Un avertissement contre les logiques d’escalade
Depuis l’enceinte du Parlement, Gebran Bassil a pris fermement position contre les dérives sécuritaires qu’il identifie dans les discours de certains députés. Dans une déclaration marquante, il a affirmé : « Quand un député libanais affirme avoir 15 000 combattants pour affronter le Hezbollah, et qu’un autre menace le régime syrien actuel en appelant au désarmement, ils donnent au Hezbollah une justification pour défendre le Liban, non seulement contre Israël, mais aussi contre le terrorisme. » Par cette formulation, il dénonce non seulement la surenchère verbale, mais aussi les conséquences sécuritaires d’une telle rhétorique.
Ce positionnement traduit une lecture critique de la situation actuelle, dans laquelle les appels répétés au désarmement se heurtent à une logique de confrontation frontale. En associant ces déclarations à une “justification offerte au Hezbollah”, Bassil inverse la charge politique du débat. Il suggère que ceux qui réclament le désarmement sur un mode guerrier renforcent, paradoxalement, la légitimité de l’armement non étatique, en nourrissant une perception d’encerclement stratégique.
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Par cette analyse, il introduit un niveau supplémentaire de complexité au débat national. Plutôt que d’adhérer à l’un des deux pôles habituels – pour ou contre le désarmement immédiat du Hezbollah – il met en question les modalités du débat lui-même. Il critique l’effet boomerang d’une rhétorique agressive, soulignant que le discours politique peut, s’il n’est pas maîtrisé, alimenter les tensions qu’il prétend résoudre.
Dans cette optique, Bassil se présente comme un acteur appelant à la retenue stratégique. Il refuse la logique de l’escalade, qu’elle vienne des partisans d’un désarmement par la confrontation ou de ceux qui utilisent la menace comme levier de légitimation.
“Je suis du côté de la vérité” : une posture d’équilibriste revendiquée
Au cœur de son intervention, Gebran Bassil revendique une position de tiers critique. Il déclare : « Je ne protège personne. Je suis du côté de la vérité. » Cette phrase, concise mais lourde de sens, affirme une volonté de se distinguer des alliances classiques. Il s’affirme comme un acteur non aligné, capable de dénoncer à la fois les logiques de guerre et les stratégies d’évitement.
Ce positionnement vise à construire une posture d’équilibre dans un Parlement profondément divisé. Dans une période où le débat public est dominé par des lignes d’affrontement très marquées, Bassil cherche à se poser comme une alternative aux postures binaires. Il n’épouse pas la ligne de ceux qui réclament un désarmement total sans négociation, ni celle de ceux qui défendent systématiquement le statu quo.
Ce refus d’alignement s’inscrit dans une stratégie politique plus large. Bassil tente de redéfinir sa position dans l’architecture parlementaire, en se présentant comme un point d’appui possible pour une sortie de crise par le dialogue et la réforme. Il mise sur la centralité du discours de vérité comme levier de crédibilité politique. Dans un contexte de perte de confiance généralisée, il semble parier sur la clarté et la constance de son message pour retrouver une forme d’écoute.
Ce discours s’adresse aussi bien à la classe politique qu’à l’opinion publique. Il mobilise une rhétorique morale (« vérité ») tout en s’ancrant dans une analyse stratégique de la situation. Il joue sur deux registres : l’éthique de responsabilité et l’exigence de cohérence nationale.
Le double discours dans l’exercice du pouvoir
Gebran Bassil n’a pas limité ses critiques aux discours sécuritaires. Il a également dénoncé ce qu’il considère comme des pratiques contradictoires chez certains responsables, en déclarant : « Celui qui réclamait un mécanisme de nomination (dans l’administration), n’en a plus rien à faire une fois arrivé au pouvoir. » À travers cette attaque, il vise les responsables politiques qui, selon lui, abandonnent leurs principes dès qu’ils accèdent à des postes décisionnels.
Il dénonce ici l’écart entre les revendications exprimées lors des périodes de blocage politique et les pratiques réelles dès que les rapports de force deviennent favorables à ceux qui les formulaient. Cette critique résonne dans le contexte de nombreux débats récents sur les nominations judiciaires, les appels à la transparence, ou encore les équilibres confessionnels dans l’administration.
