Une Banque centrale sous critiques répétées
La Banque du Liban, au cœur de la gestion économique du pays depuis des décennies, fait face à une contestation croissante. Depuis sa nomination à la tête de l’institution en 2024, Karim Souaid, ancien banquier d’affaires, est régulièrement accusé de maintenir une ligne de conduite alignée sur les intérêts des grands établissements bancaires. Les critiques dénoncent un « verrouillage technocratique » de la politique monétaire, orchestré à huis clos et sans transparence démocratique.
Plusieurs groupes parlementaires pointent du doigt l’absence de réforme structurelle depuis l’arrivée de Souaid, en particulier sur la question sensible de l’unification des taux de change. Actuellement, la coexistence de multiples taux – officiel, bancaire, parallèle – nourrit les circuits spéculatifs et fragilise les activités économiques. Des experts estiment que cette fragmentation maintient artificiellement des marges bénéficiaires pour certaines banques commerciales, au détriment de la stabilité monétaire.
Karim Souaid, qui fut conseiller stratégique dans plusieurs banques libanaises et internationales, est accusé de conserver des liens d’intérêt avec des membres influents du secteur bancaire libanais. Ces connexions suscitent une méfiance croissante, notamment au sein des partis opposés à la politique économique actuelle. Ces derniers réclament un audit complet de la gestion des réserves en devises, des programmes de subvention et des interventions sur le marché de change.
Pressions politiques sur la gouvernance monétaire
Dans un contexte économique toujours marqué par une inflation élevée, la position institutionnelle de la Banque du Liban devient un enjeu politique majeur. Une source gouvernementale évoque l’intention du gouvernement d’introduire, dans le projet de réforme du code monétaire, des mesures visant à réduire l’autonomie stratégique de la Banque centrale. L’idée serait de soumettre certaines décisions au contrôle direct du Conseil des ministres, et de renforcer les obligations de transparence vis-à-vis du Parlement.
Cette orientation divise profondément. Pour ses partisans, elle permettrait de « démocratiser » la politique monétaire et de mettre fin à une ère d’opacité. Ils rappellent que la Banque centrale a longtemps opéré sans réel contre-pouvoir, contribuant selon eux à l’effondrement du système financier national par une gestion opaque des réserves et une tolérance aux pratiques spéculatives. À l’inverse, d’autres courants craignent qu’une telle réforme ne débouche sur une politisation dangereuse des décisions économiques.
Le Premier ministre Nawaf Salam, favorable à une réforme, reste prudent sur le contenu. Il aurait exprimé, selon une source parlementaire, des « réserves majeures » concernant la remise en cause de l’indépendance institutionnelle de la Banque du Liban. Selon lui, toute refonte doit s’accompagner de garanties fortes auprès des bailleurs de fonds, en particulier du Fonds monétaire international, pour préserver la crédibilité internationale du Liban.
Audit, transparence et responsabilité : les exigences parlementaires
Les revendications des députés les plus critiques se focalisent sur la mise en œuvre immédiate d’un audit financier indépendant des réserves en devises, des mécanismes de subvention mis en place depuis 2019, et des transferts à taux préférentiels réalisés au profit de certaines banques. Pour plusieurs membres de la commission des Finances, ces dispositifs ont contribué à des pertes massives en capital et à une redistribution opaque des ressources en période de crise.
Le Parlement examine également la possibilité d’intégrer dans le futur code monétaire une obligation de présentation trimestrielle d’un rapport complet par le gouverneur de la Banque du Liban. Ce rapport inclurait les détails des opérations de change, la ventilation des avoirs en or, et la politique de couverture des liquidités bancaires. Certains députés souhaitent aller plus loin, en instituant une commission externe de surveillance composée d’experts indépendants et dotée d’un droit d’accès aux données internes.
Cette volonté d’encadrement se heurte toutefois à un obstacle : la résistance passive de l’institution. Selon plusieurs sources, la Banque du Liban oppose régulièrement des retards aux demandes de clarification, invoquant le secret bancaire ou la stabilité du système financier. Ce blocage alimente les soupçons de collusion entre certains responsables et les grandes banques. L’absence de publication régulière des bilans consolidés accentue le déficit de confiance.
Un climat de défiance généralisée
L’ensemble de ces tensions se déroule dans un climat de défiance généralisée. Les marchés, les agences de notation et les bailleurs de fonds attendent des signaux clairs de réforme, sans percevoir pour l’instant de cap structurant. L’unification des taux de change, considérée comme un levier central pour la normalisation monétaire, demeure bloquée. Le gouverneur affirme que les conditions techniques ne sont pas réunies, mais ne propose pas de feuille de route précise.
Des économistes indépendants alertent sur le coût de cette inertie. Le maintien d’un système multirate crée des niches spéculatives, fragilise les importateurs et exportateurs, et accroît la volatilité des prix à la consommation. De plus, il rend impossible la planification budgétaire, en raison de la fluctuation constante du taux de change de référence pour les transferts internationaux et les emprunts contractés en devises.
Le rôle des banques dans cette architecture suscite un malaise croissant. Plusieurs institutions financières auraient continué à tirer profit des écarts de taux, grâce à des accès préférentiels au marché de change supervisé par la Banque centrale. Cette situation entretient le soupçon d’un système fermé, dans lequel les décisions bénéficient à un cercle restreint d’acteurs économiques bien connectés. Les appels à une rupture deviennent plus insistants.
Vers un bras de fer institutionnel ?
La réforme du code monétaire, toujours en préparation, pourrait cristalliser les tensions institutionnelles. Le Parlement, divisé sur la question, peine à élaborer une ligne commune. Le gouvernement, lui, avance prudemment. Mais l’absence d’accord pourrait nourrir un bras de fer entre la Banque du Liban et le pouvoir exécutif. Le refus de remettre en cause les pouvoirs étendus du gouverneur pourrait accentuer le clivage.
L’exécutif envisage également de renforcer le rôle du ministère des Finances dans la supervision des flux monétaires et dans la définition des objectifs macroéconomiques. Cette évolution, si elle se confirmait, réduirait mécaniquement le rôle opérationnel de la Banque centrale. Des experts y voient un risque de conflit de compétences, et un affaiblissement de la coordination monétaire-fiscale à un moment critique.
Dans ce contexte, la crédibilité du gouverneur est essentielle. Or, ses liens passés avec plusieurs établissements bancaires – notamment en tant que conseiller pour des opérations de refinancement et de recapitalisation – sont perçus comme des conflits d’intérêt potentiels. Cette perception nuit à sa légitimité politique, et complique ses marges de négociation.



