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Diaspora contre tourisme, de l’Acropole à Baalbeck, quand l’argent qui tue l’économie

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Dollars et désastre : la rente qui a changé le visage du Liban

Au Liban, les remises de la diaspora ont été un pilier économique. Avant la crise de 2019, elles représentaient 18 à 22 % du PIB (7-8 milliards USD/an pour un PIB de 35-55 milliards USD). En 2023, elles s’élevaient à 6,7 milliards USD, soit 30 % d’un PIB réduit à 20-25 milliards USD (Banque mondiale). Ces devises ont soutenu une parité artificielle de la livre libanaise (LBP) à 1500 LBP/USD jusqu’en 2019, avant une chute à plus de 100 000 LBP/USD au marché noir en 2025.

En Grèce, l’entrée dans la zone euro en 1999 et l’essor du tourisme – qui contribue à environ 20 % du PIB (20-25 milliards d’euros/an sur un PIB de 200-220 milliards d’euros en 2023) – ont joué un rôle comparable. L’euro, une monnaie forte par rapport à la productivité grecque, a remplacé le dollar comme facteur de surévaluation, tandis que les recettes touristiques ont agi comme une rente externe, similaire aux remises libanaises.

De l’or à la ruine : comment la monnaie trahit le Liban

  1. Surévaluation monétaire
    • Liban : Le peg à 1500 LBP/USD, financé par les remises, a gonflé la LBP, rendant les exportations coûteuses et favorisant les importations (80-90 % des biens consommés).
    • Grèce : L’euro, aligné sur les économies plus fortes (Allemagne, France), a surévalué la drachme implicite, augmentant les coûts de production grecs par rapport aux concurrents hors zone euro.
  2. Dépendance à la rente
    • Liban : Les remises ont financé un déficit commercial chronique (15-20 milliards USD/an avant 2019), concentrant l’économie sur les services (banques, immobilier).
    • Grèce : Le tourisme a alimenté une économie de consommation (services, hôtellerie), représentant 20-25 % du PIB et finançant un déficit commercial (10-15 milliards d’euros/an avant la crise de 2009).
  3. Atrophie des secteurs productifs
    • Liban : L’industrie (10 % du PIB vs 20 % en 1970) et l’agriculture (5-6 % vs 9 %) ont décliné face aux importations bon marché.
    • Grèce : L’industrie (13 % du PIB en 2023 vs 20 % en 1980) et l’agriculture (4 % vs 7 %) ont régressé, éclipsées par le tourisme et les importations facilitées par l’euro.
  4. Post-crise
    • Liban : La dévaluation post-2019 n’a pas relancé les secteurs productifs, les remises devenant un filet de survie.
    • Grèce : Après la crise de la dette (2009-2018), l’austérité a réduit les importations, mais la dépendance au tourisme persiste sans diversification notable.

Milliards perdus : le vrai coût de la dépendance libanaise

Avec un PIB 2023 estimé à 22 milliards USD et des remises à 6,7 milliards USD, les calculs suivants mesurent l’impact libanais :

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Indicateurs économiques du Liban

Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.

  1. Dépendance : \frac{6,7}{22} = 30,45\% du PIB.
  2. Surévaluation : Si la LBP réelle valait 3000 LBP/USD, surévaluation = \frac{3000 - 1500}{3000} \times 100 = 50\%.
  3. Perte d’exportations : Exportations réelles (3 milliards USD) → potentielles (4,5 milliards USD) ; perte = 1,5 milliard USD (6,8 % du PIB) ; cumul 20 ans = 30 milliards USD.
  4. Déficit commercial : Réel (14,5 milliards USD) → ajusté (13 milliards USD) ; réduction = 1,5 milliard USD.
  5. Érosion industrielle : Perte de 10 % du PIB (2,2 milliards USD/an).

Liban vs Grèce : la diaspora contre le tourisme, même combat ?

