Le 3 janvier 2026, Donald Trump revendique une opération militaire américaine au Venezuela, conclue, selon lui, par la capture de Nicolás Maduro et de son épouse, puis leur exfiltration par avion. L’onde de choc est diplomatique, juridique, économique. Elle est aussi doctrinale : depuis plusieurs semaines, l’administration Trump remet au premier plan la doctrine Monroe, en la disant « réinvigorée » par un « Trump Corollary ». À quoi renvoie exactement ce nom de 1823, et comment s’insère-t-il, concrètement, dans la séquence vénézuélienne ?
La réponse tient en une phrase : Monroe n’est pas un texte de droit, c’est un cadre politique qui, selon les périodes, sert soit de bouclier anti-ingérence européenne, soit de langage de la prééminence américaine dans l’hémisphère. Le Venezuela, aujourd’hui, en est le test le plus brutal depuis des décennies.
1823 : une doctrine de dissuasion, pas un blanc-seing d’occupation
La doctrine Monroe naît le 2 décembre 1823, sous forme de message présidentiel au Congrès. James Monroe affirme que les puissances européennes ne doivent plus chercher à coloniser ni à étendre leur « système » politique dans les Amériques ; en retour, les États-Unis disent ne pas intervenir dans les affaires strictement européennes. Le texte vise l’extérieur : l’Europe, ses empires, ses restaurations, ses tentations de reconquête.
C’est un point essentiel pour comprendre son usage contemporain : à l’origine, Monroe n’est pas un programme d’annexion ni une théorie d’administration directe des voisins. C’est d’abord une barrière politique à l’ingérence des puissances extra-hémisphériques. Mais ce vocabulaire va, avec le temps, devenir un instrument commode : dire « Monroe », c’est dire « l’hémisphère est un intérêt vital ».
1904 : le corollaire Roosevelt, l’instant où Monroe change de nature
Le basculement historique le plus souvent cité est le corollaire Roosevelt de 1904. Theodore Roosevelt avance que, pour prévenir une intervention européenne motivée par des crises financières ou des désordres, les États-Unis peuvent agir comme une forme de « pouvoir de police international » dans la région. C’est la matrice d’une lecture plus intrusive : protéger l’hémisphère en s’arrogeant le droit d’y intervenir.
Dans l’imaginaire latino-américain, c’est souvent ce Roosevelt-là qui colle à Monroe : la doctrine qui, au nom de la protection contre l’Europe, justifie la pression américaine, les interventions, les protectorats de fait. Cette ambiguïté — protection ou tutelle — est exactement celle qui resurgit en 2025-2026.
2025 : la Maison-Blanche revendique un « Trump Corollary »
Le 2 décembre 2025, la Maison-Blanche publie un message présidentiel à l’anniversaire de la doctrine Monroe. Donald Trump y écrit que la doctrine, « réinvigorée par [son] Trump Corollary », est « vivante et bien », et associe explicitement cette posture à la lutte contre les drogues, les réseaux criminels et les flux migratoires dans l’hémisphère occidental. Autrement dit : Monroe n’est plus seulement un principe anti-européen ; c’est une doctrine de sécurité régionale intégrant frontières, criminalité transnationale et rivalités d’influence.
La logique est reprise dans des analyses de think tanks et dans la presse spécialisée défense : l’administration affiche un réajustement du dispositif, avec une priorité hémisphérique présentée comme stratégique, dans un contexte de compétition d’influence (notamment avec la Chine) et de pressions internes (immigration, narcotrafic). Dans ce récit, le slogan « Monroe » devient un marqueur : « nous remettons de l’ordre dans notre voisinage ».
Le Venezuela, janvier 2026 : Monroe comme récit, la force comme méthode
Le 3 janvier 2026, Reuters et l’Associated Press rapportent la déclaration de Donald Trump : l’opération américaine aurait abouti à la capture de Nicolás Maduro et de son épouse, puis à leur transfert hors du Venezuela. L’AP décrit une opération éclair, des frappes coordonnées, et une volonté affichée par Trump de « gouverner temporairement » le Venezuela jusqu’à une transition, tout en annonçant des poursuites pénales aux États-Unis.
