Une inflexion dans la doctrine américaine sur le Liban ?
Les récentes déclarations de Tom Barak à Beyrouth introduisent une inflexion majeure dans le discours diplomatique américain vis-à-vis du Liban. Émissaire temporaire de Washington, Barak a encouragé les responsables libanais à envisager ouvertement la voie d’un traité de paix avec Israël. Selon des confidences relayées par plusieurs interlocuteurs politiques, il aurait insisté sur la nécessité pour le Liban de « saisir l’opportunité » offerte par les dynamiques régionales impulsées par les accords d’Abraham. Ces propos marquent une rupture par rapport au ton habituel des représentations américaines, généralement plus prudentes sur ce dossier ultrasensible.
Dans ses échanges avec les parlementaires et membres du gouvernement, Barak a affirmé qu’Israël ne nourrissait aucune ambition territoriale et souhaitait vivre en paix. Cette vision s’inscrit dans la ligne défendue par Donald Trump depuis 2020, et relancée sous sa nouvelle présidence depuis janvier 2025. L’objectif américain semble désormais de créer les conditions politiques et psychologiques favorables à une normalisation progressive entre le Liban et Israël, dans un contexte régional transformé.
Une paix sous condition : l’angle mort palestinien
L’appel de Tom Barak à envisager une paix entre le Liban et Israël s’est heurté à une profonde réticence dans les cercles politiques libanais, nourrie par plusieurs lignes de fracture historiques. Au cœur des inquiétudes figure la question non résolue des réfugiés palestiniens. Pour une partie significative de la classe politique libanaise, tout processus de normalisation sans solution préalable ou parallèle à la question palestinienne comporte le risque de transformer le Liban en zone tampon ou en débouché démographique pour le contentieux israélo-palestinien.
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Cette crainte est d’autant plus vive que la proposition américaine évite systématiquement de mentionner la création d’un État palestinien. Ce silence est perçu comme une ligne rouge franchie, dans un contexte où l’effacement de la solution à deux États a nourri, selon plusieurs observateurs, les tensions régionales qui ont conduit à l’explosion du 7 octobre 2023. De nombreux responsables libanais voient dans cette omission un refus délibéré de traiter les causes profondes du conflit, et une tentative de contourner les solidarités arabes traditionnelles au profit d’un nouvel ordre régional centré sur les intérêts israéliens.
En l’absence de garanties concrètes, le Liban redoute également que tout processus de paix précipité soit perçu comme une rupture stratégique vis-à-vis des camps palestiniens présents sur son territoire. L’équilibre fragile qui régit les rapports entre les réfugiés, les forces de sécurité libanaises et les partis politiques pourrait alors être remis en question, avec un risque réel de tensions internes.
Un compromis en gestation : désarmement progressif contre garanties israéliennes
Selon plusieurs sources politiques libanaises, un document confidentiel a été transmis à Tom Barak au cours de ses rencontres à Beyrouth. Ce texte propose une solution progressive à la question du désarmement du Hezbollah, présentée comme préalable à tout apaisement durable. Le plan inclut un retrait israélien de deux positions frontalières contestées au Liban-Sud, couplé à l’arrêt de toute opération militaire israélienne contre le territoire libanais. En échange, l’État libanais s’engagerait à finaliser le dossier de la monopolisation de la détention d’armes sur son territoire dans un délai de six mois.
Ce compromis, s’il se confirmait, serait une première. Il marque une tentative de dépasser le schéma binaire où le désarmement du Hezbollah est exigé sans contrepartie. Le fait que cette proposition ait été présentée conjointement par la présidence de la République, la présidence du Parlement, le gouvernement et les principales forces politiques du pays indique une volonté de parler d’une seule voix sur ce dossier sensible. Le rôle joué par le Premier ministre Nawaf Salam dans la consolidation de ce front commun est salué en coulisses par plusieurs diplomates.
La réaction de Tom Barak à cette initiative aurait été positive, selon les sources libanaises. Toutefois, aucune garantie n’a été apportée quant à l’acceptation israélienne de ces termes. Le flou demeure sur la position finale de Tel-Aviv, d’autant que l’administration Trump, selon Barak lui-même, ne peut « convaincre Israël » de renoncer à ses exigences sécuritaires tant que le Hezbollah conserve une capacité militaire, même dormante.
Le Liban dans la nouvelle équation régionale
Les propos de Tom Barak sur le rôle de la Syrie comme priorité stratégique actuelle de Washington révèlent une redéfinition plus large des équilibres régionaux. Le diplomate américain a clairement indiqué que les événements récents à Sweida — notamment les massacres sectaires imputés aux milices islamistes — ont modifié la hiérarchie des priorités pour les États-Unis. Le Liban, longtemps en première ligne de l’agenda sécuritaire régional, apparaît désormais relégué au second plan, dans une approche où sa stabilité est perçue comme tributaire de celle de son voisin syrien.
Cette évolution pèse lourdement sur les marges de manœuvre de Beyrouth. Elle limite l’engagement américain à des missions d’écoute ou de facilitation, sans garanties concrètes. En centrant leur stratégie sur la Syrie, les États-Unis envoient au Liban le message qu’il doit d’abord gérer ses équilibres internes — confessionnels, militaires et institutionnels — avant d’espérer un accompagnement structurant de la part de la communauté internationale.
Le Hezbollah, de son côté, capitalise sur cet état de fait pour justifier la permanence de son arsenal. En soulignant les menaces persistantes à la frontière orientale et l’absence de résolution politique en Syrie, le parti chiite maintient une position défensive difficilement contestable dans l’opinion chiite et au sein d’une partie de la classe politique. Toute tentative de désarmement sans garanties régionales apparaît ainsi comme prématurée.



