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Ils parlent comme l’État, mais pensent encore comme Damas

Au Liban, les crises se succèdent, les désastres s’accumulent, les humiliations se répètent, et pourtant l’essentiel continue d’échapper au débat. On dissèque les événements, on commente les nominations, on soupèse les déclarations, on s’écharpe sur les rapports de force du moment. Mais on évite presque toujours la question la plus dérangeante : qui tient vraiment l’État libanais de l’intérieur, et avec quelle formation mentale ?

C’est là le grand non-dit. Car le problème du Liban n’est pas seulement militaire, institutionnel ou diplomatique. Il est aussi anthropologique, presque doctrinal. Une part décisive de l’appareil d’État, et tout particulièrement de son sommet sécuritaire, reste issue d’une génération façonnée sous tutelle syrienne, formée dans une culture politique où la souveraineté libanaise n’était jamais une fin en soi, mais une variable secondaire dans un ordre régional dominé par Damas.

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On peut changer les visages, renouveler les discours, repeindre les façades. Le logiciel, lui, reste souvent le même.

Ce logiciel a produit des hommes prudents jusqu’à la paralysie, légalistes jusqu’à l’impuissance, patriotes dans le vocabulaire mais accommodants dans la pratique. Des hommes à qui l’on a appris qu’Israël était l’ennemi absolu, que la “résistance” constituait une donnée intouchable, et que la première mission de l’institution n’était pas toujours de rétablir l’exclusivité de l’État, mais de préserver un équilibre imposé. Cette formation n’était pas seulement stratégique. Elle était idéologique. Elle mêlait nationalisme arabe autoritaire, catéchisme anti-israélien, culture baassiste, et chez certains une vision du monde où l’antisionisme servait de passerelle naturelle vers d’autres haines plus profondes et plus troubles.

Ceux qui ont été élevés dans cette école n’ont pas forcément tous prêté allégeance à la Syrie. Mais beaucoup ont intériorisé ses réflexes. Et ce sont ces réflexes que le Liban paie aujourd’hui.

Car enfin, comment comprendre autrement la lenteur chronique de l’État face au Hezbollah ? Comment expliquer cette incapacité presque organique à nommer le problème pour ce qu’il est : non pas un détail communautaire à gérer avec tact, non pas un “dossier sensible” à traiter en douceur, mais une confiscation armée de la souveraineté nationale ? Comment ne pas voir que ce blocage ne relève plus seulement du calcul politique, mais d’une incapacité plus profonde, presque structurelle, à penser la restauration de l’État contre un acteur que des décennies de formation ont appris à ne jamais traiter comme un ennemi intérieur ?

Le Liban vit ainsi sous le commandement de responsables qui parlent la langue de l’État, mais dont une partie continue de raisonner avec les catégories héritées de Damas. Ils prononcent les mots d’indépendance, de légalité, d’intérêt national. Mais au moment décisif, quelque chose se grippe. La décision ralentit. La volonté s’émousse. Le réflexe de rupture disparaît. Comme si, au plus profond de la machine, subsistait encore une vieille interdiction mentale : aller jusqu’au bout contre l’ordre ancien.

C’est dans cette zone grise qu’il faut replacer la question des grands officiers de l’armée libanaise. Il ne s’agit pas ici de distribuer des certificats de trahison ou d’insulter une institution dont tant de soldats ont payé le prix du sang. Il s’agit de dire une vérité simple : les institutions portent la marque des écoles qui les ont formées. Or une génération entière d’officiers a grandi politiquement et professionnellement dans un Liban où la Syrie ne se contentait pas d’occuper le territoire ; elle occupait aussi les esprits.

Pour beaucoup, cette empreinte passait par des formations directes, y compris en Syrie, notamment dans des centres comme l’école d’état-major de Homs. Là-bas, on n’apprenait pas seulement à conduire une manœuvre ou à lire un théâtre d’opérations. On y absorbait une vision du monde. On y apprenait ce qu’il fallait penser, ce qu’il fallait taire, qui était l’ennemi officiel, et quelles réalités il convenait de ne jamais remettre frontalement en cause. Ceux qui revenaient avec les épaulettes rouges du Baath ne rapportaient pas seulement une qualification. Ils revenaient marqués par une pédagogie du rapport de forces, de l’obéissance idéologique et de la subordination du Liban à une narration régionale.

Le plus troublant est que cette culture a survécu à la fin formelle de la tutelle. Les chars syriens sont partis. Les schémas mentaux, eux, sont restés. Ils ont continué à irriguer les comportements, les solidarités de génération, les critères de confiance, les réseaux de promotion, les prudences d’institution. Et c’est ainsi que l’on se retrouve aujourd’hui avec un appareil officiel dont une partie significative semble toujours incapable de penser le Hezbollah autrement que comme une anomalie à contenir, jamais comme un problème à résoudre.