À ce stade, la doctrine Monroe joue un rôle précis : elle fournit le langage politique permettant de présenter une action de force non comme une guerre d’agression, mais comme une opération « dans l’hémisphère », contre une menace « régionale ». La grammaire est connue : le régime est décrit comme criminel, lié au narcotrafic ; l’opération devient une extension de la sécurité intérieure ; la souveraineté adverse est relativisée par la qualification morale et pénale du pouvoir visé.
Ce cadrage a une efficacité de communication. Il ne règle pas, en revanche, la question centrale : la légalité internationale.
Droit international : Monroe n’autorise rien, la Charte de l’ONU encadre tout
La doctrine Monroe n’est pas un traité multilatéral ; elle n’est pas une norme de droit international. Sur le plan juridique, l’usage de la force sur le territoire d’un État souverain est encadré par la Charte des Nations unies, et les exceptions (légitime défense, mandat du Conseil de sécurité) sont strictes. C’est d’ailleurs l’un des axes des réactions rapportées par la presse internationale : plusieurs États et responsables dénoncent une violation de souveraineté et mettent en cause la conformité de l’opération aux principes du droit international.
Sur le plan américain, la contestation prend une autre forme : l’AP souligne la question de l’autorisation du Congrès et le débat sur la consultation préalable, classique dès que l’exécutif engage des forces dans des hostilités. Le point est d’autant plus inflammable que l’opération revendiquée ne ressemble pas à une simple frappe ponctuelle : elle est décrite comme un changement politique imposé, avec capture et transfert, donc avec une dimension assumée de « régime change ».
Monroe, en somme, sert d’étendard politique ; mais il ne constitue pas, à lui seul, un fondement légal.
L’angle économique : pétrole, blocus, saisies en mer et bataille des actifs
La dimension pétrolière est au cœur du dossier vénézuélien depuis des années, mais la séquence de fin 2025 la remet au premier plan par des moyens coercitifs inhabituels. Reuters rapporte que l’administration Trump a durci la pression maritime : saisies de tankers, patrouilles, interceptions, et effet immédiat sur les routes et sur les exportations. Une saisie de tanker annoncée le 10 décembre 2025 a marqué une escalade, suivie d’articles décrivant des arrivées de navires malgré la pression, et une chute des exportations en décembre.
Cette politique maritime sert deux objectifs. D’abord, tarir la principale source de devises de Caracas. Ensuite, créer un rapport de force sur ce que Washington décrit comme des « actifs » contestés ou « volés ». La rhétorique du « pétrole volé », reprise dans la communication politique américaine, renvoie moins à une revendication de propriété sur le sous-sol vénézuélien qu’à une combinaison d’expropriations passées, de contentieux, et de contrôle des flux physiques (chargements, tankers, raffineries).
Le symbole le plus lourd reste Citgo, raffineur basé aux États-Unis historiquement lié à PDVSA : Reuters rappelle que des procédures au Delaware ont visé la mise aux enchères de parts de la maison-mère de Citgo pour indemniser des créanciers, sur fond de défauts et d’expropriations. Dans cette perspective, le bras de fer n’est pas seulement militaire : il est aussi patrimonial. L’idée d’une « restitution » prend corps via des tribunaux, des saisies, des sanctions et des réaffectations possibles de contrats énergétiques.
C’est ici que Monroe revient comme doctrine d’arrière-plan : l’hémisphère est présenté comme un espace où les États-Unis ont vocation à sécuriser routes, ressources et stabilité — au besoin par la contrainte.
La dimension géopolitique : un signal aux alliés de Caracas… et aux rivaux globaux
Le Venezuela n’est pas un dossier isolé : il est aussi un message envoyé aux alliés régionaux et aux partenaires extra-régionaux. La mise en scène d’une capture — si elle est confirmée pleinement dans ses détails — produit un effet dissuasif immédiat : elle signifie qu’un pouvoir latino-américain considéré hostile peut être frappé directement, sans négociation finale.
