Plan de rationnement anticipé et arbitrages énergétiques
Le ministère de l’Énergie a annoncé un plan de rationnement préventif, prévoyant une réduction de 20 % des heures de distribution électrique dans les zones résidentielles. Cette mesure vise à préserver les stocks de carburant disponibles pour les infrastructures critiques, notamment les hôpitaux, les centres de soins primaires, les stations de pompage et les systèmes d’évacuation des eaux usées. Le ministre de l’Énergie a précisé que « la priorité absolue est d’assurer une alimentation continue pour les services vitaux ». Cette stratégie s’inscrit dans un contexte d’approvisionnement énergétique instable, marqué par des retards de livraison, des négociations incertaines et une dégradation rapide des capacités logistiques nationales.
L’origine immédiate de cette décision réside dans un incident logistique au terminal de Banias, en Syrie, point de transit des cargaisons de carburant iranien destiné au Liban. Une panne des équipements de transbordement et une grève partielle du personnel ont provoqué une interruption des opérations durant plus d’une semaine. Les autorités libanaises ont été contraintes d’activer les réserves stratégiques disponibles, qui couvrent à peine deux semaines de consommation prioritaire. Cette situation a précipité l’adoption du plan de rationnement. Le ministère a informé les exploitants de réseaux régionaux de la nouvelle grille horaire, avec un accent mis sur les coupures diurnes dans les quartiers résidentiels à faible densité.
Les services techniques d’Électricité du Liban estiment que cette mesure permettra d’économiser environ 2,5 millions de litres de carburant sur un mois. Ces économies devraient suffire à prolonger l’activité continue des centrales alimentant les zones stratégiques. Toutefois, plusieurs ONG spécialisées dans les services sociaux alertent sur les conséquences sanitaires et sociales de ces coupures ciblées. Dans certains quartiers périphériques, les coupures atteindront jusqu’à 18 heures par jour. Les associations locales demandent l’élargissement des critères de priorité pour inclure les écoles, les foyers d’accueil pour personnes âgées et les centres de distribution alimentaire.
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Alternatives fragiles et logistique en panne
Les autorités ont tenté de compenser l’indisponibilité des cargaisons iraniennes en accélérant les procédures d’importation via le port de Tripoli. Cette plateforme a été désignée comme alternative stratégique depuis 2023, mais elle reste sous-équipée. Les capacités de stockage sont limitées, les infrastructures de pompage incomplètes et la connexion avec les dépôts de la région centrale souffre d’un réseau ferroviaire obsolète. Les premières cargaisons réceptionnées n’ont pu être traitées qu’à 60 % de leur volume, selon les chiffres transmis par le ministère du Transport. La lenteur de déchargement entraîne une congestion portuaire. Trois navires transportant du fioul destiné aux centrales thermiques sont actuellement en attente de déchargement, générant des frais de surestaries quotidiens.
Pour diversifier l’approvisionnement, le Liban a entamé des négociations avec l’Égypte en vue d’un accord ponctuel de fourniture de carburants via un mécanisme triangulaire. Ce dispositif permettrait à un opérateur tiers d’acheter le fioul à l’Égypte, puis de le livrer au Liban contre paiement différé par un fonds de soutien régional. Le cadre de cet accord reste en discussion. Les diplomates impliqués estiment qu’une première cargaison pourrait être livrée dans un délai de trois semaines, sous réserve de validation technique et juridique. Le ministre de l’Énergie a déclaré que « toutes les pistes sont étudiées pour éviter un arrêt complet des installations critiques », mais a reconnu que « les délais logistiques et diplomatiques limitent les effets immédiats ».
La dépendance au fioul, dans un contexte de volatilité géopolitique régionale, expose le pays à des risques accrus d’interruption. La diversification par l’importation de gaz naturel liquéfié (GNL), envisagée depuis 2022, n’a pas encore abouti. Le projet de terminal flottant est suspendu pour raisons budgétaires. Le gouvernement n’a pas alloué les crédits nécessaires à sa construction, et les discussions avec les bailleurs de fonds n’ont pas permis de débloquer les financements. Cette stagnation oblige les autorités à concentrer les efforts sur le maintien de l’existant, dans des conditions de plus en plus précaires.
Consommateurs sous tension, marché parallèle en expansion
L’impact du rationnement se fait ressentir immédiatement chez les consommateurs. Les générateurs privés, déjà largement sollicités, voient leur activité croître sans encadrement tarifaire suffisant. Le prix du kilowattheure facturé par ces opérateurs dépasse désormais celui d’Électricité du Liban, atteignant parfois le double du tarif public dans les quartiers non régulés. Les usagers dénoncent une « double pénalisation » : absence de service public et factures privées exorbitantes. Le ministère de l’Économie a reçu plus de 250 plaintes en dix jours, relatives à des surfacturations et des pratiques commerciales non conformes.
