lundi, février 23, 2026

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Inflation à deux vitesses : analyse des hausses de prix généralisées et sectorielles au Liban

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Un ralentissement apparent de l’inflation globale

Le Liban a enregistré une décélération de l’inflation sur un an, à 192,3 % en octobre 2025 contre 208 % en septembre. Ce chiffre marque une tendance à la baisse de l’inflation globale, qui avait culminé à des niveaux supérieurs à 300 % durant les mois les plus critiques de 2023. Malgré cette atténuation, l’ampleur des hausses de prix reste considérable et pèse lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages, notamment pour les produits et services essentiels.

Entre janvier et octobre 2025, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 119,4 %, contre 171,2 % pour la même période en 2024. La moyenne mobile sur douze mois reste supérieure à 250 %, un niveau qui traduit une inflation structurelle persistante. Cette évolution semble moins alarmante en valeur relative, mais elle demeure insoutenable en valeur absolue pour une population dont les revenus n’ont pas suivi une trajectoire équivalente.

Des secteurs en surchauffe : éducation, santé, loisirs et loyers

Une analyse sectorielle montre que certaines catégories de biens et services continuent d’enregistrer des hausses bien supérieures à la moyenne. Les prix de l’éducation ont augmenté de 258,5 % entre janvier et octobre 2025. Cette inflation s’explique par l’indexation quasi complète des frais de scolarité sur le dollar, combinée à une désorganisation générale du financement public de l’enseignement.

Les services de santé ont connu une hausse annuelle de 228 %, en grande partie en raison de la privatisation des prestations médicales et de l’effondrement des subventions sur les médicaments importés. Les hôpitaux exigent de plus en plus de paiements en dollars frais, ce qui accentue les inégalités d’accès aux soins. Les assurances maladie n’ont pas été ajustées au nouveau contexte économique, laissant de nombreux assurés avec des couvertures devenues inopérantes.

Le secteur du logement, quant à lui, a connu une hausse moyenne de 145 % des loyers dans les zones urbaines sur douze mois. À Beyrouth, la moyenne mensuelle d’un appartement de deux pièces a atteint 600 dollars, contre 250 dollars deux ans plus tôt. L’absence de régulation et la généralisation de la facturation en dollars ont accéléré cette tendance. En parallèle, les coûts liés à l’entretien, aux charges communes et à l’électricité privée ont augmenté de 162 %, creusant l’écart entre les loyers affichés et le coût réel de l’habitation.

Les biens de consommation non essentiels, tels que les loisirs, les équipements électroménagers et les produits technologiques, ont vu leurs prix progresser de 185 % sur un an. Cette inflation, moins visible, contribue néanmoins à une polarisation sociale grandissante. Les classes moyennes, déjà fragilisées, restreignent désormais leurs dépenses à un strict minimum.

Stabilité relative des produits alimentaires, mais à un niveau élevé

L’un des paradoxes de l’inflation actuelle tient à la stabilisation relative des prix des produits alimentaires de base. La hausse annuelle moyenne dans cette catégorie a été contenue à 117 %, en partie grâce à la concurrence entre les chaînes de distribution et à la baisse du coût du fret maritime. Toutefois, cette stabilisation cache une réalité complexe : les prix ont doublé en deux ans, et les consommateurs achètent en plus faibles quantités.

Certains produits ont enregistré des hausses très supérieures à la moyenne. Le prix du lait en poudre a augmenté de 152 % entre octobre 2024 et octobre 2025. Le riz importé a vu son prix passer de 25 000 à 61 000 livres le kilo. Les œufs, les légumes frais et les viandes restent inaccessibles pour une large partie de la population.

La dollarisation des prix reste un facteur déterminant. Alors que près de 70 % des paiements dans les grandes surfaces sont désormais effectués en dollars ou en livres indexées sur le taux du marché parallèle, les prix affichés restent très sensibles aux fluctuations du taux de change. Ce phénomène rend la planification budgétaire impossible pour les ménages à revenu fixe.

