Je parle de ces routes soudainement asphaltées, de ce bitume fraîchement étalé comme un tapis d’honneur. Là où les nids-de-poule régnaient depuis des années, on voit désormais briller le noir du goudron. Il aura donc fallu l’annonce d’une visite papale pour rappeler aux autorités que le sol libanais méritait un peu d’attention.
Je parle du réveil soudain d’un pays en attente de miracles. Les trottoirs se nettoient, les façades se repeignent, et les discours s’enflamment. L’arrivée du Saint-Père semble avoir le pouvoir de secouer, au moins pour quelques jours, une nation qui s’était habituée à sa propre léthargie.
Je parle des jeunes chrétiens qui partent, valises en main et foi en berne. Sa visite les fera-t-elle rester ? Rien n’est moins sûr. Car si la bénédiction inspire, elle ne remplace ni les perspectives d’avenir, ni la stabilité économique, ni la confiance perdue dans les institutions.
Je parle des écoles chrétiennes, des hôpitaux et des universités, piliers d’un réseau social autrefois solide. Le Saint-Père pourra prêcher la charité, mais qui allègera les frais de scolarité, qui rendra accessibles les soins et les études ? La foi seule ne suffit pas à équilibrer les budgets.
Je parle de l’argent investi pour sa bienvenue. Entre décorations, sécurité et logistique, les sommes dépensées sont considérables. On aimerait croire qu’un jour, ce même élan de générosité se dirigera vers les familles chrétiennes qui peinent à joindre les deux bouts, loin des caméras et des foules.
Je parle d’une bénédiction, d’un espoir qu’elle réveille plus qu’elle n’endort. Car si la foi éclaire, elle ne doit pas aveugler. Le Liban a besoin d’actes autant que de prières, de justice autant que de symboles.
Je parle du souhait, enfin, qu’il me rende visite, ce Pape pour qui l’on refait le monde et l’on bricole des apparences à chaque passage. Peut-être qu’alors, la route qui mène à ma maison sera, elle aussi, asphaltée — et qu’au bout de cette route, il trouvera un peuple qui n’attend pas un miracle, mais une raison d’espérer.