Pour la Grèce (PIB 2023 ~220 milliards d’euros, tourisme ~22 milliards d’euros) :

  1. Dépendance : \frac{22}{220} = 10\% (20-25 % en incluant effets indirects), moindre qu’au Liban (30 %).
  2. Surévaluation : L’euro a été estimé 30-40 % trop fort pour la Grèce pré-2009 (FMI), moins prononcé que les 50 % libanais, mais significatif.
  3. Perte d’exportations : Exportations hors tourisme (~35 milliards d’euros) auraient pu croître de 20 % sans l’euro (hypothèse) → perte ~7 milliards d’euros/an (3 % du PIB).
  4. Érosion industrielle : Perte de 7 % du PIB (~15 milliards d’euros/an) sur 40 ans.

Le paradoxe libanais : quand l’aide devient poison

La « maladie hollandaise » au Liban et en Grèce, bien que découlant de sources distinctes – les remises diasporiques pour l’un, le tourisme et l’euro pour l’autre – partage des symptômes économiques communs : une surévaluation monétaire, une dépendance à une rente externe, et une érosion des secteurs productifs. Cependant, les dynamiques sous-jacentes, les contextes historiques et les réponses aux crises révèlent des différences significatives qui méritent une exploration approfondie.

Au Liban, les remises de la diaspora ont historiquement constitué une bouée de sauvetage, représentant jusqu’à 22 % du PIB avant 2019 et 30 % en 2023. Ce flux, bien qu’essentiel, a eu un effet paradoxal : en soutenant une parité artificielle à 1500 LBP/USD, il a créé une économie de consommation plutôt que de production. Les importations, représentant 80-90 % des biens consommés, ont été financées par ces devises, tandis que les exportations, limitées à 3 milliards USD en 2023, reflètent l’atrophie des secteurs industriels et agricoles. La surévaluation estimée à 50 % de la LBP a rendu les produits libanais prohibitifs sur les marchés mondiaux, un effet amplifié par la faiblesse des infrastructures et l’instabilité politique. Avant la crise, cette rente a masqué les déséquilibres, alimentant une bulle immobilière et un secteur bancaire hypertrophié. Cependant, une grande partie de ces fonds était stérilisée en raison d’un multiplicateur keynésien extrêmement bas, estimé à 0,3 seulement. Les banques, plutôt que d’investir dans l’économie réelle (infrastructures, industrie), ont orienté ces ressources vers l’endettement public et le maintien coûteux de la parité à 1500 LBP/USD, réduisant l’impact économique positif des remises à une fraction de leur potentiel. Post-2019, avec la dévaluation massive, les remises restent vitales pour la survie des ménages, mais elles ne compensent pas l’effondrement de l’économie productive.

En Grèce, le tourisme, générant 20-25 % du PIB, a joué un rôle analogue, mais dans un cadre monétaire différent. L’adoption de l’euro en 1999 a éliminé la flexibilité de la drachme, imposant une monnaie surévaluée de 30-40 % par rapport à la productivité grecque (selon des estimations du FMI pré-2009). Cette surévaluation a dopé le pouvoir d’achat, favorisant les importations et concentrant l’économie sur les services touristiques, au détriment de l’industrie (13 % du PIB aujourd’hui contre 20 % en 1980) et de l’agriculture (4 % contre 7 %). Avant la crise de la dette de 2009, les recettes touristiques, combinées aux emprunts facilités par l’euro, ont financé un déficit commercial chronique de 10-15 milliards d’euros par an. Après la crise, l’austérité imposée par la troïka (UE, BCE, FMI) a réduit cette dépendance, mais sans relancer les secteurs productifs, laissant le tourisme comme pilier dominant.

Comparons les deux cas plus en détail. La rente libanaise, issue d’un capital humain (la diaspora), est plus volatile que celle de la Grèce, liée à une ressource géographique stable (îles, climat). Les remises libanaises ont chuté de 8 à 6,7 milliards USD post-crise, reflétant les difficultés des expatriés et l’exode accru (200 000-300 000 départs depuis 2019). En revanche, le tourisme grec, bien que sensible aux chocs (ex. pandémie de 2020), a rebondi à 22 milliards d’euros en 2023, soutenu par une demande mondiale constante. Cette stabilité relative donne à la Grèce un avantage structurel, mais sa dépendance saisonnière (juin-septembre) limite sa résilience face aux crises prolongées.

