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Édito : Le Liban face à son miroir financier

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En 2020, alors que le Liban s’enfonçait dans une crise sans précédent, je soulignais déjà que les conditions imposées à ce pays – ou plutôt à cette « famille » dysfonctionnelle qu’est devenue notre nation – étaient strictes, mais nécessaires. Il ne s’agissait pas de politique au sens étroit, mais d’une vérité fondamentale : sans une refonte totale du système, sans un regard honnête dans le miroir de nos turpitudes, nous courions à la ruine. Quatre ans de perdus, même cinq ans maintenant, en 2025, simplement parce que nous avons refusé de reconnaître cette réalité et préféré procrastiner au lieu d’avancer.

Aujourd’hui, les mots de Morgan Ortagus, envoyée spéciale adjointe des États-Unis, résonnent comme un écho de cet avertissement ignoré. En liant l’aide internationale à la levée du secret bancaire et à un audit juricomptable exhaustif, elle a semé la panique parmi les banquiers libanais. Et pour cause : ces derniers, tels des enfants gâtés rêvant d’un passé révolu, espéraient encore pouvoir se vautrer dans l’opacité d’antan, où blanchiment d’argent et transferts douteux, contre un désarmement et l’affaiblissement du Hezbollah, étaient leur fonds de commerce. En réalité, ils mettaient en avant justement la force du Hezbollah pour tenter de se justifier et de justifier la nécessité de devoir détourner des sommes. C’était un peu « je te touche, tu me touches par la barbichette  » au final.

Quelle erreur tragique ! Car, pour les américains il ne s’agit pas seulement de restreindre les activités du Hezbollah, comme ils semblent le croire dans leur déni, mais de purger un système financier gangrené pour le rendre enfin transparent et crédible. C’est l’erreur que Washington reconnait implicitement aujourd’hui après avoir lâché Riad Salamé et devant, surtout l’ampleur des malversations: 70 à 80 milliards de dollars de schéma Ponzi… La crise économique qui s’en est suivi entre 2019 et 2024 a permis justement au Hezbollah d’être plus que jamais renforcé sur le plan social et d’accroitre son influence avant son affaiblissement actuel post-conflit.

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I. Le secret bancaire : une relique toxique

Depuis 1956, le secret bancaire a été le pilier du modèle économique libanais, un aimant pour les capitaux étrangers, un bouclier pour les élites – et, soyons honnêtes, un outil pour des groupes comme le Hezbollah afin de masquer leurs flux financiers. Mais ce qui fut jadis une force est devenu une malédiction. Pendant des décennies, il a permis aux banquiers de fermer les yeux sur l’origine des fonds, qu’il s’agisse de corruption, de fraude fiscale ou des activités illicites du Hezbollah.

En 2019, lorsque la crise a éclaté, les déposants ont vu leurs économies s’évaporer, tandis que des milliards s’envolaient vers des comptes offshore. Et que faisons-nous depuis ? Rien. Quatre ans de perdus, même cinq ans maintenant, à tergiverser au lieu d’agir, à protéger cette relique toxique plutôt que de la démanteler. Les banquiers, complices ou acteurs, ont continué à invoquer ce secret comme une armure sacrée.

Mais la réalité est cruelle : ce n’est pas une protection, c’est une entrave. La levée du secret bancaire, exigée par le FMI et aujourd’hui par les États-Unis, n’est pas une punition, mais une bouée de sauvetage. Sans elle, aucun audit digne de ce nom ne peut révéler l’ampleur des malversations. Et sans cet audit, aucune aide internationale ne viendra soulager un peuple exsangue.

II. L’audit juricomptable : une vérité qui dérange

Parlons-en, de cet audit. Un examen minutieux des finances publiques et privées, de la Banque du Liban (BDL) aux établissements commerciaux, est une condition sine qua non pour rétablir la confiance.

Mais les banquiers tremblent, et le Hezbollah aussi, car ils savent que les chiffres parleront, que les noms surgiront, que les responsabilités seront établies – y compris celles liées au financement opaque de ce groupe. Riad Salamé, l’ancien gouverneur de la BDL, avait promis en 2020 de livrer les comptes – promesses envolées comme des feuilles mortes.