Les associations de défense des consommateurs demandent l’imposition de plafonds tarifaires d’urgence, applicables à l’ensemble des fournisseurs indépendants. Le ministère concerné affirme travailler à un décret provisoire, mais admet que le manque de personnel d’inspection rend difficile la mise en œuvre effective de contrôles à l’échelle nationale. Certains distributeurs, profitant de l’opacité du marché, imposent des frais d’installation ou de redémarrage hors contrat, augmentant le fardeau des foyers. Cette situation aggrave les inégalités sociales, les ménages à faible revenu n’ayant pas la capacité de recourir à ces services.
L’augmentation de la facture énergétique globale constitue une autre source de préoccupation. Selon les données disponibles, le coût cumulé des importations énergétiques a augmenté de 18 % au premier semestre 2025 par rapport à la même période en 2024. Cette hausse est principalement attribuée à la dépréciation de la monnaie nationale et à l’évolution des cours internationaux. Le ministère des Finances estime que cette tendance pourrait peser fortement sur la balance des paiements, déjà fragilisée par la faiblesse des exportations. Le recours aux aides ponctuelles ou aux financements exceptionnels devient de plus en plus fréquent pour éviter le défaut sur certaines obligations à court terme.
Mécontentement politique et répercussions institutionnelles
Sur le plan politique, le rationnement énergétique ravive les critiques sur la gestion du secteur. Des députés de plusieurs blocs parlementaires dénoncent un manque de vision stratégique. Ils pointent l’incapacité du gouvernement à anticiper les ruptures logistiques, l’absence de plan de diversification énergétique, et les retards dans l’adoption de réformes structurelles. Certains réclament une session extraordinaire du Parlement pour examiner l’efficacité des politiques actuelles et définir un plan de sortie de crise à moyen terme. L’opposition accuse l’exécutif de gérer l’urgence par à-coups, sans garantir ni équité dans la distribution ni transparence dans les achats de carburant.
Le ministre de l’Énergie affirme que les choix actuels sont dictés par les contraintes du moment. Il assure que « les priorités opérationnelles visent à minimiser les pertes humaines et à stabiliser les infrastructures critiques ». Il appelle à un soutien transversal du gouvernement pour valider les accords d’importation en cours et accélérer les processus de dédouanement. Le Premier ministre, de son côté, a réuni les responsables de l’Énergie, du Transport, de la Santé et de la Défense pour coordonner les efforts autour des installations vitales. Aucune déclaration publique n’a été faite à l’issue de cette réunion, mais des sources proches du cabinet confirment que le scénario d’une panne nationale partielle a été examiné.
Les collectivités locales montent également au créneau. Plusieurs municipalités ont adopté des arrêtés pour organiser leurs propres plans de distribution. Certaines ont commandé du carburant via des canaux communautaires ou des dons d’associations internationales. Ce recours aux circuits parallèles pose problème. Le ministère des Finances met en garde contre des pratiques pouvant enfreindre les règles douanières ou fiscales. Le gouverneur d’une province du Sud a critiqué ces initiatives, les qualifiant de « réponses émotionnelles et non viables à une crise systémique ». Cette désunion institutionnelle illustre l’éclatement des chaînes de responsabilité et de commandement.
Tentatives de coordination régionale
Face aux limites des ressources internes, le Liban multiplie les initiatives diplomatiques pour obtenir des soutiens ciblés. Des discussions techniques sont en cours avec plusieurs États de la région pour mettre en place des corridors d’approvisionnement sécurisés. Les autorités explorent des options impliquant la Jordanie, l’Égypte et la Turquie, via des partenariats triangulaires. Ces mécanismes permettent de contourner certaines contraintes liées aux sanctions ou aux délais logistiques. Toutefois, leur mise en œuvre nécessite des garanties de financement et de régularité contractuelle que le pays peine à fournir.
Les partenaires étrangers conditionnent souvent leur appui à une amélioration de la gouvernance du secteur. Des bailleurs de fonds exigent la création d’une autorité de régulation indépendante, l’adoption d’une loi sur la transparence des achats énergétiques et l’ouverture du marché à la concurrence régulée. Ces réformes, déjà évoquées dans les précédents cycles de négociation, n’ont pas été adoptées. La résistance des acteurs traditionnels, l’absence de majorité stable au Parlement, et la fragmentation des institutions freinent les avancées.
À moyen terme, le pays reste exposé à des chocs structurels si aucune refonte n’est opérée. L’Agence nationale de sécurité énergétique recommande la mise en œuvre rapide de mesures combinées : sécurisation des stocks stratégiques, investissements dans les énergies renouvelables, relance du projet d’interconnexion régionale, et adoption d’un cadre légal clair pour les opérateurs privés. Sans cela, les risques de black-out répétés et de désorganisation des services essentiels continueront de menacer la stabilité du pays.