Les effets différenciés selon les catégories socio-économiques

L’impact de l’inflation varie fortement selon les revenus, les zones géographiques et les modes de consommation. Les ménages percevant un revenu mensuel inférieur à 500 dollars consacrent plus de 70 % de leur budget à la nourriture, au logement et à la santé. À l’inverse, les ménages disposant d’un revenu supérieur à 2 000 dollars par mois subissent une inflation perçue moins forte, car leurs dépenses sont plus diversifiées et en partie libellées en dollars frais.

Dans les régions périphériques, l’inflation des transports constitue une charge supplémentaire. Le prix moyen d’un plein d’essence a atteint 1,25 million de livres en décembre 2025, en hausse de 133 % sur un an. L’absence de transports publics efficaces oblige les familles à consacrer jusqu’à 15 % de leurs revenus à la mobilité.

Les retraités, les fonctionnaires et les salariés du secteur public subissent l’inflation de plein fouet. Le salaire minimum reste fixé à 9 millions de livres, soit à peine 90 dollars au taux du marché. Les ajustements partiels opérés en 2024 ont été rapidement effacés par la flambée des prix. De nombreuses familles dépendent désormais de transferts extérieurs ou de l’aide humanitaire pour subvenir à leurs besoins.

Des indicateurs officiels fragiles et contestés

Les chiffres publiés reflètent des tendances globales mais peinent à traduire la complexité de la réalité vécue par les ménages. L’absence de données actualisées sur les revenus, la consommation effective et les disparités régionales réduit la pertinence des agrégats macroéconomiques. L’indice des prix à la consommation, bien qu’actualisé, repose sur des pondérations qui ne reflètent plus les habitudes de consommation post-crise.

La part des produits importés dans le panier de consommation a considérablement augmenté, en particulier pour les médicaments, l’alimentation et l’énergie. Cette dépendance rend l’inflation locale particulièrement sensible aux variations des prix mondiaux. Toute hausse du cours du pétrole, du blé ou du sucre se répercute directement sur les prix au détail au Liban.

L’absence de statistiques publiques fiables empêche également toute projection précise de l’évolution future de l’inflation. Les estimations du taux d’inflation pour 2026 varient entre 110 % et 160 %, selon les scénarios d’évolution du taux de change, des subventions résiduelles et de la croissance économique réelle.

Un impact prolongé sur la consommation et l’épargne

Face à l’incertitude des prix et à la dépréciation continue de la livre, les comportements de consommation ont profondément changé. Les achats se font de plus en plus à la journée, et la majorité des ménages vivent sans épargne. Les produits durables sont devenus inaccessibles pour une large part de la population, et les cycles de consommation se raccourcissent.

Les dépôts bancaires en livres libanaises ont poursuivi leur déclin. Le volume total de dépôts en livres est tombé à 19,7 % de l’ensemble des dépôts en octobre 2025, contre plus de 50 % en 2020. Cette désaffection s’explique par la perte de confiance dans le système bancaire, mais aussi par l’impossibilité pour les ménages à revenu faible ou moyen d’épargner dans une monnaie instable.

La montée en puissance du cash en dollars dans les transactions quotidiennes, combinée à la rétention des devises dans le circuit informel, a pour effet de marginaliser encore davantage les banques. Les transferts de fonds opérés par la diaspora, bien qu’en légère hausse, sont en grande partie captés par le secteur informel ou convertis immédiatement pour les besoins de consommation.

Une inflation importée aggravée par l’instabilité monétaire

Le système actuel de taux de change multiples continue d’alimenter la volatilité des prix. Les taux de conversion appliqués varient fortement selon les secteurs, les institutions et les modes de paiement. Cette instabilité crée un environnement inflationniste endémique, même en période de stabilité relative du taux du marché.

L’abolition progressive du taux Sayrafa a laissé place à un taux de marché plus proche des réalités économiques, mais sans mécanisme de contrôle ni d’encadrement. Cette dérégulation a facilité la conversion libre mais a aussi favorisé les abus, notamment dans les secteurs peu régulés comme la santé, les transports ou les services professionnels.

Le ralentissement de l’inflation globale ne doit pas masquer ces déséquilibres structurels. L’inflation au Liban est désormais double : une inflation monétaire liée à l’impression excessive de livres libanaises, et une inflation importée alimentée par la dépendance aux marchés mondiaux. Les deux se nourrissent mutuellement dans un contexte d’instabilité chronique.

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Newsdesk Libnanews
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