En 2025, la diaspora libanaise reste l’un des rares mécanismes qui empêchent l’économie de basculer dans un effondrement total. Ce rôle n’est pas symbolique : il se mesure en milliards de dollars de transferts, en dépenses lors des retours saisonniers, en aides familiales directes, en investissements immobiliers au comptant, et en paiements “fresh” qui remplacent un État et un système bancaire devenus incapables d’assurer des fonctions de base. Mais 2025 met aussi à nu la face cachée de cette dépendance : soutenir un pays devient plus difficile, plus cher et plus incertain, tandis que l’accès au “fresh dollar” se transforme en ligne de fracture sociale.
Le récit “la diaspora sauve le Liban” résiste mal à l’année 2025. Il suggère une solidarité infinie, alors que la diaspora fait face à ses propres contraintes de coût de la vie dans les pays d’accueil, à une fatigue administrative et financière, et à des obstacles croissants liés à la conformité internationale. Il suggère aussi que ces flux servent une reconstruction collective, alors qu’ils nourrissent surtout une économie de survie, fragmentée, où l’inégalité se creuse à mesure que la dollarisation se généralise.
Un pilier macroéconomique, mais un pilier privé
Sur le plan macro, les transferts des expatriés restent massifs. Les estimations publiques les plus reprises situent les remittances autour de 5,8 milliards de dollars en 2024, et ce volume représente environ 17,7% du PIB nominal. L’ampleur est considérable : dans une économie normale, un tel ratio serait une anomalie ; au Liban, il est devenu un élément structurel. D’autres estimations locales retiennent un chiffre plus élevé, autour de 6,8 milliards de dollars, en raison de méthodologies et de périmètres différents. Ce décalage n’est pas un détail : il rappelle qu’une partie des flux circule hors des canaux formels, et donc échappe à une mesure exhaustive.
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En 2025, ce caractère “privé” et “hors institutions” n’est pas un simple effet de la crise : c’est la façon dont le pays fonctionne. Les transferts soutiennent des ménages, pas un système. Ils financent des dépenses essentielles — scolarité, santé, loyer, énergie domestique — sans passer par des mécanismes de mutualisation, de crédit, de protection sociale ou de politique publique. Autrement dit : l’argent entre, mais il ne se transforme pas en normalité.
L’inégalité par l’accès au dollar : une fracture plus structurante que la politique
Le fait majeur de 2025 n’est pas seulement l’importance des flux, mais leur distribution inégale. Avoir un parent à l’étranger, recevoir un transfert régulier, bénéficier d’un séjour estival financé, ce n’est plus un “plus”. C’est, pour beaucoup, la différence entre tenir et décrocher.
Cette fracture se voit dans des postes incompressibles. L’éducation privée se redollarisant, les ménages appuyés par la diaspora maintiennent leurs enfants dans des établissements coûteux ; les autres basculent vers un public dégradé ou multiplient les arrangements, les retards, les concessions sur les options et les activités. La santé suit la même logique : facture en devise, paiement immédiat, renoncement quand le cash manque. Le logement et l’énergie domestique prolongent la fracture : loyers en dollars, équipements importés, générateurs, batteries, solaire. L’accès au “fresh” détermine le niveau de continuité de vie.
En 2025, cette inégalité n’est plus seulement un écart de confort. Elle devient un écart de trajectoire : les transferts permettent d’investir dans le capital humain et la protection, tandis que l’absence de transferts force des arbitrages destructeurs, parfois irréversibles.
1) Absence de fiabilité bancaire : envoyer de l’argent sans vouloir “l’entrer” dans le système
Premier obstacle, le plus concret : la diaspora ne fait plus confiance aux banques libanaises comme canal de transmission et de conservation. Depuis 2019, le pays a normalisé l’anormal : restrictions de retraits, accès conditionnel, fragmentation entre dollars “frais” et dollars “immobilisés”, incertitude réglementaire et variations de pratiques d’une banque à l’autre. Même lorsque la diaspora veut aider, elle hésite à déposer l’argent dans un système qui, aux yeux de nombreux expatriés, n’a toujours pas démontré sa capacité à protéger.
En 2025, cela se traduit par une préférence persistante pour les canaux alternatifs : sociétés de transfert, cash transporté, remises en main propre, circuits informels. Ce choix est rationnel à l’échelle d’une famille, mais il a des effets macro. Il renforce l’économie “cash”, réduit la traçabilité, complique la collecte fiscale, et empêche le système bancaire de reconstituer une base de dépôts crédible pour financer l’économie productive. Il alimente aussi un paradoxe : on demande à la diaspora de soutenir le Liban, mais on lui laisse un système financier qui transforme la solidarité en risque.