L’école d’Émile Lahoud a joué un rôle central dans cette dérive. Elle a installé au cœur de l’institution militaire une philosophie du compromis asymétrique : préserver la façade de l’État tout en acceptant qu’une force armée parallèle fixe en réalité les limites du possible. Ce fut l’un des grands tours de force du système syro-libanais : convaincre une partie du pays que l’armée restait sacrée, alors même qu’on l’enfermait dans un cadre où elle ne pouvait devenir pleinement souveraine. À partir de là, la neutralisation a pris le masque du professionnalisme, et l’impuissance celui de la sagesse.

Il faut avoir l’honnêteté de pousser la logique jusqu’au bout. Si le Hezbollah n’avait réellement pas voulu de certains officiers, ces officiers auraient-ils accédé à tant de postes sensibles ? Dans le Liban réel, pas dans le Liban des communiqués, les nominations militaires n’ont jamais été de simples décisions administratives. Elles se jouent dans un système d’acceptabilité, de feux verts tacites, de vetos souterrains et d’équilibres sous surveillance. Pendant un temps, Damas distribuait les permis. Ensuite, le Hezbollah a hérité d’une part de ce pouvoir de filtrage. Imaginer que l’institution militaire a échappé à ce mécanisme relève d’une innocence difficile à soutenir.

Le nom de Wafiq Safa résume à lui seul cette vérité que beaucoup préfèrent enfouir. Pendant des années, cet homme n’a pas seulement été un responsable sécuritaire du Hezbollah ; il a été l’un des grands points de passage entre le parti et les rouages sensibles de l’État. Son droit de regard officieux sur des dossiers déterminants relevait presque de l’évidence pour quiconque observait sérieusement le système libanais. Et pourtant, combien de Libanais veulent encore croire que l’armée vivait dans une bulle sacrée, intouchée, indemne, préservée de toute influence réelle ?

Cette fiction a trop duré.

Elle a permis d’interdire toute critique sérieuse au nom du respect de l’uniforme. Elle a transformé l’examen d’une culture institutionnelle en sacrilège. Elle a rendu suspect quiconque osait demander si certains parcours, certaines formations, certaines promotions avaient produit autre chose qu’une armée nationale au sens plein du terme. Et pendant que l’on imposait le silence sur ces questions, le pays s’enfonçait plus profondément dans la dépendance, l’ambiguïté, et le mensonge organisé.

Le plus grave, peut-être, est que cette génération continue d’exercer le pouvoir au moment même où le Liban aurait besoin d’une rupture de doctrine. Le pays ne peut plus être géré avec les vieux réflexes de la temporisation. Il ne peut plus être défendu par des responsables dont toute la formation a consisté à différer le moment de vérité. Il ne peut plus être sauvé par une élite à qui l’on a appris, pendant des années, à composer avec l’inacceptable.

C’est aussi ce qui rend certaines exceptions si visibles. Lorsqu’un responsable parle enfin avec clarté, sans ce brouillard rhétorique hérité de l’époque syrienne, la différence saute immédiatement aux yeux. Non parce qu’il serait nécessairement meilleur en tout, mais parce qu’il semble venir d’une autre école. D’un autre imaginaire. D’une autre hiérarchie des priorités. Et soudain, on mesure par contraste combien le langage officiel du pouvoir libanais est encore saturé de prudences anciennes, de contorsions apprises, d’ambiguïtés devenues réflexes.

Le drame du Liban n’est donc pas seulement d’avoir un État faible. C’est d’avoir un État dont une partie des gardiens a été formée dans une culture qui justifiait sa faiblesse. Une culture qui ne voyait pas dans l’armement parallèle une négation de l’État, mais une donnée avec laquelle il fallait vivre. Une culture qui parlait d’autorité tout en intégrant sa mutilation. Une culture qui enseignait moins la souveraineté que l’administration disciplinée de la souveraineté amputée.

Tant que cette vérité ne sera pas dite, rien d’essentiel ne changera. On continuera à remplacer un nom par un autre, un commandant par un autre, un président par un autre, tout en reconduisant le même fond mental. On continuera à s’étonner des lenteurs, des hésitations, des demi-décisions, alors qu’elles procèdent d’une matrice intacte. On continuera à invoquer l’État sans comprendre que ceux qui le dirigent n’ont pas tous été élevés pour le concevoir comme une autorité exclusive, libre et jalouse de sa souveraineté.

Il faut donc enfin poser la question interdite : comment reconstruire un État avec des élites formées à vivre sans lui ? Comment exiger une décision souveraine de responsables à qui l’on a appris, dès l’origine, à ménager les tutelles, à respecter les armements parallèles, à penser le Liban non comme une nation pleinement maîtresse d’elle-même, mais comme un terrain d’équilibres imposés ?

Le pays ne sortira pas de son naufrage par des slogans, ni par des hommages automatiques aux institutions. Il en sortira lorsqu’il aura le courage de regarder en face ce qui, depuis des années, bloque sa renaissance : non seulement une milice, non seulement une classe politique, mais aussi une formation d’État contaminée à sa source.

Le vrai chantier libanais n’est pas seulement territorial, diplomatique ou militaire. Il est mental.

Et tant que ce verrou-là ne sautera pas, l’État libanais continuera à lever son drapeau à Beyrouth tout en gardant, dans une partie de ses réflexes les plus profonds, l’ombre de Damas dans la tête.

Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

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