Le 22 août 2025, le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), organisme soutenu par l’ONU, a publié un rapport alarmant déclarant une famine dans le gouvernorat de Gaza, touchant 500 000 personnes, soit un cinquième de la population de l’enclave palestinienne, avec une projection de son extension aux deux tiers du territoire d’ici fin septembre. Ce constat, appuyé par des données rigoureuses, a provoqué une réaction virulente d’Israël, qui, le 27 août, a exigé le retrait immédiat de ce document, le qualifiant de « fabriqué de toutes pièces » et menaçant de s’attaquer aux financements de l’IPC. Cette polémique intervient dans un contexte de crise humanitaire sans précédent à Gaza, où près de deux ans de guerre, un blocus strict et des restrictions draconiennes sur l’aide alimentaire ont poussé des centaines de milliers de personnes au bord de la mort. Alors que les organisations humanitaires dénoncent l’obstruction systématique d’Israël, les accusations de partialité portées par l’État hébreu contre l’ONU et les pressions exercées pour censurer le rapport soulèvent des questions graves sur la responsabilité dans cette catastrophe, qualifiée de « man-made » par le secrétaire général de l’ONU, António Guterres. Dans un climat de tensions internationales croissantes, cette controverse met à nu l’incapacité à répondre efficacement à une tragédie qui menace de devenir l’un des pires désastres humanitaires du XXIe siècle.
Une famine confirmée dans un contexte de guerre dévastatrice
Depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui a tué plus de 1 200 personnes et conduit à l’enlèvement de 251 otages, la bande de Gaza est plongée dans un conflit d’une brutalité extrême. Les opérations militaires israéliennes, visant à démanteler le Hamas, ont causé des destructions massives, avec un bilan de plus de 40 000 morts palestiniens, dont une majorité de civils, selon le ministère de la Santé de Gaza, contrôlé par le Hamas. Environ 90 % des 2,1 millions d’habitants ont été déplacés, parfois à plusieurs reprises, dans un territoire de 365 km² réduit à l’état de ruines. La destruction quasi-totale des infrastructures – hôpitaux, écoles, fermes, réseaux d’eau potable – combinée à un blocus israélien strict a précipité une crise humanitaire d’une ampleur inédite. « Gaza est devenue un enfer sur terre, où la faim est utilisée comme une arme », a dénoncé un représentant de Médecins sans frontières (MSF) en juillet 2025.
Le rapport de l’IPC, publié le 22 août, a formellement déclaré une famine dans le gouvernorat de Gaza, incluant la ville de Gaza, où 514 000 personnes, soit près d’un quart de la population, sont en phase 5 de l’insécurité alimentaire, synonyme de « famine, misère et mort ». Les critères de l’IPC sont stricts : au moins 20 % des ménages doivent souffrir d’un manque extrême de nourriture, 30 % des enfants de moins de 5 ans doivent présenter une malnutrition aiguë (mesurée par le poids-pour-taille ou le périmètre brachial), et au moins deux personnes sur 10 000 doivent mourir de faim quotidiennement. À Gaza, ces seuils sont atteints, avec 39 % de la population passant des jours sans manger et 16,5 % des enfants souffrant de malnutrition aiguë dans la ville de Gaza. Le rapport projette une aggravation rapide, avec une extension de la famine à Deir el-Balah (centre) et Khan Younes (sud) d’ici fin septembre, couvrant 65 % du territoire. « Cette famine aurait pu être évitée sans l’obstruction systématique d’Israël », a accusé Tom Fletcher, responsable de la coordination humanitaire de l’ONU, ajoutant : « Cette tragédie doit nous hanter tous. »
L’absence de données fiables dans le nord de Gaza, où l’accès humanitaire est quasi nul, empêche une classification complète, mais les témoignages convergent : « Les enfants meurent de faim, de déshydratation et d’hypothermie », a alerté Philippe Lazzarini, chef de l’UNRWA, en février 2025. La destruction des terres agricoles, des boulangeries et des minoteries par les frappes israéliennes a annihilé la production alimentaire locale, rendant Gaza entièrement dépendante d’une aide extérieure entravée par les restrictions.
La fureur israélienne : un rapport accusé de manipulation
La réponse d’Israël a été immédiate et explosive. Le 27 août, Eden Bar Tal, directeur général du ministère des Affaires étrangères, a exigé le retrait du rapport de l’IPC, le qualifiant de « fabriqué de toutes pièces » et accusant l’organisme d’être « politisé » et de manipuler les chiffres. « Si l’IPC ne retire pas ce rapport, nous nous adresserons aux donateurs pour exposer ces manquements », a-t-il menacé, ajoutant : « Ils tireront la bonne conclusion : ne plus financer un institut qui sert d’outil à une organisation terroriste malfaisante. » Cette attaque vise implicitement le Hamas, accusé par Israël d’utiliser l’ONU pour diffuser une propagande anti-israélienne.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a renforcé cette position, dénonçant des « mensonges éhontés » et affirmant qu’Israël « n’a pas pour politique d’affamer » Gaza. Il a revendiqué l’entrée de 100 000 camions d’aide depuis octobre 2023, soit 2 millions de tonnes, ou « une tonne par personne ». Le Cogat, organisme du ministère de la Défense supervisant les affaires civiles à Gaza, a publié un communiqué le 27 août, affirmant que 280 camions d’aide étaient entrés la veille, et accusant l’IPC de partialité pour avoir ignoré ces données. Israël conteste également une modification des critères de l’IPC, notamment l’abaissement du seuil de malnutrition aiguë mesuré par le périmètre brachial (MUAC) de 30 % à 15 %, une pratique que l’IPC défend comme conforme à ses protocoles pour les contextes à données limitées, comme au Soudan ou en Somalie.
