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Grèves, colère et survie : le front social libanais se soulève

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Un pays à bout de souffle

La colère sociale s’est imposée comme le nouvel horizon du Liban. Dans un contexte d’inflation record, d’effondrement des services publics et de salaires dévalorisés, les grèves se multiplient dans tous les secteurs. Depuis la rentrée d’octobre 2025, les enseignants, les douaniers, les fonctionnaires municipaux et les employés des hôpitaux publics ont cessé le travail à plusieurs reprises. Les syndicats estiment que plus de 120 000 agents du secteur public ont participé à des arrêts de travail ou à des sit-in, soit près d’un tiers des effectifs administratifs encore actifs. Le mouvement n’est pas centralisé : il se propage par vagues successives, souvent locales, reflétant une fatigue collective plutôt qu’une stratégie politique coordonnée. Le mot d’ordre est simple : survivre. La fonction publique, longtemps pilier de la stabilité nationale, ne garantit plus ni salaires ni sécurité de l’emploi. Les employés perçoivent des rémunérations divisées par dix en valeur réelle depuis 2019, payées en livres libanaises dévaluées. Dans les écoles publiques, le salaire moyen d’un professeur ne dépasse plus 200 dollars par mois, contre 1 200 avant la crise.

Des enseignants en première ligne

Le secteur éducatif incarne le cœur du malaise social. Plus de 35 000 enseignants du primaire et du secondaire ont participé aux grèves de septembre et octobre, paralysant les cours dans la moitié des établissements publics. Les revendications portent sur la revalorisation des salaires, le versement des indemnités de transport et la couverture médicale. Dans plusieurs régions, les enseignants ont cessé de se rendre dans les écoles, incapables de payer le carburant nécessaire aux trajets quotidiens. Les écoles rurales restent particulièrement touchées : certaines ont fermé leurs portes faute de moyens logistiques. La Fédération des enseignants du Liban estime que près de 300 000 élèves n’ont pas repris le chemin des classes à la date prévue. Les associations de parents alertent sur une génération entière menacée de déscolarisation. Le ministère de l’Éducation reconnaît la gravité de la situation mais invoque un manque de budget. Le plan de rattrapage annoncé en juillet n’a pas été mis en œuvre. Les syndicats menacent d’une grève illimitée si aucune mesure salariale n’est adoptée avant la fin de l’année.

La grève des douanes : un choc pour le commerce

Les douaniers, en grève depuis la mi-octobre, paralysent partiellement le port de Beyrouth et les points d’entrée terrestres. Les recettes douanières, déjà affaiblies, ont chuté de 40 % en deux semaines. Les files de camions s’allongent à l’entrée du port, retardant les importations alimentaires et industrielles. Les syndicats dénoncent le non-paiement des primes de risque et des arriérés de salaires. Le blocage du port accentue la hausse des prix intérieurs. Les importateurs estiment que chaque semaine de grève provoque une augmentation de 3 % des coûts logistiques. Le gouvernement a tenté une médiation en promettant une avance exceptionnelle équivalente à un mois de salaire, mais les agents refusent toute reprise sans garantie durable. Les douanes représentent un enjeu crucial : elles constituent la principale source de devises publiques. Leur immobilisation compromet le financement de l’État et accélère la spirale budgétaire.

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Les employés municipaux, miroir d’un État défaillant

Les municipalités, au cœur du maillage administratif, subissent de plein fouet l’asphyxie financière. Dans plus de 300 communes, les employés municipaux sont en grève ou en arrêt de travail partiel. Les services essentiels — collecte des déchets, entretien des routes, gestion des eaux — sont interrompus. Les ordures s’accumulent dans les villes du Nord et de la Békaa, aggravant les risques sanitaires. Le salaire moyen d’un employé municipal est tombé à 80 dollars mensuels. Dans certaines localités, les maires versent les salaires en nature ou par rotation, selon les disponibilités de la caisse municipale. Les budgets locaux ont diminué de 60 % en trois ans. Les transferts du Trésor public, suspendus depuis 2023, ne permettent plus de financer le fonctionnement quotidien. Les employés, livrés à eux-mêmes, se tournent vers les syndicats nationaux pour obtenir un soutien juridique. Cette crise des communes illustre la désagrégation du pouvoir administratif : l’État central, incapable d’assurer la continuité des services, délègue sans encadrement et sans ressources.

