les solutions à long terme, leur préférence allant toujours vers les mécanismes immédiats, même s’ils sont injustes ou déséquilibrés.

Une opportunité à condition de réformes structurelles

L’exploitation des ressources offshore peut représenter une véritable opportunité pour le Liban – mais à condition que plusieurs réformes soient mises en œuvre. Il est impératif de renforcer l’indépendance et les capacités de l’Autorité de gestion du pétrole, de publier systématiquement tous les contrats, et de créer un fonds souverain strictement encadré par la loi.

Ce fonds pourrait être adossé à une charte de gouvernance, incluant des représentants de la société civile, des auditeurs indépendants, et un reporting annuel au Parlement. Son objectif serait de garantir l’affectation exclusive des revenus à des objectifs stratégiques : remboursement des déposants, investissement dans l’éducation et la santé, désendettement progressif.

Mais sans cadre institutionnel solide, l’expérience des ressources naturelles pourrait se transformer en nouveau terrain de corruption. L’histoire récente montre que les États en crise sont souvent tentés d’utiliser les ressources extractives comme variable d’ajustement politique, au lieu d’en faire un levier de transformation durable.

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