Un système politique verrouillé par les partis traditionnels
Depuis plusieurs années, l’idée d’un gouvernement technocratique revient régulièrement dans le débat politique libanais, notamment comme solution à la crise économique et institutionnelle qui paralyse le pays. Nawaf Salam, pressenti pour former un cabinet de technocrates, se heurte cependant à une opposition farouche des partis traditionnels.
Selon Al Akhbar (30 janvier 2025), les principales forces politiques refusent un gouvernement technocratique, craignant de perdre leur influence sur l’appareil d’État. Au Liban, le partage des postes ministériels repose sur un équilibre confessionnel et partisan qui garantit à chaque bloc une part du pouvoir et des ressources publiques. Un gouvernement de technocrates, par définition indépendant, remettrait en cause ce système de répartition clientéliste.
Un enjeu de pouvoir et de contrôle des ressources
Le principal frein à l’instauration d’un gouvernement technocratique est la peur des partis de perdre l’accès aux finances publiques et aux nominations administratives. Ad Diyar (30 janvier 2025) souligne que les ministères libanais sont des fiefs politiques, où chaque parti place ses proches et contrôle les contrats publics. Un cabinet technocratique priverait ces forces politiques de leurs principales sources d’influence et de financement.
- Le Hezbollah et ses alliés, notamment Amal et Marada, voient dans un gouvernement technocratique une tentative de marginalisation orchestrée par l’Occident et le FMI.
- Le Courant patriotique libre (CPL) craint une perte de contrôle sur les ministères stratégiques, notamment l’Énergie et la Justice, alors que de nombreux dossiers de corruption menacent ses cadres.
- Les Forces libanaises et les Kataëb, bien que favorables à un renouvellement politique, refusent un gouvernement totalement indépendant sans garantie d’influence.
- Les figures sunnites et les indépendants ne parviennent pas à s’unir derrière un modèle unique de gouvernance, ce qui affaiblit leur position dans les négociations.
Dans ce contexte, Al Liwa’ (30 janvier 2025) note que chaque parti préfère un statu quo plutôt qu’un cabinet qui échapperait à son contrôle.
La pression du FMI et des puissances étrangères
Les pays occidentaux, notamment la France et les États-Unis, insistent sur la nécessité d’un gouvernement capable de mettre en œuvre des réformes économiques et financières urgentes. Al Sharq Al Awsat (30 janvier 2025) rapporte que le FMI conditionne toute aide financière à la mise en place d’un cabinet apte à mener des réformes en toute indépendance.
Cependant, le Hezbollah et ses alliés dénoncent cette pression comme une ingérence étrangère. Selon Al Sharq (30 janvier 2025), ces partis estiment qu’un gouvernement technocratique serait dicté par les exigences des créanciers internationaux, ce qui les priverait de leur autonomie politique et affaiblirait leur base électorale.
Un précédent qui inquiète la classe politique
L’expérience du gouvernement Hassan Diab (2020-2021), initialement présenté comme technocratique, a laissé un précédent ambigu. Ad Diyar (30 janvier 2025) rappelle que ce cabinet, bien que composé en partie d’experts, a été largement influencé par les blocs parlementaires et s’est retrouvé paralysé par les conflits entre les partis.
Les dirigeants politiques actuels craignent qu’un véritable gouvernement technocratique indépendant n’aille plus loin en imposant des réformes structurelles qui remettraient en cause leurs intérêts personnels. Parmi les mesures redoutées figurent :
- La restructuration du secteur bancaire, qui impliquerait des pertes massives pour les grandes fortunes libanaises.
- L’instauration d’un contrôle des capitaux, qui empêcherait les élites de transférer leurs fonds à l’étranger.
- La réforme du secteur de l’énergie, qui mettrait fin aux contrats opaques et aux réseaux de clientélisme.
Selon Al Liwa’ (30 janvier 2025), la classe politique craint que la mise en place de ces réformes fragilise son contrôle sur l’économie et l’administration publique.
Un rejet populaire du système partisan
Paradoxalement, alors que les partis s’opposent à un gouvernement technocratique, une large partie de la population libanaise réclame une gestion indépendante du pays. Les mouvements de contestation de 2019 avaient mis en avant l’idée d’un cabinet d’experts capable de prendre des décisions en dehors des logiques partisanes. Al Akhbar (30 janvier 2025) souligne que les citoyens libanais ont perdu confiance dans la classe politique traditionnelle, qu’ils accusent d’être responsable de la crise actuelle.
Toutefois, l’absence d’une alternative politique structurée empêche la mise en place d’un gouvernement indépendant. Comme le souligne Al Sharq Al Awsat (30 janvier 2025), les élites politiques ont su jouer sur les divisions internes et les rivalités confessionnelles pour maintenir le contrôle des institutions.
Quelles perspectives pour un gouvernement technocratique ?
Face au rejet des partis et aux exigences de la communauté internationale, le scénario d’un gouvernement exclusivement composé de technocrates semble peu probable. Ad Diyar (30 janvier 2025) estime que Nawaf Salam devra négocier un compromis, intégrant des ministres indépendants mais sous la supervision des blocs parlementaires.
Trois scénarios restent possibles :
- Un gouvernement mixte : Une partie des ministères serait attribuée à des technocrates, l’autre aux partis, mais avec une surveillance stricte des réformes.
- Un cabinet sous influence : Salam accepte les pressions des partis, formant un gouvernement sous leur contrôle, mais incapable de mener des réformes.
- Un blocage prolongé : Aucun consensus n’est trouvé, laissant le Liban dans une paralysie politique et économique encore plus profonde.
Le temps presse. Si Nawaf Salam ne parvient pas à former un gouvernement équilibré, Al Liwa’ (30 janvier 2025) prévient que le Liban risque de perdre définitivement l’aide financière dont il a cruellement besoin pour éviter l’effondrement total.