Sur le plan monétaire, le contraste est frappant. Le Liban a choisi une parité fixe (1500 LBP/USD), qu’il pouvait théoriquement abandonner – ce qu’il a fait sous la contrainte en 2019. La dévaluation a corrigé la surévaluation, mais trop tard pour sauver une économie déjà exsangue. La Grèce, prisonnière de l’euro, n’a pas cette option. La monnaie unique, conçue pour des économies comme l’Allemagne, reste un carcan, empêchant un ajustement par la dévaluation qui aurait pu relancer les exportations. Cette rigidité a prolongé la crise grecque (2009-2018), avec une contraction du PIB de 25 %, tandis que le Liban, avec un PIB réduit de 60 % depuis 2019, subit un effondrement plus brutal mais potentiellement plus réversible.

Les pertes économiques quantifiées révèlent des ampleurs différentes. Au Liban, la surévaluation de 50 % a coûté 1,5 milliard USD/an en exportations (30 milliards sur 20 ans) et 2,2 milliards USD/an en production industrielle perdue, soit 6,8-10 % du PIB actuel. En Grèce, la surévaluation moindre (30-40 %) a engendré une perte estimée à 7 milliards d’euros/an en exportations (3 % du PIB) et 15 milliards d’euros/an en industrie sur 40 ans. Le Liban a donc subi une érosion relative plus rapide et profonde, exacerbée par des facteurs exogènes : guerre civile (1975-1990), corruption endémique, et crises récentes (explosion du port en 2020, conflit en 2024). La Grèce, bien que fragilisée par la crise de la dette, bénéficie d’un cadre institutionnel européen qui a amorti certains chocs.

Un autre point de divergence réside dans la dynamique sociale. Au Liban, la dépendance aux remises s’accompagne d’un cercle vicieux : la faiblesse des opportunités locales pousse les jeunes qualifiés à émigrer, renforçant la rente diasporique mais vidant le pays de son capital humain. En Grèce, l’émigration post-2009 (500 000 départs) a été significative, mais le tourisme, ancré dans le territoire, ne dépend pas directement de cette main-d’œuvre. Cela rend le Liban plus vulnérable à long terme, car sa rente pourrait s’épuiser si la diaspora s’intègre pleinement à l’étranger ou si les crises successives découragent les transferts.

Enfin, les réponses aux crises diffèrent. Le Liban, sans filet international comparable au plan de sauvetage grec (240 milliards d’euros de 2010-2015), sombre dans l’autarcie et l’informalité, avec une économie dollarisée de facto. La Grèce, sous tutelle européenne, a stabilisé ses finances publiques, mais au prix d’une stagnation productive. Ces trajectoires soulignent une ironie : la rente libanaise, plus flexible, a aggravé l’effondrement ; la rente grecque, plus encadrée, a limité les dégâts sans résoudre les failles structurelles.

Sauver le Liban : comment contourner un système pourri

Face à la maladie hollandaise alimentée par les remises diasporiques, le Liban doit transformer cette rente en un levier de reconstruction économique directe. En 2023, les remises s’élevaient à 6,7 milliards USD (30 % d’un PIB de 22 milliards USD), mais aujourd’hui, le 28 février 2025, elles ont chuté à 5,7 milliards USD, reflétant une baisse continue due au manque de confiance dans un système financier local perçu comme corrompu et ayant gelé les fonds des déposants depuis 2019 (pertes estimées à 70 milliards USD). Avec 80 % de la population sous le seuil de pauvreté, des infrastructures en ruines (pénuries d’électricité, routes délabrées), et des secteurs productifs atrophiés (industrie à 10 % du PIB, agriculture à 5-6 %), ces flux ne doivent pas transiter par les banques locales ni le système financier actuel, mais être investis directement dans l’économie réelle via un fonds souverain. Voici une stratégie détaillée.