Un gouvernement sous pression permanente

Le gouvernement de Nawaf Salam se trouve dans une impasse. Les marges budgétaires sont inexistantes, les caisses vides, et toute hausse des salaires risquerait d’alimenter l’inflation. Le Premier ministre plaide pour un dialogue social rationnel, mais la défiance s’est installée. Les ministres concernés multiplient les réunions sectorielles, sans résultat concret. Les syndicats dénoncent un “dialogue de façade”. Le mouvement syndical, fragmenté, peine à parler d’une seule voix. Le syndicat des enseignants, la Confédération des travailleurs du Liban et les représentants du secteur public se concurrencent pour la légitimité. Malgré cette division, la colère reste homogène dans son expression : salaires, sécurité sociale, dignité. Le gouvernement redoute une extension du mouvement aux secteurs de l’énergie et des transports, qui pourraient paralyser le pays. La Banque centrale, qui finance déjà une partie des dépenses publiques, refuse d’injecter de nouvelles liquidités pour des mesures ponctuelles. Les institutions internationales, observant la situation, conditionnent toute aide au respect de l’équilibre budgétaire.

Les nouveaux visages du mouvement social

Au-delà des structures syndicales, une nouvelle génération de militants émerge. Ils s’organisent via les réseaux sociaux, coordonnent des sit-in spontanés et publient des manifestes dénonçant l’injustice salariale. À Beyrouth, des rassemblements nocturnes ont réuni plusieurs centaines de jeunes enseignants et infirmiers devant le siège du gouvernement. Les slogans réclament non seulement des salaires mais aussi une reconnaissance morale : “Nous ne sommes pas invisibles.” Le mouvement est horizontal, sans hiérarchie ni porte-parole unique. Les syndicats traditionnels tentent de canaliser cette énergie, sans toujours y parvenir. Cette évolution marque une rupture avec les grèves passées : le social prend le pas sur le politique. Le discours n’est plus partisan, il est existentiel.

Une colère qui devient structurelle

Les grèves répétées ne traduisent plus seulement une revendication économique, mais une mutation sociale. Le pays bascule vers un modèle de contestation permanente, où chaque corporation lutte pour sa survie. Le taux de participation syndicale, en chute depuis 2019, repart à la hausse : il atteint 27 % dans le secteur public et 12 % dans le privé. Les mouvements s’enchaînent sans coordination nationale, mais leur simultanéité traduit une usure profonde du contrat social. Les travailleurs ne croient plus à la capacité de réforme. Le dialogue social, faute d’interlocuteurs solides, se réduit à une succession de promesses. Les grèves cessent, reprennent, se transforment en sit-in. Dans plusieurs villes, les habitants rejoignent les cortèges pour protester contre la cherté de la vie. Les manifestations ne se limitent plus aux revendications professionnelles : elles expriment la lassitude d’un peuple face à un État absent.

Les coûts économiques et politiques de la paralysie

Les grèves ont un coût immédiat : la paralysie administrative et la perte de recettes publiques. Chaque semaine de grève dans la fonction publique coûte environ 25 millions de dollars à l’économie nationale en retards de procédures, de services et de collecte d’impôts. Les ports, les hôpitaux et les écoles fonctionnent à capacité réduite. Les retards administratifs bloquent les exportations agricoles et industrielles. Le secteur privé, déjà fragilisé, souffre de la désorganisation des services publics. Les investisseurs étrangers se tiennent à distance, faute de visibilité politique. Sur le plan intérieur, la multiplication des arrêts de travail affaiblit la crédibilité du gouvernement. Les négociations budgétaires prévues pour novembre risquent de se dérouler dans un climat de tension. Les bailleurs internationaux, déjà inquiets, redoutent un emballement social incontrôlé.

Vers une société en résistance passive

Face à l’impasse, les Libanais développent une résistance silencieuse. Beaucoup continuent de travailler sans salaire, par sens du devoir ou pour éviter de perdre leur emploi. D’autres combinent plusieurs activités précaires. Les enseignants donnent des cours privés, les fonctionnaires louent leur voiture comme taxi, les infirmiers exercent à domicile. Cette adaptation, si elle permet de survivre, entretient le cercle vicieux de l’économie informelle. Le travail public se vide de sa substance, remplacé par des arrangements individuels. Les syndicats préviennent que sans réforme salariale et sans plan de relance, la fonction publique pourrait s’effondrer entièrement d’ici un an. La rue, déjà saturée de revendications, devient le seul espace de négociation. Dans un pays où l’électricité manque, où les salaires ne valent plus rien et où les institutions vacillent, la colère n’est plus un acte politique : c’est un réflexe vital.

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