Ces accusations s’inscrivent dans une stratégie plus large d’Israël pour discréditer les institutions onusiennes. Depuis 2023, l’État hébreu a intensifié ses attaques contre l’UNRWA, accusée de collusion avec le Hamas, et a obtenu la création de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), soutenue par les États-Unis, pour gérer l’aide à sa place. Cette défiance envers l’ONU s’est accentuée avec les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) contre Netanyahou et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour usage présumé de la famine comme arme de guerre, des accusations qu’Israël rejette catégoriquement.
Les humanitaires ripostent : l’obstruction israélienne en cause
Les organisations humanitaires, de l’UNICEF à Oxfam, réfutent les affirmations israéliennes. Elles dénoncent les restrictions imposées par Israël, notamment les inspections rigoureuses aux points de passage de Kerem Shalom et Rafah, les fermetures prolongées (notamment entre mars et mai 2025), et un blocus total qui a réduit l’aide alimentaire à un filet. « Les camions entrent, mais l’aide est bloquée par les bombardements, l’insécurité et les pillages », a déclaré Jean-Guy Vataux, chef de mission de MSF pour la Palestine. Le rapport de l’IPC souligne que les frappes israéliennes ont détruit 60 % des terres agricoles, 70 % des boulangeries et la majorité des minoteries, rendant Gaza incapable de produire sa propre nourriture.
Depuis mai 2025, Israël a autorisé une reprise partielle de l’aide via la GHF, mais les distributions sont chaotiques, marquées par des violences. Le Bureau des droits de l’homme de l’ONU rapporte 994 morts près des sites de distribution depuis mai, souvent lors de bousculades ou d’attaques. « Ces scènes de désespoir organisé sont une insulte à la dignité humaine », a dénoncé MSF le 7 août 2025. Les humanitaires contestent également les chiffres du Cogat, arguant que les camions sont souvent à moitié pleins ou contiennent des produits non prioritaires, comme des biens commerciaux plutôt que des denrées vitales.
Une crise aux répercussions internationales
Cette polémique dépasse le cadre humanitaire pour toucher des enjeux géopolitiques. António Guterres a qualifié la famine de « catastrophe d’origine humaine, une condamnation morale pour l’humanité », appelant à un cessez-le-feu, à la libération des 49 otages restants (dont 27 présumés morts) et à un accès humanitaire total. Cette déclaration a ulcéré Israël, qui accuse l’ONU de relayer la « propagande du Hamas » et d’orchestrer une campagne antisémite. Les États-Unis, sous l’administration Trump, ont soutenu Israël, qualifiant le rapport de l’IPC d’« opération de propagande » et critiquant la CPI. En revanche, l’Union européenne, par la voix de la commissaire Hadja Lahbib, a appelé à une réponse plus ferme, tandis qu’Emmanuel Macron a dénoncé comme un « crime » les frappes sur des hôpitaux, comme celle sur l’hôpital Nasser le 25 août 2025, qui a tué 15 personnes, dont des journalistes.
Une impasse humanitaire et politique
La menace israélienne de couper les financements de l’IPC, un organisme respecté pour son travail au Yémen, au Soudan et en Somalie, risque de fragiliser davantage les efforts humanitaires mondiaux. Les données de l’IPC, basées sur des enquêtes rigoureuses malgré les obstacles d’accès, sont corroborées par des rapports indépendants, comme celui de l’UNICEF, qui estime que 132 000 enfants pourraient mourir de malnutrition d’ici juin 2026 sans intervention massive. La destruction systématique des infrastructures alimentaires, couplée aux restrictions sur l’aide, place Israël sous le feu des critiques pour violation du droit international humanitaire, qui interdit l’utilisation de la famine comme arme.
La demande israélienne de retrait du rapport de l’IPC, assortie de menaces financières, illustre une volonté de contrôler le narratif autour de la crise à Gaza. Alors que les preuves d’une famine s’accumulent, confirmées par des experts indépendants, cette polémique entrave les efforts pour un cessez-le-feu et une aide d’urgence. Gaza, où des enfants meurent chaque jour de faim dans l’indifférence, risque de devenir le symbole d’un échec moral collectif. Sans une levée immédiate du blocus et une action concertée, la tragédie s’aggravera, marquant une tache indélébile sur la conscience internationale.