Ce point pèse aussi sur l’investissement. Un expatrié peut accepter d’envoyer 300 dollars à sa mère chaque mois. Il n’acceptera pas forcément d’immobiliser 30 000 dollars dans une banque locale ou dans un projet nécessitant des paiements bancaires, tant que le canal domestique n’est pas perçu comme fiable.
2) “Liste grise” et conformité : quand aider coûte plus cher et devient plus compliqué
Deuxième obstacle, renforcé en 2025 : la conformité internationale. Le Liban figure sur la “liste grise” (surveillance renforcée) liée aux standards de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, ce qui entraîne des frictions. L’Union européenne, de son côté, a actualisé en 2025 sa liste de juridictions à haut risque en matière AML/CFT, ce qui implique pour les acteurs financiers européens des exigences de vigilance renforcée dans les transactions impliquant le Liban. Dans la pratique, ces classements ne signifient pas un embargo, mais ils signifient une réalité quotidienne : plus de contrôles, plus de justificatifs, plus de délais, plus de refus ponctuels, et souvent une hausse des coûts de traitement.
Le chiffre qui résume cette friction est brutal : sur le corridor États-Unis → Liban, le coût moyen pour envoyer 200 dollars au 1er trimestre 2025 est évalué à 24,40 dollars, soit 12,2% du montant transféré. Pour les ménages expatriés qui envoient de petits montants réguliers, cette ponction est massive. Plus le transfert est petit, plus le coût en pourcentage est élevé et plus il frappe précisément les ménages modestes — ceux qui envoient 200 dollars, pas ceux qui transfèrent 20 000.
En 2025, l’aide diaspora se heurte donc à une double peine : l’augmentation de la charge administrative et une hausse du coût relatif. La solidarité devient un effort fiscal non officiel, mais payé à des intermédiaires et à la complexité réglementaire.
3) Perte de confiance institutionnelle : la diaspora finance la survie, pas la reconstruction
Troisième obstacle : la défiance envers les institutions. En 2025, beaucoup d’expatriés ne considèrent plus que l’État libanais soit en capacité de reconstruire un cadre stable à court terme. Cette défiance change la nature de l’argent envoyé. Quand on croit à un pays, on investit : entreprise, production, innovation, export. Quand on n’y croit pas, on transfère pour tenir : frais scolaires, soins, loyer, factures d’énergie, aide ponctuelle lors d’un choc. Le Liban de 2025 reçoit ainsi une part importante d’argent diaspora qui fonctionne comme un filet de secours, pas comme un capital de transformation.
Cette logique crée un cercle. Les remittances empêchent l’effondrement total, donc elles amortissent aussi la pression politique qui forcerait des réformes rapides. Mais comme les institutions ne se réforment pas, les remittances restent indispensables. Le pays s’installe dans une gestion de crise permanente : il survit grâce à des flux privés qui ne reconstruisent pas le système qui rendrait ces flux moins nécessaires.
Le retour estival 2025 : une injection de demande… qui accentue la géographie des inégalités
La diaspora, ce n’est pas seulement des transferts. C’est aussi une dépense directe lors des retours, en particulier en été. Les statistiques de trafic de l’aéroport de Beyrouth montrent une dynamique nette : 873 095 passagers en juillet 2025, en hausse d’environ 16,25% sur un an, et 3 872 223 passagers sur la période janvier–juillet 2025, en hausse d’environ 3,23% par rapport à la même période de 2024. Sur les neuf premiers mois de 2025, le trafic atteint environ 5,41 millions de passagers, en hausse d’environ 10,2% sur un an.
Ce mouvement se traduit en dépenses immédiates : restaurants, loisirs, locations, services, transport, parfois santé et rénovation de logements. Il soutient l’emploi dans les services, mais souvent de manière saisonnière, parfois informelle, et rarement structurante en productivité. Il renforce aussi une inégalité géographique : certaines zones “captent” la dépense diaspora et voient les prix et les standards monter ; d’autres restent en marge, avec une crise qui continue sans anesthésiant.
En 2025, le pays peut donc connaître des îlots de “normalité” et de consommation en dollars, tout en maintenant une précarité massive ailleurs. La diaspora fait tourner des segments de l’économie, mais elle ne recompose pas le contrat social.