1. Créer un fonds souverain diaspora hors système bancaire
Le système bancaire libanais, discrédité par sa gestion opaque et la confiscation des dépôts, a perdu toute légitimité auprès de la diaspora. Les remises, qui diminuent à 5,7 milliards USD en 2025, ne doivent pas alimenter ce système non transparent. Un fonds souverain diaspora, géré par une entité indépendante sous supervision internationale (ex. Banque mondiale, Trésor français), collecterait directement 20-30 % de ces flux (1,1-1,7 milliard USD/an) via des plateformes numériques sécurisées (blockchain ou fintechs internationales comme Wise ou PayPal). Ces fonds seraient investis dans :

  • Infrastructures critiques : Réhabiliter le port de Beyrouth (300-500 millions USD) pour relancer les exportations, et installer 500 MW de solaire décentralisé (400-500 millions USD) pour réduire les importations de carburant (2 milliards USD/an).
  • Industrie exportatrice : Financer directement des usines (agroalimentaire : olives, vin ; pharmaceutique : génériques) avec 400-500 millions USD/an, visant une hausse des exportations de 3 à 5-6 milliards USD en 5 ans.
  • Start-ups : Allouer 200-300 millions USD à des incubateurs hors Beyrouth (Tripoli, Zahlé) pour des projets tech (e-commerce, énergie verte), via des paiements offshore en USD.

Des obligations diaspora (rendement garanti de 3-4 %, émises hors Liban) et des exonérations fiscales sur les investissements directs encourageraient la diaspora à maintenir ses contributions malgré la méfiance.

2. Stabiliser la monnaie sans les banques
La LBP, à 100 000 LBP/USD au marché noir, doit être fixée à un taux réaliste (20 000-30 000 LBP/USD) pour refléter la productivité (PIB par habitant réel ~5000 USD) et stimuler les exportations. Sans passer par la Banque du Liban (BDL), discréditée, cela implique :

  • Accord FMI hors circuit bancaire : Négocier 10-15 milliards USD sur 5 ans, versés directement au fonds souverain pour des projets productifs, en échange de réformes (audit de la BDL, fin des subventions opaques).
  • Dollarisation contrôlée : Autoriser le dollar via fintechs internationales pour les transactions majeures, tandis que la LBP, gérée hors banques, sert les échanges locaux.

Une LBP compétitive relancerait les exportations (textiles, agrumes), visant 1-2 milliards USD/an supplémentaires.

3. Relancer les secteurs productifs en direct

  • Industrie (objectif : 15 % du PIB) : Créer des zones franches (Tripoli, Saïda) financées par le fonds (1 milliard USD), avec contrats directs diaspora-entrepreneurs (ex. usines de conditionnement). Gain : 1,1 milliard USD/an en 5 ans.
  • Agriculture (objectif : 8 % du PIB) : Moderniser la Bekaa (irrigation, coopératives) pour 500 millions USD via des subventions directes aux agriculteurs, ciblant le Golfe et l’Europe. Gain : 0,4-0,6 milliard USD/an.
  • Énergie : Projets solaires communautaires (400-500 millions USD) financés hors banques, réduisant les coûts industriels.

4. Retenir les talents
Un programme de retour (200 millions USD du fonds) offrirait des emplois dans les zones franches (salaire 1000 USD/mois) et des formations (tech, agriculture) pour 100 000 jeunes en 5 ans (300-400 millions USD), payés via comptes offshore, évitant les banques locales.

5. Garantir la transparence
Un pacte national avec la diaspora et des partenaires étrangers (France, USA) imposerait un conseil de surveillance international pour le fonds, des audits publics annuels, et un gouvernement technocratique (2025-2027) pour appliquer les réformes, contournant les élites corrompues.

Financement et résultats

  • Coût : 5-7 milliards USD sur 5 ans (fonds diaspora : 1,5-2 milliards/an, FMI : 2-3 milliards, aide bilatérale : 1-2 milliards).
  • Résultat : PIB à 28-30 milliards USD, exportations à 5-6 milliards USD, dépendance aux remises réduite à 15-20 % du PIB.

En investissant directement dans l’économie réelle hors du système financier corrompu, le Liban peut restaurer la confiance de la diaspora et bâtir une économie productive durable.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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