Les réactions rapportées par l’AP et Reuters mentionnent des condamnations de pays alliés de Caracas, et des inquiétudes sur l’escalade. La logique de Monroe réactualisée en 2025 fonctionne ici comme un avertissement : réduire la marge de manœuvre des puissances extra-hémisphériques dans la région, et réaffirmer que Washington est prêt à payer le coût politique d’une action unilatérale.
Il faut, toutefois, mesurer l’effet boomerang. Plus l’administration américaine revendique une doctrine hémisphérique musclée, plus elle nourrit la lecture latino-américaine d’un retour de la « politique de la canonnière ». Et plus elle donne à ses rivaux un angle d’attaque diplomatique : dénoncer une violation des principes de souveraineté pour délégitimer Washington dans d’autres crises internationales.
Le point aveugle : l’après, ou la différence entre une opération et un pays
Le cœur du risque, dans ce type de séquence, n’est pas seulement l’entrée. C’est la sortie.
L’AP rapporte que Trump a déclaré vouloir gouverner temporairement le Venezuela jusqu’à une transition. Cette annonce, même si elle se heurte immédiatement à la réalité administrative et sécuritaire sur le terrain, pose la question la plus explosive : qui exerce l’autorité, au nom de quoi, et avec quel mandat ? La capture d’un dirigeant ne dissout pas un appareil d’État, ne remplace pas une chaîne de commandement, ne stabilise pas une économie en ruine. Elle peut, au contraire, ouvrir un vide où s’affrontent factions, services, armée, milices et influences étrangères.
C’est précisément là que Monroe, même dans sa version « corollaire Trump », montre ses limites : elle dit « priorité hémisphérique », elle ne dit pas « gouvernance ». Elle peut justifier politiquement l’intervention ; elle ne fournit aucun mécanisme crédible de légitimation interne, ni de reconstruction institutionnelle, ni de pacification durable.
Le parallèle historique souvent évoqué dans les médias anglophones est celui des opérations de décapitation politique — mais les précédents montrent que la réussite tactique ne garantit pas la réussite stratégique. À ce stade, la séquence vénézuélienne est encore trop récente pour trancher, mais une constante s’impose : plus l’objectif politique est maximaliste (changement de régime, administration transitoire), plus le coût de l’après tend à exploser.
Ce que Monroe explique — et ce qu’elle ne tranche pas
La doctrine Monroe, dans le contexte vénézuélien de janvier 2026, n’explique pas « le droit ». Elle explique « la vision ». Elle éclaire une architecture : l’idée que l’hémisphère occidental est un espace de sécurité prioritaire, où les États-Unis s’autorisent une marge d’action plus large qu’ailleurs, au nom d’intérêts vitaux (frontières, narcotrafic, migration, influence stratégique, ressources).
Mais elle ne tranche pas les trois questions décisives qui s’ouvrent avec la revendication américaine du 3 janvier :
La première est juridique : comment Washington soutient-il la compatibilité de l’opération avec les principes internationaux, et comment répond-il aux critiques sur l’autorisation interne et la consultation du Congrès ?
La deuxième est économique : quelle recomposition des actifs, des contrats et des flux pétroliers est visée, notamment à travers les saisies, les sanctions et la bataille autour d’actifs liés à PDVSA ?
La troisième est politique : qui gouverne à Caracas, selon quelles garanties, avec quelle sécurité, et avec quel horizon de transition ?
En 1823, Monroe parlait d’empires européens et de colonies. En 2026, l’administration Trump parle de narcotrafic, de frontières et de rivalités d’influence — et revendique, au Venezuela, une opération qui fait basculer la doctrine du registre symbolique vers un acte de force. L’histoire retiendra peut-être que le retour de Monroe n’a pas été, cette fois, un simple slogan : mais une ligne de fracture.