Ce qu’on oublie trop souvent : la diaspora n’a pas une capacité infinie
Il existe une limite humaine et budgétaire à la solidarité. Envoyer 200, 500 ou 1 000 dollars par mois sur des années n’est pas neutre, surtout quand les coûts de transfert restent élevés et que les exigences de conformité augmentent. Beaucoup d’expatriés ont désormais des charges lourdes dans les pays d’accueil : logement, éducation, impôts, crédit, soins. L’aide au Liban devient une dépense structurelle, pas un geste ponctuel, et cela provoque une fatigue : fatigue financière, fatigue administrative, fatigue psychologique.
Cette réalité est d’autant plus délicate qu’elle coïncide avec une inflation des besoins au Liban. Quand l’école privée se redollarisant réclame plus, quand la santé exige du cash, quand les loyers montent, la diaspora n’est pas seulement sollicitée, elle est absorbée. En 2025, la question devient : combien de temps un pays peut-il fonctionner en externalisant une part de sa protection sociale sur ses expatriés ?
Ajouter un facteur 2025 : la fuite des talents rend l’appel à la diaspora plus fragile
À cette fatigue s’ajoute un élément décisif que l’on sous-estime : la fuite des talents et des cerveaux depuis des années, qui se poursuit et change la psychologie de l’aide. Plus le pays perd ses compétences, plus une partie de ceux qui sont partis cesse de se projeter dans un “retour” économique, et plus l’argent peut prendre la forme d’un soutien transitoire… ou d’un désengagement progressif.
Les signaux sont nombreux. Des estimations issues des ordres professionnels et d’études sectorielles font état de milliers de médecins ayant quitté le pays depuis le début de la crise — un ordre de grandeur souvent cité tourne autour de 3 500 médecins depuis 2019. Le phénomène ne concerne pas que la santé : il touche l’ingénierie, l’informatique, l’enseignement supérieur, les métiers qualifiés. À l’échelle sociale, des enquêtes d’opinion indiquent qu’une part importante de la population exprime le désir d’émigrer — autour de 38% dans une mesure récente — et chez les jeunes, ce désir est souvent plus élevé.
Ce point est crucial pour comprendre la diaspora 2025 : plus l’exode est massif, plus la diaspora s’élargit, mais cette expansion n’augmente pas mécaniquement la capacité d’aide. Beaucoup de nouveaux émigrés passent par une période de fragilité : installation, emploi, accumulation d’épargne. Ils ne transfèrent pas immédiatement ; parfois ils ont besoin d’aide eux-mêmes. Dans le même temps, ceux qui ont déjà aidé pendant des années peuvent entrer dans une logique de protection de leur propre avenir et de leurs propres enfants.
La fuite des talents a aussi un effet direct sur l’investissement. Un expatrié qui observe un pays où les institutions ne se réforment pas et où les compétences partent peut juger que l’investissement productif n’a pas de sens. Il peut continuer à soutenir une famille, mais renoncer à investir dans une entreprise, une usine, une activité exportatrice. Le flux diaspora devient alors un flux de consommation et de survie, pas un flux de capital patient. Pire : il peut se transformer en logique de désinvestissement, où l’objectif n’est plus de “tenir” le pays, mais de sécuriser un maximum d’actifs hors du pays quand c’est possible.
En 2025, demander à la diaspora de “sauver” le Liban sans arrêter l’hémorragie de compétences revient à demander un effort financier pour compenser une perte de capital humain. C’est une équation instable, parce que le capital humain est précisément ce qui transforme les dollars en croissance et en services.
Une économie dépendante, un système qui pénalise la solidarité, une société qui se segmente
En 2025, la diaspora reste indispensable, mais elle agit dans un cadre qui la décourage : banques perçues comme non fiables, frictions AML et coûts élevés, institutions décrédibilisées, fuite des talents, économie cash qui réduit la capacité redistributive et renforce les inégalités. La diaspora peut aider des ménages, financer des factures, maintenir des parcours scolaires, amortir des urgences médicales. Elle ne peut pas, à elle seule, recréer une confiance bancaire, une justice économique, une gouvernance stable, ni stopper l’exode des compétences.
Le Liban de 2025 vit donc une situation paradoxale : plus il dépend des expatriés, plus il rend l’aide difficile, plus il transforme l’accès à cette aide en instrument d’inégalité, et plus il fragilise la perspective d’un investissement diaspora qui dépasserait la survie.