Bassil remet ainsi en question la sincérité de certains acteurs, qui mobilisent des revendications de réforme uniquement lorsqu’ils sont dans l’opposition, mais les abandonnent dès qu’ils obtiennent des postes-clés. Il accuse ces comportements de renforcer la défiance à l’égard de la classe politique et de retarder les réformes structurelles indispensables.
Ce discours cible une tendance bien connue dans la vie politique libanaise : l’inconstance des positions en fonction des intérêts partisans. Bassil utilise cet argument pour tenter de réaffirmer sa propre constance sur certains dossiers administratifs, notamment ceux liés à la déconfessionnalisation de l’État et à la modernisation des institutions.
Tensions avec Damas : un dossier sensible réactivé
Dans un autre passage remarqué, Gebran Bassil aborde la question des relations entre le Liban et la Syrie, déclarant : « Les Syriens exigent la libération de ceux qui ont tué nos soldats, et jusqu’à présent, le gouvernement n’a pas pris position. » Cette déclaration soulève un sujet particulièrement sensible : celui des responsabilités pénales dans la mort de soldats libanais, dont certains seraient détenus ou condamnés par les autorités syriennes.
Par cette intervention, Bassil interpelle directement l’exécutif sur ce qu’il perçoit comme un manquement à ses devoirs envers l’armée nationale et les familles des victimes. Il exige une position officielle claire, estimant qu’un silence prolongé pourrait être interprété comme une forme de complicité passive ou d’abandon des principes de justice.
Cette prise de position ravive une tension diplomatique latente entre Beyrouth et Damas. Le dossier des personnes tuées ou disparues lors des opérations militaires en Syrie a souvent été instrumentalisé, mais rarement traité de manière frontale. En l’évoquant publiquement au Parlement, Bassil tente de contraindre le gouvernement à se positionner sur un terrain à la fois juridique et moral.
Cette sortie s’inscrit aussi dans une stratégie plus large de re-politisation du dossier syrien au Liban. Alors que certaines forces politiques militent pour une normalisation progressive avec Damas, Bassil choisit de rappeler les contentieux non résolus, notamment ceux qui concernent la mémoire militaire nationale. Il s’adresse ainsi à une opinion publique marquée par les cicatrices du passé, en tentant de réactiver une exigence de justice comme levier de pression diplomatique.
La question des déplacés syriens : une priorité réaffirmée
Enfin, Gebran Bassil a réitéré l’un de ses thèmes constants : la gestion du dossier des déplacés syriens. Il a affirmé : « Il faut résoudre la crise du déplacement des Syriens. » Cette déclaration s’inscrit dans une continuité : depuis plusieurs années, Bassil place cette problématique au cœur de ses interventions.
Il souligne régulièrement les conséquences économiques, sociales et sécuritaires de la présence prolongée de centaines de milliers de réfugiés syriens au Liban. Dans un contexte de crise multidimensionnelle, il estime que cette situation aggrave la pression sur les infrastructures publiques, compromet la stabilité démographique, et alimente des réseaux informels potentiellement incontrôlables.
En insistant sur la nécessité de “résoudre” la crise, Bassil appelle à un changement de paradigme. Il plaide pour un plan de retour organisé, coordonné à l’échelle internationale mais piloté par l’État libanais. Il critique également ce qu’il perçoit comme une forme de complaisance de certains acteurs internationaux, qui préfèrent financer des dispositifs humanitaires prolongés plutôt que de traiter les causes du non-retour.
Cette posture rencontre un écho dans certaines régions fortement impactées, notamment au nord et dans la Békaa. Elle suscite toutefois des critiques sur le plan humanitaire, certains craignant qu’elle débouche sur des politiques de coercition. Bassil défend une approche qu’il dit équilibrée : respect du droit des personnes et défense des intérêts nationaux.
À travers cette série de déclarations au Parlement, Gebran Bassil dessine une ligne politique articulée autour de cinq axes : rejet des discours belliqueux, neutralité revendiquée, dénonciation des incohérences du pouvoir, exigence de justice dans les relations avec la Syrie, et volonté de traiter la question des déplacés comme un dossier prioritaire. Cette séquence parlementaire met en lumière une tentative de repositionnement stratégique, dans un moment où le débat public se réorganise autour de la souveraineté, de l’identité institutionnelle et de la pression sécuritaire.