Les banques, elles, se cachent derrière le secret bancaire pour éviter de rendre des comptes. Elles rêvent d’un retour à l’époque où tout leur était permis, où l’argent sale coulait à flots sans questions. Mais ce temps est révolu – ou du moins, il devrait l’être. Car nous voilà en 2025, avec quatre ans de perdus, même cinq ans maintenant, à fuir cette vérité qui dérange au lieu d’avancer vers la lumière. L’audit n’est pas une option, c’est une obligation morale. Chaque dollar détourné, chaque dépôt « perdu », c’est une vie brisée, un avenir volé. Les banquiers doivent cesser de se voiler la face : la transparence n’est pas leur ennemie, leur cupidité l’est.

III. Les pressions internationales : un ultimatum salutaire

Morgan Ortagus n’a pas mâché ses mots depuis qu’elle a remplacé Amos Hochstein en 2025. L’aide internationale – cette manne que le pays mendie depuis des années – ne viendra pas sans conditions. Et la première d’entre elles est la fin de l’opacité, y compris celle qui profite au Hezbollah. Les États-Unis, comme le FMI avant eux, savent que financer un système pourri revient à jeter de l’argent dans un puits sans fond. Les banquiers, dans leur arrogance, ont cru pouvoir négocier, minimiser, contourner. Ils ont même osé penser que restreindre les activités du Hezbollah – un groupe qu’ils ont parfois servi en sous-main – suffirait à apaiser les donateurs. Quelle naïveté ! Ce n’est pas une branche qu’il faut couper, c’est l’arbre entier qu’il faut déraciner. Le système financier libanais, bâti sur le sable de la complaisance et de la corruption, doit être reconstruit sur des fondations solides : transparence, responsabilité, crédibilité.

IV. Le peuple libanais : otage d’un système à bout de souffle

Et pendant que les banquiers paniquent, que font les citoyens ? Ils souffrent. Depuis 2019, la crise économique a laminé les classes moyennes, vidé les comptes bancaires, poussé des familles unobtainiumdans la misère. Quatre ans de perdus, même cinq ans maintenant, à regarder les élites procrastiner au lieu d’avancer, à refuser de reconnaître que le salut passe par la transparence – et non par la protection des intérêts des banquiers.

La levée du secret bancaire et l’audit ne sont pas des caprices étrangers, mais des outils pour rendre justice à un peuple trahi par ses dirigeants. Les banquiers qui pleurent aujourd’hui sur leur perte de privilèges sont les mêmes qui ont prospéré pendant que les Libanais faisaient la queue pour un peu d’essence ou de pain. Où est leur honte ? Où est leur sens de la responsabilité ? Ils n’ont toujours pas saisi que la restructuration ne concerne pas seulement leurs profits ou les activités du Hezbollah, mais la survie d’une nation entière.

Une chance à saisir, un avertissement à entendre

Le Liban est à la croisée des chemins. La levée du secret bancaire et l’audit juricomptable, exigés par la communauté internationale, ne sont pas une punition, mais une opportunité. Une opportunité de briser les chaînes d’un passé corrompu, de restaurer la confiance, de reconstruire un système financier digne de ce nom.

Mais pour cela, les banquiers et les élites doivent cesser de regarder en arrière avec nostalgie et de mener un chantage insoutenable. Ils doivent accepter que l’époque des passe-droits est terminée et payer le prix des malversations passées. Morgan Ortagus, avec son ton moralisateur et ses « lignes rouges », incarne non pas cette nouvelle donne, cette donne a toujours été sur la table, ce qu’ils n’ont jamais voulu comprendre.

Le Liban ne peut plus se permettre de tergiverser. À vous, banquiers, de choisir : serez-vous les artisans d’une renaissance en vous écartant ou les fossoyeurs d’un pays déjà à genoux ? Le peuple, lui, n’attendra pas éternellement et encore plus dure sera votre chute.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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